Chapitre 37
SAINT-VÉRAN, APRÈS L’ANTENNE
Le voyant rouge de la caméra s’éteignit, et pendant trois secondes personne dans la salle ne bougea.
C’était fait. Trois milliards de personnes, tous les gouvernements de la Terre, et un garçon de Paris qui venait de dire, en les regardant dans les yeux, que ses semblables ne porteraient plus aucune couleur. Le silence qui suivit n’était pas du soulagement. C’était le silence de gens qui réalisent ensemble qu’on ne peut pas reprendre une chose pareille.
Puis les téléphones se mirent à vibrer. Tous en même temps.
Carrère décrocha le sien, écouta, et son visage perdit ce qui lui restait de couleur. Il en décrocha un deuxième de l’autre poche, écouta encore, raccrocha sans répondre. Quand il releva les yeux vers Ren, ce n’était plus le conseiller un peu hautain du premier jour. C’était un homme qui venait de comprendre qu’il était assis, sans l’avoir choisi, du mauvais côté d’une ligne.
Carrère : « Paris est… » Il chercha le mot et n’en trouva aucun d’assez grand. « … Paris ne décolère pas. Vous avez fait défection sur le sol français, devant la planète, en direct, en utilisant un dispositif que mon gouvernement avait sécurisé pour vous. Pour eux, ce n’est pas une déclaration. C’est un affront. »
Ren : « Je sais. »
Carrère : « Non, vous ne savez pas. » Carrère baissa la voix. « Il y a des ordres qui montent. Le colonel qui tient le périmètre vient de les recevoir avant moi. Ça va vite, Ren. Beaucoup trop vite. »
Derrière lui, sur les lits de camp, les cinq de la neige reposaient. Vlad, les yeux clos, la poitrine qui se soulevait à peine. Ygor, immense, immobile, sa chair fissurée sous les bandages. Nash, réveillé depuis deux jours mais incapable de tenir debout plus d’une minute. Gosu, dans son fauteuil, la manche vide, qui suivait la scène d’un œil tranquille. Et, à part, sous un drap, celui qui ne se relèverait pas.
Ren les regarda, un par un. Puis il regarda la porte.
LES DÉLÉGATIONS
Elles étaient arrivées dans l’après-midi, avant l’antenne, persuadées de venir chercher des corps et des comptes. Elles avaient regardé la conférence sur leurs téléphones, depuis l’unique auberge du village, et elles n’étaient plus tout à fait sûres de savoir pourquoi elles étaient là.
L’envoyé de Moscou fut le premier à sortir dans le froid. Un homme sec, en pardessus sombre, le visage d’un joueur d’échecs à qui l’on vient de bouger une pièce hors de l’échiquier. Vlad et Ygor venaient de renier la Russie devant le monde entier. Restait à décider, à Moscou, si l’on tenait encore deux héros nationaux blessés, ou deux déserteurs à reprendre, par n’importe quel moyen, avant qu’ils ne deviennent l’exemple. Il composa un numéro et parla bas, en russe, longtemps.
La délégation coréenne resta à l’intérieur. Pragmatique. Séoul avait déjà calculé : Nash valait plus libre et reconnaissant qu’otage et rancunier. Ils attendraient de voir.
Restaient les Pakistanais. Ils n’étaient venus, eux, que pour un mort. À leur tête, un officier d’un certain âge, le visage gris de fatigue et de chagrin, qui avait connu Rayyan Kazi enfant et l’avait vu partir, deux jours plus tôt, sans un ordre, vers une présence qu’il était seul à sentir. Il avait entendu, à l’antenne, ce garçon français refuser qu’on traite son neveu comme une carte à échanger. Il avait entendu le mot héros prononcé devant la Terre. Et quand les ordres de représailles avaient commencé à circuler entre les capitales, l’officier pakistanais avait été le seul, dans cette auberge, à ne pas y prendre part.
Le père de Rayyan : « Mon garçon est mort pour ces gens-là. Je ne lèverai pas la main sur eux le jour où je viens le chercher. »
Trois délégations. Trois calculs différents. Et au milieu, un village, des blessés, et l’armée d’un quatrième pays qui, elle, avait reçu un ordre clair.
L’ORDRE
Le colonel Vasseur entra sans frapper, six hommes derrière lui, l’arme à la bretelle mais la main jamais loin.
