Chapitre 55
Mon amiral,
Seulement huit jours se sont écoulés depuis mon précédent message, mais nous avons subi une série de crises inhabituelles.
Comme vous le savez, la Dérive consiste à se déplacer en figeant notre vaisseau par rapport à l'univers, qui, lui, est en mouvement constant. Ce mouvement n'est pas rectiligne, il est d'ailleurs très chaotique. On pourrait imaginer que notre vaisseau est un bout d'écorce au milieu des vagues : les vagues le bougent en tous sens, mais sa position absolue moyenne bouge assez peu.
Je pose l'analogie de la mer car nous sommes rentrés, il y a quelques jours, dans une zone que nous avons qualifiée d'Océan Psychique. Une bulle dans l'univers. Ici, le vide n'est pas tout à fait vide. Nous pensons qu'à l'ordre de l'échelle de la longueur de Planck, il existe ici, et juste ici, un maillage d'origine inconnue, mais qui permet une altération locale des lois physiques. Ainsi, la gravité n'est pas plus faible quand on s'éloigne d'une planète. Elle est constante. La vitesse de la lumière est également constante dans tous les milieux. Les formes de vie qui ont pu évoluer ici dépassent notre imagination, mais il se trouve que la forme d'interaction dominante est l'influence psychique.
Dès l'entrée dans l'Océan Psychique nous avons été accompagnés par de grandes créatures semblables à des poissons pilotes transparents qui se sont collés à notre vaisseau, pourtant en Dérive maximum.
Je suis incertaine de cette conclusion, mais il apparaît que dans le chaos des gaz des étoiles immenses des formes de vie évoluées sont apparues et ont pu aussi communiquer d'une étoile à l'autre par énergie psychique - ce n'est qu'une forme d'électromagnétisme commun à une fréquence exploitable par des êtres vivants.
Habituellement, un être humain utilise ses neurones pour réfléchir. Ces neurones fonctionnent par très faibles impulsions électriques. Mais qui dit impulsion électrique dit émission d'un champ électromagnétique. C'est avec ce champ que depuis le vingtième siècle la médecine scrute le cerveau et que depuis le vingt deuxième siècle nous explorons les possibilités psi. Quand un humain normal pense, le champ électromagnétique très faible diminue en puissance avec le carré de la distance; en gros, à un mètre on ne capte plus rien. Mais ce n'était plus le cas dans l'Océan Psychique.
Au début, on arrivait pas à se concentrer. On recevait les champs électromagnétiques des autres, qui se retransformaient en impulsions électriques dans notre cerveau. Le voisin buvait un verre d'eau, et vous faisiez le même geste dans le vide. Perdu, l'équipage, sur ordre du Capitaine, s'est allongé par terre. Toutes nos pensées, peurs et espoirs se sont mélangés. Ce n'était pas une expérience agréable : personne n'était soi.
Le pire était à venir : nous sommes entrés dans un « champ de dialogue » entre deux civilisations de deux étoiles différentes. Même les poissons nous ont fui à ce moment. Je suis devenue ces créatures fluides, sans cesse en harmonie les unes avec les autres, qui dialoguaient sur des distances inimaginables. Une pensée Xeno pure est une forme d'étrangeté absolue qui confine à l'horreur. Les matelots hurlaient, se mutilaient, erraient, aveugles, dans les couloirs. Nous avions déchiré nos tuniques et certains même tentaient d'arracher leur peau, qui retenait prisonnière la fluidité souffrante perçue de nos corps.
Je sais que le Capitaine, nu, s'est rendu dans le centre de communication, à moitié fou, pour annoncer l'échec de la mission aux amiraux. Vous étiez aux premières loges...
Par la suite, j'ai perdu connaissance, comme une bonne partie de l'équipage. Il faut que vous compreniez que cette perte de connaissance collective n'était pas le fait de la situation psychique environnementale, mais induite par quelqu'un ou quelque chose. Un nouvel acteur dans l'histoire. J'ai repris connaissance et je me suis rhabillée avec des vêtements déchirés et j'ai traversé le vaisseau. Tout le monde dormait paisiblement. Je ne sentais plus de présence psychique. J'ai rejoint la salle des communications. Andreï était hagard. Nous avons fait l'expérience commune d'une hallucination étrange : nous avons vu, à bord, le Wau, ou un Wau. Vous pensez qu'il y a un Wau à bord ? J'ai même pu lui parler...je crois. Je n'en suis pas certaine. Mais je crois qu'il a réglé la situation. Avec un bouclier psychique ? Si ce n'était pas une illusion...
Je vous avais dit que je soupçonnais le Wau d'une puissance psychique importante, je dois réviser mon jugement. Je ne peux pas rentrer dans les détails techniques, mais...je suis un Yeux Vides Alpha et il est un cran au-dessus. Un gros cran. Comme il n'existe pas de moyen de démultiplier les facultés psi, j'imagine que c'est naturel. Un Xeno, vous pensez ? Cela expliquerait leur armure permanente.
Ce n'était que le début de cette crise subite. Il se trouve que les vagues psychiques ont aussi affecté nos plantes. Celles-ci ont cessé de grandir. Quel est le lien entre les vagues psychiques et des plantes, sans neurones ? Il se trouve que les cellules des plantes communiquent les unes avec les autres par signaux électriques. Andreï a suggéré que les plantes avaient une forme d'intelligence, peut-être trop étrangère à la nôtre, mais que l'intrusion Xeno les avaient laissées en état de choc.
