Chapitre 36
Le garçon avait parlé à trois milliards de personnes. Il n’avait pas pensé à ceux qui n’avaient pas d’écran, et qui pourtant avaient entendu.
EN HAUT, LE CONSEIL
Dix présences, et entre elles un silence qui n’avait pas de fond.
Chez les Anges, on ne discutait pas comme discutent les hommes ; on posait une chose au centre, et on attendait que sa forme apparaisse à tous en même temps. Ce soir, si le mot soir voulait encore dire quelque chose là où ils se tenaient, la chose posée au centre était un fait, et le fait était impossible.
L’Ancien était mort.
Pas parti. Pas retiré, comme se retire un rang supérieur quand l’adversaire ne vaut plus la dépense. Éteint. Une présence qui datait des fondations, qui ne tirait sa force d’aucune source qu’on pût couper, qu’aucun d’eux n’avait jamais pensé devoir compter parmi les pertes possibles, et qui n’était plus là. Le Conseil l’avait su à l’instant où c’était arrivé, de la même façon qu’on sait, sans le toucher, qu’une dent est tombée : par le vide à l’endroit où il y avait quelque chose.
Serael ouvrit la délibération. C’était son rôle de donner une première forme à ce que les autres tairaient.
Serael : « Quatre cents ans. Auto-sourcé. Et des bêtes l’ont éteint en une matinée. »
Personne ne corrigea le mot bêtes. Personne ne le confirma non plus. Le Conseil savait ce que les humains étaient devenus ; il l’avait regardé devenir, patiemment, sans toucher, parce que telle était la doctrine.
C’était la doctrine, justement, qui se tenait au centre maintenant, à côté du vide.
Une voix : « On nous a dit d’observer. De ne toucher à rien. Que celui que la prophétie désigne, s’il existe, se montrerait de lui-même, et qu’il se montrerait non parce qu’il serait fort, mais parce qu’il ferait une chose que rien avant lui n’avait faite. »
Un temps. Et dans ce temps, tous pensèrent à la même image : un garçon de Paris, debout devant trois milliards de regards, annonçant que les armes de la Terre cesseraient d’appartenir aux drapeaux. Aucun être, depuis le Contact, n’avait fait cette chose-là. Les Éveillés s’étaient toujours haïs par nation interposée, dispersés, jaloux, deux cents solitudes sous deux cents bannières. Et voilà qu’on défaisait les bannières.
Le Chef des Anges parla enfin, et tout s’immobilisa, comme toujours.
Il était le plus ancien d’entre eux. Non pas ancien comme L’Ancien l’avait été, avec ses quatre maigres siècles : ancien d’avant les siècles, d’avant qu’on songe à les compter. À ses yeux, celui qui venait de tomber était presque un jeune, une présence qu’il avait vue se durcir à la guerre, apprendre, devenir l’une des rares choses de ce monde qu’on croyait placées au-delà de la mort. Il les avait toutes connues, ces rares choses ; il était le seul à se souvenir de chacune. C’est pourquoi la perte pesait sur lui comme sur personne. Les très vieux sont ceux qui comptent les morts, parce qu’ils sont les seuls à les avoir tous vus vivants.
Le Chef des Anges : « C’est moi qui ai dit d’observer. D’attendre la chose nouvelle. Elle est venue : hier soir, devant leur monde entier. Et le même matin, ils ont éteint l’un des miens. » Il laissa la phrase peser. « La doctrine aura donc tenu exactement le temps qu’il fallait. On n’observe pas plus longtemps une espèce qui apprend à se coordonner et à abattre ce qu’on croyait imbattable. On l’observe une saison de trop, et la saison d’après c’est elle qui nous observe. »
Aucune objection ne monta. La patience venait de mourir avec L’Ancien.
Le Chef des Anges : « L’un des Dix descendra. Pas pour punir des chasseurs ; les punir serait petit, et nous ne sommes pas petits. Nous répondrons à la phrase. Le garçon a promis au monde que plus personne ne serait abandonné. Nous allons leur montrer le prix exact de cette promesse. »
C’est alors que Tsadqiel se leva.
Il ne se levait presque jamais. Aussi ancien que les premiers piliers du monde, il restait d’ordinaire ce qu’il était : une masse immobile, haute de trois fois un homme, l’allure d’une statue qu’on aurait tirée d’un temple oublié, deux ailes repliées si serré qu’on les prenait pour de la pierre. Dans son dos flottait toujours le pilier, antique, cannelé, suspendu sans appui, qui tournait très lentement sur lui-même comme s’il pesait le monde au passage. Les humains connaissaient cette image sans connaître ce nom. Ils l’avaient vue une fois, à Palerme, l’an trois après le Contact. Deux cent mille personnes dans un port. Tsadqiel avait parlé quatre secondes. Puis il y avait eu le silence, et après le silence il n’y avait plus eu personne.
Tsadqiel : « Moi. »
Le mot ne fit pas d’écho. Les mots de Tsadqiel n’avaient jamais besoin d’écho.