C’était un soldat, pas un politique ; ça se voyait à la façon dont il détestait visiblement ce qu’on lui demandait de faire. Il avait vu Ren monter la dernière pente avec cinq corps sur le dos. Il avait fait baisser les armes à ses propres hommes ce jour-là. Et maintenant on lui ordonnait de revenir dans cette salle pour autre chose.
Vasseur : « Monsieur Ren. » Il ne dit pas « Le Debout » ; il choisit le « monsieur », et c’était déjà une forme de respect. « J’ai l’ordre de placer les cinq Éveillés présents sous protection de l’État français. Pour leur sécurité. Le temps que la situation se clarifie. »
Ren : « Sous protection. » Sans agressivité. « Vous croyez à ce mot, colonel ? »
Vasseur ne répondit pas tout de suite.
Vasseur : « Je crois à mes ordres. Et l’ordre est de les sécuriser. Tous. Y compris la dépouille. »
Saya s’avança, déjà en train de chercher l’angle, la phrase, le délai.
Saya : « Colonel, ces gens ne sont pas transportables. Le maestro ne survivrait pas à un mouvement. Médicalement, c’est, »
Vasseur : « Madame. » Presque doucement. « Je ne discute pas la médecine. Je discute un ordre. »
Et la pièce se referma comme un poing. Six soldats. Un colonel. Trois délégations dans le dos, qui regardaient pour rapporter. Et cinq Éveillés à terre, dont aucun, ce soir, ne pouvait se lever pour se défendre.
Aucun, sauf celui qui ne s’était jamais couché.
CELUI QUI RESTE DEBOUT
Ren se plaça entre les lits et les hommes.
Il ne le fit pas vite. Il ne le fit pas en serrant les poings. Il vint se mettre là, simplement, comme on se met devant une porte, et quelque chose dans la salle changea de poids.
Ren : « Colonel. Je vais vous parler franchement, parce que vous êtes un homme franc et que vous détestez cet ordre autant que moi. Ces cinq-là ne bougeront pas. Pas ce soir, pas demain, pas tant qu’un médecin n’aura pas dit qu’on peut les bouger sans les tuer. Et personne ne les emmènera nulle part » pour leur sécurité « . Leur sécurité, à partir d’aujourd’hui, c’est moi. »
Vasseur : « Vous me mettez dans une situation impossible. »
Ren : « Non. Je vous évite une erreur. » Ren fit un pas, un seul. « Vous m’avez vu arriver, il y a huit jours. Vous savez ce que je portais, et d’où je venais à pied. Alors écoutez-moi bien, parce que je ne le dirai qu’une fois, et je ne le dis pas pour menacer : je le dis pour qu’on s’épargne, vous et moi, quelque chose qu’on regretterait tous les deux. »
Il regarda le colonel, puis, lentement, chacun des six hommes derrière lui, l’un après l’autre. Pas un défi. Une vérité posée à plat.
Ren : « Vous êtes six. Il y a, en bas, dans ce village, deux compagnies. Des blindés légers aux deux barrages. Des tireurs sur les crêtes. Je le sais ; je les ai comptés en montant. » Un temps. « Et je vous dis, sans rien gonfler, que toute l’armée que vous avez postée sur cette montagne ne suffirait pas à me faire reculer d’un mètre de cette ligne. Pas une partie. Toute. Si vous en doutez, si vos chefs, là-bas, en ont besoin pour comprendre, je peux vous le démontrer. Ce soir. Dehors, loin de ces lits, sans qu’un seul de vos hommes y laisse plus qu’un peu de fierté. Vous donnez l’ordre, et je vous montre exactement de quoi on parle quand on dit qu’il faut nous laisser faire notre travail. »
Le silence, cette fois, fut absolu.
Vasseur le soutint du regard, parce que c’était un brave et qu’il ne savait pas reculer. Mais il avait vu les cinq corps sur le perron. Il avait vu les marques. Il avait vu, surtout, que le garçon en face de lui ne bombait pas le torse, ne haussait pas la voix, ne cherchait pas à l’intimider, qu’il énonçait simplement une chose qu’il tenait pour aussi sûre que le lever du jour. Et c’était ça, précisément, qui glaçait : pas la colère. La certitude.
Derrière, l’envoyé de Moscou avait cessé de téléphoner. L’officier pakistanais regardait Ren avec quelque chose qui ressemblait à de l’approbation. Et sur son fauteuil, le vieux Gosu Tang ferma les yeux, comme un maître qui entend enfin son élève dire tout haut ce qu’il lui avait appris tout bas.