Nous avons fait halte autour d'un système à la recherche d'une planète disposant de ressources organiques pour ne pas mourir de faim. Pendant ces recherches, Andreï a travaillé sans relâche sur des « volatiles », des molécules rejetées en permanence par les plantes et qui leur permettent de transmettre des situations de stress, comme un manque d'eau ou une attaque de parasite.
Le manque de nourriture a fait sortir du bois un passager clandestin, qui se cachait dans une caisse de ravitaillement : Boutros. Un type très ordinaire, mais Andreï m'a laissé les mains libres pour le sonder. Il sert l'Aleph, fanatiquement et de son plein gré, dans l'espoir d'obtenir du pouvoir et de la gloire, et s'est proposé comme espion. Il a intégré un Endymion, puis s'est faufilé ici. Il n'est clairement pas très intelligent et on ne sait pas trop quoi en faire; pour l'instant, il est remisé dans ses quartiers. Andreï n'a aucune considération pour lui, et c'est la première fois que je vois le Capitaine indifférent sur un de ses hommes.
J'ai revu le capitaine pour un grand point sur les affaires en cours il y a une heure.
Un premier point portait sur une affaire de fraternisation. Deux matelots s'aiment et ont demandé au capitaine de les marier. Après diverses considérations, Andreï a refusé, et a même demandé à ce que leur relation soit suspendue d'ici le retour de l'Alecto dans la bulle de la SH. J'ai exprimé ma surprise, mais il a sous-entendu que ces dispositions ne nuiraient pas à leur amour. Il m'a demandé de ne pas rapporter des démonstrations publiques de fraternisation, ce qui est illégal.
Un deuxième point portait sur la nourriture. Nos expéditions sont revenues d'une planète sans atmosphère avec de l'huile rocheuse comme tout butin, une catastrophe que nous avons dissimulé à l'équipage. Cependant, les recherches d'Andreï, mais surtout de l'officier botaniste, Geneva, ont fait une percée spectaculaire : ils ont synthétisé des volatiles pour apaiser les plantes. Des molécules qui envoyaient le message « tout va bien » aux plantes. Et nous avons des bourgeons. En nous serrant la ceinture, à peine, nous allons pouvoir bientôt nous nourrir de nouvelles récoltes.
Il est possible, m'a dit le Capitaine, que ces résultats soient le fruit du hasard, que l'altération physiologique des plantes et leur rémission soit le fruit du passage naturel du temps et de son pouvoir guérisseur, mais il est tout à fait possible que Geneva ait réussi à communiquer avec les plantes, des simples plants de tomates améliorés. La question de la sensibilité des animaux a modifié il y a longtemps la relation d'asservissement que nous avions avec eux, mais que penser des plantes ? Si celles-ci souffrent, se rassurent et peuvent être rassurées, devons-nous changer notre attitude envers elles ? Dans ce cas, sommes-nous condamnés à consommer de la nourriture de laboratoire garantie sans neurones ? Si nous avions laissé les plantes sans exploitation génétique de l'homme, auraient-elles évolué naturellement vers de la sentience ?
Un troisième point concerne l'espion capturé. Nous en avons parlé. Cette situation m'inquiète car l'Aleph connaît la mission de l'Alecto, et pourtant n'a rien fait pour nous intercepter. Cela signifie qu'il sait que notre mission ne sert à rien. S'il existe un moyen de le combattre, il n'est pas là bas, à un an de Dérive. Le Capitaine m'a dit qu'il ne partageait pas cet avis.
« Nous n'entreprenons pas ce voyage pour acquérir une puissance similaire à celle de l'Aleph, mais comprendre son parcours. Comprendre le fonctionnement des choses nous donne un pouvoir sur celles-ci. L'Aleph ne nous intercepte pas parce qu'il pense probablement que Boutros est un incompétent, ce qu'il semble être. Il ne nous intercepte pas parce qu'il a peut-être mieux à faire et ne peut pas être partout. Il ne nous intercepte pas, enfin, parce qu'il est intellectuellement déficient. Plus les gens sont puissants, plus ils sont limités, car ils se complaisent dans la facilité. Croyez-moi, Pallas, j'ai une bonne intuition sur ce point. »
Franchement ? Il ne m'a pas convaincue. Je n'ai pas fouillé son esprit mais je sais qu'il ne dit pas toujours tout pour nous garder en forme.
Le dernier point est le plus préoccupant. Le Capitaine m'a fait part d'accès de mélancolie aigus. Il est arrivé au bout de réserves de médicaments probablement illégaux au regard de sa fonction et m'a demandé, avec un grand effort et de nombreuses hésitations, de pénétrer son esprit pour le soulager. J'ai refusé en vertu du code de la Flotte Stellaire, et par la présente, je dénonce sa demande. Si vous m'en donnez l'ordre, cependant, j'accéderais à sa requête. Pourra-t-il tenir jusqu'à notre arrivée tout là-bas, au bout de l'univers, sans aide médicale ou psychique ? J'en doute.
Dans l'attente de vos ordres,
Pallas.