Chapitre 52
Mon amiral,
Quand j'ai accepté d'entreprendre ce voyage, je le voyais comme une prison temporaire d'un an. Un an sans relâche, dans le même vaisseau, à attendre notre arrivée. Il n'en est rien. Si Garen Antor a suivi une route sans heurt dans le vide sidéral, les étoiles ont bougé depuis - et on pourrait dire : l'univers s'est peuplé, les civilisations Xenos ont bourgeonné, et nous devons faire des escales régulières pour éviter en douceur des bras de galaxie trop denses ou de simples nébuleuses.
Andreï développe une de ses théories : la diversification des civilisations Xenos, leur ascension, sont exponentielles, sur des cycles alignés. Les êtres vivants devient tous sentients à peu près en même temps selon cette théorie et ils s'étendent sur la galaxie rapidement; on se rencontre, et les rencontres, d'abord éparses, sont exponentiellement plus nombreuses, car plus le temps passe, plus les sentients sont avides d'explorer, de connaître, de conquérir et disposent des moyens technologiques d'assouvir ces pulsions. Puis elles se transcendent...elles disparaissent presque simultanément, laissant derrière elles leurs chambres mal rangées, des artefacts et des merveilles que les animaux qui vont accéder ensuite, ensemble, à la sentience, vont utiliser pour à nouveau conquérir l'univers, et ainsi, couche par couche. La synchronicité n'est pas un fait magique, c'est une simple loi des grands nombres : une civilisation qui voyage dans l'espace va en rencontrer une autre, et même si elle ne lui donne pas les secrets de la Dérive, même si c'est tout le temps le cas, elle leur aura montré que c'était simplement possible. Les civilisations sont telles des fleurs, m'a t-il dit en m'en tendant une. Comme un champ de fleurs. Elles fleurissent à la même saison, puis dépérissent pour laisser place à une autre floraison. Nous ne sommes même pas la raison pour laquelle le processus est en place : nous sommes le processus. Tôt ou tard, quelque chose naîtra de nos gesticulations...quelque chose d'incompréhensible, mais tout ce que nous aurons fait, tous nos espoirs, toutes nos peines, toute notre grandeur et nos misérables vices, cela ne sera ni bon ni mauvais, juste un processus, un engrenage de la grande machine. Puissent les Dieux Aveugles un jour nous dire ce que cette machine produira. J'aimerais avoir cette réponse. 1
Nous avons eu un contact avec une civilisation Xeno pré-stellaire qui nous a attaqué sans sommation - heureusement, de pauvres missiles à la trajectoire mal calculée. Ils ne conquerront pas les étoiles avant longtemps. Avant de filer, nous avons pris quelques photos en bonne résolution de la civilisation dominante pour essayer de déduire leur histoire. Mais comme l'a dit notre Capitaine avec ironie : cet amour de la guerre, ça me rend nostalgique de notre SH. Mais oui, cette civilisation belliqueuse ou craintive aura vu notre vaisseau arriver et disparaître, et saura que le voyage en Dérive existe. Espérons qu'ils gagnent en sagesse d'ici le jour du véritable premier contact.
Nous avons perdu ensuite quasiment six jours de voyage lors d'un incident Xeno suffisamment remarquable pour que je vous le relate. Comme vous le savez notre perception de l'univers se réduit à trois dimensions, mais la théorie "unifiée limite" de la physique finalisée au XXIIe siècle nous apprend qu'il y a un nombre de dimensions décimales, c'est à dire à virgule, dans l'univers, quelque chose proche de 5,5. Des anomalies baryoniques ont commencé à apparaître dans l'espace et nous sommes sortis de Dérive, encore. Il s'agissait de morceaux de matière comme tronqués dans l'espace qui formaient grossièrement des cercles. Les parties sectionnées, après études, l'étaient à une finesse inférieure à l'échelle de Planck, la plus petite possible, donc nous avons d'abord pensé qu'il s'agissait d'anomalies fractales comme on peut les trouver sur Tybalt. L'explication était ailleurs : il s'agissait d'une grande entité qui se mouvait entre les dimensions sans vraiment en être conscient - un peu comme nous d'ailleurs : quand vous agitez un bras, vous ne faites guère attention de l'agiter parallèlement à un plan ou le long d'une droite, stupéfiant peut-être des êtres uni ou bidimensionnels qui voient quelque chose arriver de nulle part.
Remontant les cercles, qui étaient simplement les parties apparentes dans notre perception d'un long tunnel sinueux, nous avons trouvé une planète orbitant une naine noire, à moitié mangée : imaginez un croissant de lune, littéral. C'était une fois de plus l'entité qui avait recouvert une partie de notre dimension.