Ren : « Je ne veux pas vous combattre, colonel. » Cette fois il y avait presque de la douceur. « Vous êtes des miens, d’une certaine façon. Vous protégez des gens. C’est tout ce que je fais, moi aussi. Alors ne forçons pas le seul soir où on est encore du même côté. »
Vasseur tint encore une seconde. Une longue seconde où toute la suite, la sienne, celle du village, peut-être celle de bien plus, tenait sur le fil de ce qu’un colonel allait décider, seul, dans une salle de montagne, contre l’ordre d’un État.
Puis il leva une main, lentement, et la posa sur le canon de l’arme du soldat le plus proche. Il l’abaissa.
Vasseur : « On reste en position. » À ses hommes, d’une voix qui ne tremblait pas. « Personne ne touche aux blessés. » Il regarda Ren. « Je vais devoir leur dire quelque chose, à Paris. »
Ren : « Dites-leur la vérité. Dites-leur qu’on protège mieux le monde ensemble que les uns contre les autres. Et que ce soir, vous l’avez choisi. »
CETTE NUIT-LÀ, LES FEUX
L’armée resta en position, mais les armes ne se relevèrent plus. Le village s’endormit sous un cordon de soldats qui ne savaient plus très bien ce qu’ils gardaient. Dans la salle, les cinq de la neige dormaient, ou ce qui en tenait lieu.
Le vieux Gosu Tang ne dormait pas. Dans son fauteuil, la manche vide sur les genoux, il fit ce qu’il avait promis au monde de faire : il tendit son attention, de l’autre côté du silence, et il écouta.
Il ne pouvait pas leur parler. Personne ne le pouvait, ce n’était pas ça, le don du vieux. Aucune phrase ne passait d’un feu à l’autre, aucun mot, aucune image, aucun ordre. On se sentait, seulement. On savait que l’autre était là, dans quelle direction, et un peu de ce qu’il était, la couleur de sa flamme, sa fatigue, son humeur, s’il tenait bon ou s’il vacillait. Rien de plus. Mais après une vie à se croire seul, c’était déjà l’immensité.
Et les feux s’allumèrent un à un dans le noir.
Le premier se posa sur sa perception comme une braise, chaud, sec, immense, planté loin au sud-ouest, par-delà un océan. Le Brésil. Une femme qui était à elle seule un soleil. Gosu ouvrit sa propre flamme contre la sienne, et elle sentit qu’il l’avait sentie ; il n’eut pas besoin de plus pour comprendre le reste. Le feu brésilien brûlait haut, mais il ne bougeait pas, ancré, immobile, résolu à ne pas quitter son ciel. Et le vieux comprit, à cette immobilité même, ce qu’aucun mot n’aurait dit mieux : elle était le seul feu de son continent, et elle ne le laisserait pas sans gardien. Elle restait. Mais elle le sentait, lui, et le grand foyer des montagnes derrière lui, et, pour la première fois depuis longtemps, elle n’était plus la seule chose qui brûlait dans le noir.
Le deuxième vint d’encore plus loin, d’un tout autre tissu, léger, mouvant, à demi endormi, comme rêvé. Le bout du Pacifique. Une fille, et tout contre elle quelque chose de plus petit qui ronronnait à l’unisson de sa chaleur. Ce feu-là non plus ne se déplaçait pas : il veillait sur une étendue d’eau, et son immobilité disait la même chose que l’autre, l’océan est à moi, je ne le lâche pas. Mais tout près d’elle, Gosu sentit un troisième feu, minuscule, maladroit, qui s’allumait et s’éteignait sans savoir s’y prendre, quelqu’un qu’elle gardait éveillé contre elle, le temps qu’il apprenne à brûler seul. Le vieux sourit dans le noir. La chose essaimait déjà, de proche en proche, hors de toute portée.
Deux autres feux arrivèrent ensemble, mêlés, de la même direction : le sud de l’Europe. L’un était une lumière froide qui ne réchauffait pas, qui défaisait ; l’autre, fin, argenté, qui recousait. Et ces deux-là, comprit Gosu, n’étaient pas immobiles. Ils avançaient, lentement, de cendre en cendre, vers le nord-ouest. Vers lui. Ils l’avaient senti, eux aussi, et ils n’attendaient pas qu’on les invite : ils étaient déjà en chemin.
Il chercha encore. Il y avait mis ce qui lui restait de force, et c’était déjà trop : garder quatre feux lointains au bout de sa perception, avec un corps vidé et un bras en moins, c’était comme tenir quatre lampes à bout de bras dans le vent. Chacune lui prenait quelque chose qu’il ne récupérerait pas. La plupart des feux qu’il effleurait étaient maladroits, des gens qui tâtonnaient, perdaient le contact au bout d’une seconde sans le savoir. Aucun ne tenait vraiment.