Serael : « Tu sais ce que ça coûte. » Non un reproche, un constat. « Pas à toi. Au reste. »
Tsadqiel : « Je sais ce que ça coûte. C’est pour ça que je le propose. Le garçon a fait du monde entier une seule promesse. On ne répond pas à une promesse entière par un demi-geste. » Le pilier, derrière lui, accéléra d’un quart de tour. « Et on ne répond pas non plus en frappant les faibles. Écraser un petit pays qui n’a jamais eu un seul des leurs, ce serait facile, et ça ne prouverait rien que tout le monde ne sache déjà. Non. Je frapperai là où ils se croient le plus à l’abri. Au cœur même de la plus grande de leurs puissances, dans la ville qui est, pour eux tous, le symbole de ce qu’ils ne pensent jamais pouvoir perdre. Là où deux des leurs montent la garde. Je le ferai sous leurs yeux, devant leurs gardiens, pour que la Terre entière comprenne une chose et une seule : que même là, même au centre de leur force, même avec leurs Éveillés debout à côté, personne n’a été sauvé. Et il n’en restera rien, que les murs. »
Personne ne demanda laquelle. Tous, dans le Conseil, savaient déjà de quelle ville il parlait : la seule qui, pour les humains, valait à elle seule un pays. Le Conseil n’avait qu’à la laisser dormir une dernière nuit, et l’éteindre, pour que les rares survivants apprennent à tout le reste du monde ce que valait une promesse faite par un garçon sans armée.
Le Chef des Anges posa la question, et la question était le vote.
Le Chef des Anges : « Qui descend Tsadqiel ? »
Il n’y eut pas de mains levées ; les Anges ne levaient pas de mains. Il y eut, l’une après l’autre, dix présences qui cessèrent d’occuper de l’espace pour leur propre compte et se rangèrent derrière une seule. Quand la dixième se rangea, la chose fut faite, aussi nettement que se ferme une serrure.
Tsadqiel replia un peu plus ses ailes, ce qui chez lui ressemblait à une révérence.
Derrière son dos, le pilier acheva son tour, et s’arrêta.
ENTRE LES DEUX
En bas, la planète ne dormait pas non plus. Elle débattait.
Sur les grandes chaînes, on s’efforçait de rendre la chose plus petite qu’elle n’était, un coup d’éclat isolé, un jeune homme exalté, un vide juridique. Ils étaient inquiets, et ils avaient leurs raisons : un monde où les armes n’obéissent plus aux États n’est plus un monde que les États gouvernent.
Mais dans les rues, dans les cuisines, dans les pays qui n’avaient jamais eu un seul des leurs, on n’entendait pas la même chose. Là où les puissants entendaient un ordre menacé, les autres entendaient une promesse, qu’on viendrait, désormais, qu’on soit stratégique ou non, utile ou non.
Un homme : « Qu’ils n’appartiennent à personne, ça veut dire qu’ils peuvent venir chez nous aussi. Je préfère être protégé par quelqu’un qui ne répond à aucun drapeau que d’être abandonné parce que je ne suis pas assez important. »
Cette nuit-là, beaucoup ne se demandaient pas si l’Alliance avait le droit. Ils espéraient seulement qu’elle tiendrait parole.
EN BAS, LES PROFONDEURS
Le Conseil des Profondeurs ne connaissait pas le silence. Il connaissait le bruit de fond : la pression, la chaleur, le souffle de dix présences trop pleines d’elles-mêmes, un grondement bas qui montait des parois comme d’un estomac. On y parlait fort, on s’y coupait la parole, on y riait.
Ce soir, c’est la Voix Vive qui riait.
La Voix Vive : « Ils ont saigné partout en même temps. » Il savourait chaque mot comme on suce un os. « La Grèce, le Brésil, une mer au bout du monde, leur petite montagne française. Le même jour, à la même heure. On a cessé d’attendre notre tour, et regardez, ils n’avaient pas de tour à attendre, eux. Ils ont couru dans tous les sens. Chacun seul à son feu. »
Une voix : « Chacun seul à son feu. » Plus posée, depuis le bord de l’assemblée. « Pour l’instant. »
C’était le Démon de Lagos. Il parlait peu, et toujours quand on ne l’attendait pas. La Voix Vive lui jeta un regard agacé, mais ne le coupa pas ; même lui avait fini par apprendre que les phrases de Lagos coûtaient cher à ignorer.
Le Chef des Démons n’avait pas encore parlé. Il n’en avait pas besoin. La loi des Profondeurs, c’était lui, pas une parole, une masse, une pression qui s’appliquait parce qu’il avait depuis longtemps écrasé tout ce qui aurait pu la contester. Quand il bougea enfin, ce fut à peine, et l’air entier se tassa d’un cran.
Le Chef des Démons : « La graine. Lagos. Parle. »
Lagos prit son temps.