Nous nous sommes posés sur la planète - une planète rocheuse, du régolithe, morte depuis toujours. Lorsque nous arrivons sur des mondes perdus, que personne n'a vu ou ne verra jamais, le Capitaine est souvent saisi d'une manie mystique et contemplative. L'oxygène était limité, mais il a pris le temps de passer ses mains sur le sol, de saisir un caillou, pourtant très tranchant. Il m'a dit : Des milliards d'années dans l'immobilité et la mort, avant et après nous. Qu'est-ce qui nous différenciera à la fin des temps de ces roches ? Aujourd'hui nous posons notre regard sur elles...un peu d'elles s'immortalise en nous.
Il m'a demandé si je connaissais le culte de l'Épopée Humble de Toute Vie. Je ne le connaissais pas, même si je me suis renseigné depuis. Outre ses particularités qui me semblent d'un mysticisme peu utile, c'est un culte Xeno, le seul qui permet dans la SH d'enseigner la langue stellaire. Parfois je me demande si Andreï n'est pas à moitié Xeno...
Nous avons trouvé un puits immense, creusé parce qui aurait pu être une vis sans fin. Nous avons fait descendre un Rover avec gravité adaptative, pour rouler à la verticale sur les murs. Au bout, une grotte en forme de sphère, presque sans défaut. Apparaissait au milieu, coupé à moitié, donc à moitié dans une autre dimension, une masse organique et pour tout dire, cérébrale. Il s'agissait, sans être une structure similaire à nos neurones, d'un arrangement de transmission d'information. Le Capitaine a interfacé nos IA avec l'Entité. Nous n'avons pas établi de contact clair, ni même saisi sa forme, mais nous avons eu un aperçu de sa taille, d'environ quatre années lumière. Après plusieurs tentatives infructueuses, le Capitaine a décidé à contrecœur de lui envoyer une décharge électrique, et elle s'est retirée par réflexe. La planète est revenue entière avec la pleine force de la gravité et il faut saluer la présence d'esprit de nos timoniers qui ont réussi à maintenir l'Alecto en orbite.
Alors que nous étions très loin de cette planète de roches, et après que le Capitaine ait fait un rapport à ce sujet, il m'a convoqué dans son bureau. Cela fait plusieurs jours, je le sais, qu'il n'a plus de communication avec le Wau et cela lui pèse. J'ai l'impression, aussi, qu'il veut me demander quelque chose mais qu'il n'en a pas le courage. C'est difficile de le sonder par l'esprit, mon amiral. Son esprit est entortillé comme un labyrinthe...et sa pensée part dans tous les sens. J'ai l'impression qu'une seule petite partie de lui est avec nous.
Il a cependant dévié la conversation en me proposant d'imaginer quelle créature fantastique nous avions croisé et quel était son dessein. N'étions nous pour elle qu'un moustique invisible qu'elle a déjà oublié ?
Il m'a dit, songeur, les yeux sur une baie qui donnait sur les étoiles dansantes : les mystiques ont remarqué quelque chose d'évident mais dont personne ne parle. Les atomes sont proportionnellement distants les uns avec les autres du même rapport de mesure que les étoiles. Comme si tout dans l'univers naturellement se répartissait selon les mêmes règles invisibles. Tout, tout sauf ce qui est notre réalité et notre échelle...là, c'est différent. C'est l'exception. Le monde des humains, des Xenos, notre univers à notre échelle, ce que nous pouvons concevoir et explorer est une anomalie, Pallas. Je pense parfois que la vie est un accident, le grain de sable dans l'engrenage. Peut-être que les Dieux Aveugles sont appelés ainsi car ils ne nous ont pas encore vus. Peut-être qu'au final, ils recouvriront tout de leur lumière sauf nous, car ils ne nous verront jamais.
Vous comprenez dans ce rapport qu'Andreï mélange le rationnel et le mystique. Je ne l'ai jamais vu religieux et je pense qu'il s'en défendrait. Il s'en défendrait en vous disant : ce n'est pas religieux de croire aux Dieux Aveugles, car ils existent.
Je voudrais formuler une inquiétude. Quand je vous disais que je pensais qu'Andreï voulait m'avouer quelque chose, j'ai presque cru que j'allais avoir droit à une déclaration amoureuse. Envers moi ou quelqu'un d'autre, d'ailleurs. Mais alors que j'écris ces mots, j'ai une autre hypothèse. Andreï, claquemuré dix ans en orbite autour de nulle part, a été prompt à partir au bout de l'univers, et aujourd'hui que nous sommes en voyage, les escales se font nombreuses. A-t-il jamais eu l'intention d'accomplir une mission ? Ou nous cache-t-il quelque chose ? Veut-il comme un religieux rencontrer les Dieux Aveugles auxquels Garen Antor prétend avoir parlé? Est-ce que ce qu'il voulait me dire avait pour but de soulager sa conscience ? Car je sens de la culpabilité. Je vous tiendrai au courant. P.