Sauf un.
Un dernier feu, tout au nord, tenait sans effort. La flamme était sûre, bien rangée, mieux contrôlée, même, que les deux femmes de l’autre bout du monde, qui étaient puissantes mais encore brutes. Rien d’effrayant : simplement quelqu’un qui avait pratiqué, longtemps, seul, et qui savait s’y prendre. Gosu le sentit le sentir, et le sentit, surtout, se tourner. Pas rester comme les feux du sud, pas seulement avancer comme ceux de Grèce : pivoter, lentement, comme une boussole qui trouve son nord, vers le point dans les montagnes. Le vieux le nota sans inquiétude. Un de plus, et un qui maîtrisait son art.
Il lâcha tout, laissa la fatigue le reprendre. Cinq feux dans la nuit, dont aucun n’avait dit un mot, et dont chacun savait désormais où le trouver. Pour une première nuit, c’était bien plus qu’il n’avait espéré. Et, pour la première fois depuis la Sibérie, il dormit, et il dormit bien.
À L’AUTRE BOUT
Très loin de tout cela, tout au nord, un homme rouvrit les yeux dans le noir.
Il était assis en tailleur au fond d’une grotte immense, une cathédrale de roche et de glace dont le plafond se perdait dans le noir, où chaque souffle revenait en écho au bout de plusieurs secondes. Cela faisait des années qu’il vivait là, seul, à comprendre lentement ce qu’il savait faire. Ce soir, pour la première fois, il avait senti les autres.
Aucune voix, il n’y avait rien à entendre. Seulement des feux qui s’allumaient par-delà la banquise et la mer, un à un, comme des fenêtres dans une ville qu’on aurait crue morte. Et, plus forte que toutes, une grande chaleur posée loin au sud, du côté d’un massif de montagnes, vers laquelle tous les autres semblaient peu à peu se tourner. Il n’eut besoin de personne pour la situer : la direction était dans sa poitrine, nette, comme on sait où est le soleil les yeux fermés.
Il resta un moment à la sentir battre, puis il eut un petit rire, le rire de quelqu’un qui, après très longtemps, vient enfin de trouver une raison de bouger.
L’homme de la grotte : « Bon. » À la pierre, d’une voix que personne n’avait entendue depuis des années. « Il est temps de sortir de ma tanière. »
Devant lui, les restes de ce qui ressemblait à des années d’entraînement solitaire : des marques d’impact dans la pierre, des sillons fondus puis regelés, le sol poli par d’innombrables pas tournant en rond. Il lui avait fallu tout ce temps, là, seul, pour comprendre enfin ce qu’il portait en lui.
Il se leva. La vue, lentement, s’écarta de lui.
D’abord la grotte, énorme, gueule de glace ouverte sur le jour blafard. Puis, dehors, la lumière dure du grand Nord : des glaciers qui descendaient jusqu’à une mer d’acier, des falaises noires constellées de pingouins serrés contre le froid, des plaques de banquise qui dérivaient sans bruit. Plus loin encore, rien, l’horizon plat, le ciel bas, et cette clarté pâle qui ne décide jamais tout à fait d’être le jour ou la nuit.
Et tout au bout du regard, on comprenait enfin où c’était : une île minuscule, perdue tout au nord de la Norvège, là où les cartes hésitent encore à poser des noms.
Une silhouette sortit de la grotte et s’arrêta au bord du blanc, face au monde qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps.
Il avait mis des années à comprendre son pouvoir. Il était grand temps que ça serve enfin à quelqu’un.
SAINT-VÉRAN, TROIS SEMAINES PLUS TARD
Trois semaines avaient passé, et la montagne avait repris son silence.
L’armée tenait toujours le col, mais sans y croire ; les délégations étaient reparties, chacune avec son calcul et, pour l’une d’elles, avec un cercueil. Le monde, en bas, débattait encore d’un garçon qui avait dit que les Éveillés n’appartiendraient plus à personne, mais le débat s’était fatigué, comme tous les débats, et la vie avait repris son bruit.