Lagos : « Une seule. Plantée dans un seul des leurs. Un Éveillé fatigué de perdre, à qui l’on a proposé au lieu de le tuer. Il a accepté. » Un temps. « Le résultat dépasse tout ce que nous avons envoyé depuis le Contact. Cet homme a tenu tête à l’un des trois ou quatre humains les plus dangereux de la surface, l’exterminateur d’argent, celui qui brûle nos deux camps sans distinction. Il l’a percé, enfoncé d’un mètre dans la pierre. Plus on le frappait, plus il montait : le combat lui-même était sa nourriture. S’il a fini par tomber, c’est qu’un second humain, un raccommodeur, savait vider une plaie par en dessous aussi vite qu’elle se remplissait. Il a fallu deux de leurs meilleurs, ensemble, pour stopper un seul des nôtres qui n’avait été, la veille, qu’un des leurs. »
Le silence, le peu de silence dont les Profondeurs étaient capables, s’installa. La Voix Vive le rompit, déjà gourmande.
La Voix Vive : « Alors on en plante mille. »
Lagos : « On ne peut pas en planter dix. »
Il laissa l’envie de la Voix Vive retomber avant de poursuivre.
Lagos : « Une graine ne se ramasse pas. Elle se fabrique. Et la fabriquer coûte plus que tout ce que vous imaginez : il y faut une part de nous-mêmes, longuement réduite, longuement contrainte, des décennies à façonner une seule de ces choses pour qu’elle tienne dans un crâne d’homme sans le faire éclater le premier jour. Celle-ci, nous l’avons mise des vies humaines à mûrir. Nous en avons peut-être deux autres en réserve. Pas dix. Pas cent. » Il écarta les mains. « C’est une preuve, pas une armée. Elle nous dit que retourner les leurs vaut mieux que tout ce que nous savons faire. Elle ne nous dit pas comment le faire en grand. »
L’assemblée gronda, la déception d’enfants à qui l’on retire un jouet.
Le Chef des Démons, lui, avait écouté sans bouger. Quand il parla enfin, ce ne fut pas pour répondre à Lagos, mais pour passer au-dessus.
Le Chef des Démons : « Alors nous ne sèmerons pas. Nous ouvrirons. »
L’air, déjà dense, s’épaissit encore.
Le Chef des Démons : « Depuis le Contact, nous montons un par un, par des portes que nous refermons derrière nous. Nous visitons leur monde. Nous n’y restons pas. » Un temps de pierre. « Le moment est venu d’en garder un morceau. D’amener une part d’ici là-haut, et de l’y laisser. »
Personne ne comprit tout de suite. Puis Lagos comprit, et pour la première fois depuis très longtemps, le Démon de Lagos eut peur.
Le Chef des Démons : « Il y a des endroits où il n’y a presque rien entre eux et nous. Où leur croûte n’est qu’un couvercle posé sur une mer de feu, la nôtre. Le plus large de ces couvercles, le plus mince aussi, n’est pas sous leurs grandes capitales. Il dort tout au bout de leur monde, sous une petite terre du sud que les puissants ne regardent jamais. » Il se tourna vers Lagos, qui connaissait la surface mieux que quiconque. « Dis-leur le nom. »
Lagos le dit à contrecœur.
Lagos : « Taupō. Un lac paisible sur une île au bout du Pacifique, dans un petit pays que personne ne craint. Sous l’eau calme et l’herbe verte, une des plus vastes poches de feu de toute leur planète, de quoi noircir le ciel du monde entier. Ils savent qu’elle est là. Ils savent qu’elle peut s’ouvrir. Ils ont passé des siècles à espérer qu’elle attende encore. »
Le Chef des Démons : « Qu’elle n’attende plus. On ne fait pas remonter une entité. On fait sauter le couvercle. Et par la plaie, ce n’est pas l’un de nous qui passe, c’est un morceau de chez nous. La cendre qui efface leur soleil pendant des années. La chaleur qui ne redescend pas. Peu importe le drapeau planté au-dessus : le ciel est le même pour tous, et la cendre tombe partout. Une terre qui cesse d’être la leur pour redevenir la nôtre. » Il se retassa dans sa masse. « Qu’ils coordonnent ça. »
Lagos parla une dernière fois, parce que quelqu’un devait, et que c’était toujours lui.
Lagos : « Tu te souviens de l’Égyptien. On l’a tué pour faire peur, et on a fait un nom que deux milliards de gens ont prononcé en un jour. Là, tu ne tues pas un homme. Tu lèves la main sur la Terre entière d’un seul geste. Le feu que tu allumes brûle dans toutes les directions, et celui-là, même nous, nous ne saurons pas où il s’arrête. »
Le Chef des Démons le regarda longtemps. Sous les Profondeurs, un regard pareil avait, par le passé, suffi à éteindre des présences.
Le Chef des Démons : « C’est le but. Qu’il ne s’arrête nulle part. »
Et la pression monta d’un cran, partout, sous la croûte du monde.
Deux verdicts, rendus la même nuit, à deux bouts du monde. Et tout en haut d’une montagne française, une poignée de gens qui venaient de se promettre les uns aux autres dormaient, pour la première fois depuis longtemps, sans entendre tomber aucun des deux.