Chapitre 53
Le Wau se tenait, un genou au sol, sur une formation de silice. Sous la lumière diffractée des lunes d'or, il distinguait clairement un grand amas creusé de trous, ou plutôt plusieurs amas qui s'étaient, au fil des pousses, rejoints les uns les autres pour créer des anfractuosités.
Une présence s'approche...en bondissant. Le Wau est si surpris qu'il en bascule en arrière. Tout géant qu'il est, il est moins grand que ce Xeno : grande grenouille au corps fin, disposant de deux yeux immenses et pédonculés, des grandes pattes palmées, et un derme de plumes. Le Xeno fait osciller sa tête autour de son cou comme un hibou et le Wau l'identifie immédiatement.
Tu es un Hibou de Booz, c'est ça, ceux qui peuvent voir dans l'avenir ? pense-t-il avec ses pouvoirs psi, utilisant des images plutôt que des mots.
Le Hibou pénètre son esprit et lui montre diverses images de son espèce colonisant la planète, ou volant dans des vaisseaux, ou faisant la fête avec des humains, puis les détails séparant les images les unes des autres s'effacent pour ne former qu'une image, celle d'un peuple vivant dans les marais et se nourrissant des poissons à pattes.
Le Wau comprend que les Hiboux ne voient pas seulement dans les mondes parallèles : ils les utilisent pour communiquer. La vérité et les faits ne sont pas le constat du monde réel mais sont pour eux l'exclusion des possibilités parallèles.
Il reprend sa position, et le Hibou l'observe. Il étend sa conscience et tente de percevoir ce qui pense ici bas. Dans les cavernes. Deux membres de la Confrérie, harpon à la main, en chasse. Six soldats de la Flotte, en chasse. Plus d'une centaine de Hiboux. Ils voient l'avenir alors ils échappent à leurs rondes, mais il y a des impasses. Le Wau est arrivé à temps.
Il se concentre et oriente légèrement le choix des chefs d'équipe, qui, sans s'en rendre compte, retournent vers les sorties. Puis ils tombent l'un sur l'autre et ouvrent le feu. Les Hiboux, effrayés, fuient les cavernes en bruissant, dans un chaos désorientant. Deux soldats sont à terre, sonnés mais relativement indemnes; les pirates sont bien armés et dans leur élément. Le Wau encourage mentalement les Hiboux à s'enfuir encore plus à l'ouest, loin de Babylone. Il trouble tous les hommes pour qu'ils s'écartent les uns des autres et se perdent. Se pensant sous l'influence hallucinatoire d'un Hibou, un Frère gagne un Raven en pataugeant dans la boue et en hurlant de terreur.
Le Raven s'élève dans le ciel et trace une ligne orange derrière lui. Dans cinq secondes, il sera au-dessus du Wau. Ce dernier échange un sentiment mutuel de gratitude avec le Hibou, et, quand le Raven passe au-dessus, bondit à soixante mètres à la verticale, fracturant le rocher de silice. Il s'accroche au Raven, qui accuse l'impact en oscillant. Le pilote s'agite, frôle le sol et les roches de silice pour décrocher le Wau dont l'armure défonce tous les obstacles. Le Frère pense s'en être débarrassé, mais il surgit comme un diable sur la vitre du cockpit et la défonce d'un coup de poing. Terrifié, le pilote perd le contrôle et le Raven plonge à nouveau dans le marais, pour s'enfoncer pour de bon sur quelques mètres.
Quand le Wau se tire des profondeurs et rejoint la carcasse du Raven, le pilote est mort. Il analyse son corps : peut-on encore le sauver ? Mais non, sa masse cérébrale a été écrasée contre le poste de pilotage. Quel dommage. La culpabilité et le regret montent en lui pour créer une soupe de malaise et il se satisfait de ce sentiment, de sa présence, tout en ressentant son inconfort. Il laisse le corps aux animaux de Booz.
Ses IA piratent le Raven. De toute évidence, le Pirate rentrait à Babylone, où se trouvait une cible avec la mention QG, précise à deux cent mètres.
Chargé de sa culpabilité, le Wau se tourne vers le nord-est. En route vers Babylone, dans cette boue où tout s'enfonce...il bondit sur un arbre, un vrai celui-là, pseudo baobab boursouflé où chaque arbre portrait un nid. Il est rejoint, d'un bond aussi, par un Hibou. Le même ? demanda-t-il.
Plusieurs images de Hiboux s'amoncelèrent dans son esprit : errant dans les grottes, tapi dans la boue, chassant les poissons...pour se fondre en une seule image, le Hibou devant le Wau, tout à l'heure, sur le rocher. C'est le même. Un instant, le Wau se demanda s'il n'y avait pas qu'un seul Hibou et que tous les autres étaient importés de mondes parallèles.
La créature lui transmit à nouveau un sentiment de gratitude. Puis il approcha sa petite tête et ses gros yeux. Le Wau se laissa faire. La tête toucha le casque du Wau. Contact, demanda le Xeno.
Le Wau releva son masque d'or pour faire apparaître le visage, plus petit, enfoncé dans l'or de l'hyperchalque, de Cassandre. Le Xeno poursuivit son mouvement et leurs deux têtes se touchèrent, peau humaine, lisse et douce, contre les petites plumes humides.
Elle fut projetée dans le futur. C'était un voyage dimensionnel et physique, comme si une grande main l'avait saisie et lancée dans un même mouvement loin, mais ni vers le haut, ni vers le bas ou dans toute direction de l'espace - mais lancée quand même : l'inertie était réelle, ressentie.
Cassandre se retrouva dans l'Armure, dans un lieu sombre à ciel ouvert, plate forme de pierre noire au sommet d'une planète inconnue. Transperçant les nuages, des vaisseaux immenses et en flammes tombaient dans différentes directions de l'horizon. Un vent froid indiquait que nous étions en altitude. Devant elle, Ada, fusil en bandoulière, trottinait comme une enfant. Cass ne bougeait pas, et une figure familière qui était à ses côtés la dépassa, Andreï, qui se retourna avec un sourire qui ne lui était pas commun. Un instant, elle eut l'impression vertigineuse qu'ils formaient une famille, chacun nés sous une étoile différente, mais qu'ils avaient réussi, dans le tumulte de la guerre, à se retrouver. Elle regarde ses mains, gantelets d'armure. Ils sont usés, et ses phalanges sont douloureuses. Dans quoi a-t-elle dû frapper pour abîmer l'inaltérable ? Ada l'interpelle, elle lui demande de la soulever. C'est une image familiale, encore. Cassandre s'avance, saisit Ada par la taille, et la soulève pour la mettre sur ses épaules.
Et la main temporelle la saisit à nouveau, pour un voyage rapide, et le Wau redevient le Wau couvert de boue, dans les branches inconnues d'un arbre de Booz. Les fameuses visions du futur des Hiboux...mais le Wau ne voyait pas comment ce qu'elle avait vu pourrait un jour devenir tangible. Comme quoi en matière de futur, le quoi est moins une surprise que le comment.
En route pour Babylone.