Là-haut, les corps avaient guéri. Entièrement, pas une cicatrice, pas une fêlure, comme si la montagne n’avait jamais saigné. Vite, aussi, à des vitesses qui n’étaient pas humaines et qui, à les voir de près, gardaient quelque chose d’inquiétant. Trois semaines plus tôt, on les avait portés là sur le dos d’un seul homme, défaits, comptant leurs os. Maintenant Ygor fendait du bois derrière le chalet pour s’occuper les mains, et le tronc cédait d’un coup, net, sous une force qui n’avait plus une seule fêlure. Vlad avait retrouvé ses neuf musiciens un par un et passait ses soirées à les faire jouer en sourdine, pour le plaisir, des morceaux que personne d’autre n’entendait. Nash courait la crête au lever du jour et redescendait sans une trace d’essoufflement, l’œil de nouveau plus rapide que le monde. Ils étaient entiers. Et entiers, ils étaient pires, des armes au repos qui n’aimaient pas le repos.
Gosu Tang, lui, s’entraînait.
Chaque matin, avant les autres, le vieux maître descendait dans la neige tassée et reprenait ses formes, lentement d’abord, puis très vite. Il avait réappris en trois semaines à tout faire passer par un seul bras : la garde, la frappe, l’équilibre, le Ki qui montait le long du membre qui lui restait et claquait au bout des doigts en un arc bref et doré. Un manchot, sur le papier. À le voir tracer ses cercles dans l’air froid, on comprenait qu’il s’était délesté d’un poids, pas d’une force.
Un matin où la lumière était bonne, il les rassembla.
Gosu : « Je n’ai rien à vous apprendre sur le combat. Vous frappez plus fort que moi. » Un demi-sourire. « Mais je vais vous donner la seule chose qui vous a manqué là-bas, et qui n’a rien à voir avec la force. C’est aussi la seule qui aurait sauvé Kazi, si je l’avais donnée plus tôt. »
Le nom du Pakistanais tomba dans la salle et personne ne le ramassa. On l’avait veillé ici trois nuits avant que les siens viennent le prendre. Le premier de tous à se mettre devant.
Vlad : « Et c’est quoi ? Une radio ? On a des téléphones, vieux maître. »
Gosu : « Pas une radio. » Gosu garda son demi-sourire. « Un fil. »
Il leur expliqua, simplement. Ce n’était pas de la télépathie, ni un pouvoir, ni de la magie. C’était un nœud de Ki, son énergie à lui, tendue jusqu’à un autre, et nouée. Fin, coûteux à faire, presque rien une fois fait. Il ne transportait pas des phrases ; il transportait trois mots, parfois quatre, et surtout une direction, l’endroit du monde où battait l’autre bout. Une boussole vivante, plantée dans la poitrine.
Gosu : « J’en ai noué un à Ren il y a deux ans. Sans savoir pourquoi. Je l’ai choisi parce que c’est le seul d’entre nous qui pense aux autres avant de penser à lui. » Un temps. « C’est ce fil qui l’a fait venir aux Ourals, trois mots, Sibérie, maintenant, perte, et un continent traversé à pied. Pas la force. Le fil. »
Il les noua un par un.
Pour chacun, ce fut la même chose et chacun la vécut autrement. Gosu posait deux doigts à la base de leur nuque, et quelque chose passait : un filament d’énergie, fin comme un cheveu, qui s’enfonçait sans douleur et s’ancrait quelque part sous le sternum. Ygor sentit une chaleur s’installer dans sa poitrine et, par-dessous, trois autres petites chaleurs lointaines, faibles, présentes, trois aiguilles d’une même boussole. Vlad reconnut, dans la texture de la chose, quelque chose de musical : non pas une note, mais l’espace entre les notes, le silence qui relie les instruments d’un même orchestre. Nash ferma les paupières et sut, sans avoir à regarder, où se tenaient les trois autres. Saya, qui n’avait pas combattu là-bas, qui avait seulement tenu ce chalet à bout de bras pendant que les autres saignaient, reçut le fil en dernier et resta longtemps les yeux ouverts, à sentir tirer dans sa paume une présence chinoise, deux russes, un coréen, les autres bouts du nœud.
Gosu : « C’est fin. Neuf, à peine éprouvé. Ça ne vous sauvera pas à tous les coups. Vous ne pourrez pas toujours venir ; on ne pourra pas toujours venir à vous. Mais vous saurez. Et savoir, c’est la première chose. Le reste, on l’apprendra en le ratant. »
LA DISPERSION
Ils repartirent sur quelques jours, chacun vers son pays, parce que c’est là qu’on a besoin d’eux et que la Terre, elle, ne convalesce pas.
Vlad et Ygor descendirent les premiers. Ils rentraient en Russie, où on les attendait, pas en héros, plus tout à fait : deux hommes qui avaient renié leur drapeau devant la planète, et qu’un État ne sait jamais s’il doit reprendre ou faire taire. Ils y allaient quand même. C’était chez eux, et chez eux avait besoin d’être gardé, qu’on les y aime ou non.
Vlad : « Trois mots. » Sur le seuil, il serra la main valide de Gosu. « Si vous avez besoin. Je ne promets pas de pouvoir jouer. Mais je saurai où aller. »
Nash partit vers la Corée, où Séoul avait fini par calculer qu’un nettoyeur libre valait mieux qu’un otage rancunier. Il ne dit presque rien : il vérifia une dernière fois la position des trois autres aiguilles dans sa poitrine, et hocha la tête comme un tireur qui a réglé sa lunette.
Saya redescendit vers la France. Elle reprenait la garde que Ren lui avait laissée, Paris, le pays, et tout ce qui, dans l’ombre, profiterait de l’absence du Debout pour essayer. Avant de partir, elle s’arrêta près de son fauteuil.
Saya : « Tu lui avais dit, à Ren, de faire quelque chose du fil. » Elle regarda la salle vide, les lits défaits. « Il a commencé sans le savoir. Il porte des gens sur son dos depuis qu’il est petit. Toi tu viens de lui donner de quoi sentir leur poids même de loin. »
Gosu : « C’est exactement ce qui m’inquiète. »
VERS LE NORD
Il ne resta plus, dans le chalet, que le vieux maître et le garçon.
Ren n’était pas reparti vers la France ; il avait quelque chose d’autre en tête depuis trois semaines, et il finit par le dire, un soir, devant le feu.
Ren : « Quatre fils. C’est tout ce que tu peux tendre toi-même. Et tu ne peux nouer un fil à personne que tu n’as jamais touché. » Il tournait dans ses mains la vieille carte routière, pliée et repliée jusqu’à s’ouvrir seule. « Alors il faut aller les toucher. Un par un. Avant qu’en haut ou en bas, quelqu’un les éteigne dans leur coin. »
Gosu : « Recruter. »
Ren : « Coudre. Tu m’as appris le mot, pas moi. »
Gosu le regarda longtemps. Puis il fit ce que personne, trois semaines plus tôt, ne l’aurait cru capable de faire : il posa ses mains, la main et le moignon, sur les bras de son fauteuil, et il se leva.
Ren : « Tu ne peux pas marcher la Terre entière, vieil homme. »
Gosu : « Non. Mais toi tu ne peux pas sentir où ils sont. Moi, si. » Il ferma les yeux. « Et il y en a un, en ce moment, que je sens depuis ce matin. Loin. Tout au nord. Quelque chose qui vient de se réveiller pour de bon, après très longtemps de sommeil, énorme, brut, qui ne sait pas encore ce qu’il sait faire. S’il s’est dressé tout seul, sans personne pour lui apprendre, c’est qu’il est de la pire espèce : puissant et libre. Exactement ceux qu’il faut nouer en premier. Et exactement ceux que les autres voudront prendre avant nous. »
Ren replia la carte. Il n’avait pas la vitesse de phase d’un Nash, ni le souffle de Gosu, ni rien d’autre que ses jambes, son corps, un vieux maître à ses côtés, et une promesse faite à trois milliards de gens. Il faudrait que ça suffise.
Ren : « Le nord. On y va. »
Ils partirent à l’aube, vers le haut du monde, en suivant une présence neuve plantée tout au bout de la boussole. Ren ignorait son nom. Gosu ignorait son visage. Aucun des deux ne savait ce qu’elle savait faire.
Et aucun des deux ne savait, parce que la boussole ne le disait pas, que sur la même mer froide, vers le même point que les cartes hésitent à nommer, deux autres silhouettes montaient déjà. Un homme d’argent qui brûlait les anges et les démons sans distinguer les camps, le psaume latin bas et continu aux lèvres. Et, dans son sillage, un jeune homme aux dix doigts cerclés de sutures, qui recousait derrière lui ce qu’il laissait défait.
Un exterminateur et un raccommodeur, montés du Sud, devenus une drôle de petite équipe sur une île que les cartes oublient.
Trois vecteurs. Le même nord. Et au centre, sans le savoir encore, un homme qui s’était réveillé dans une grotte de glace en se disant qu’il était grand temps que son pouvoir serve enfin à quelqu’un.