Chapitre 50
Rompu aux arrivées onctueuses et précises de l'halcyon, le Wau ressentit de la lenteur et de la confusion quand son Ozy, usé, couleur métal sans peinture, acheté au marché noir de Lennox, sortit de Dérive dans l'orbite lointaine de Booz - une naine jaune, vaguement plongée dans une nébuleuse qui donnait à l'espace profond une teinte bleue verte unique.
Sa première tentative d'approche de la Confrérie avait échoué : se faisant passer pour un navire de fret sur la route d'Ur, il avait été abordé par deux pirates. Avait-il été maladroit ? Trop sûr de lui ? Toujours est-il qu'après avoir joué de menaces, ils s'étaient enfuis. La légende comme quoi ils utilisaient du liquide cérébral des Hiboux de Booz pour voir l'avenir avait peut-être un fond de réalité.
La deuxième carte de ses atouts était le récit de Lucky : selon lui, le quartier général de la Confrérie se trouvait non loin de marais où l'on trouvait des Hiboux, sur Booz.
Un Endymion croisait dans l'orbite : le Hadès. Immobile masse d'acier sombre au-dessus de la planète et en dessous de ses nombreuses lunes dansantes, il se dressait comme un gardien de mauvais augure. Un opérateur de l'Hadès pris contact avec l'Ozy :
- « Ozymandias en arrivée de l'orbite de Booz, merci de vous identifier, d'identifier vos passagers et votre marchandise, ainsi que l'objet de votre voyage. »
Le Wau fit apparaître sur le terminal de communication un faux portrait généré à la volée par ses IA.
- « Capitaine Kalina de l'Ozymandias Vayu, immatriculé à Lennox. Pas de marchandises. Pas de passagers. Je viens chercher de l'emploi sur Booz, transport de passagers ou de fret. Au pire, je ferai un peu de tourisme.
- Ozymandias Vayu, vous n'avez pas l'autorisation de grappiner sur Booz Prime. Merci de vous mettre en orbite à dix kilomètres de notre Endymion et d'attendre de nouvelles consignes. »
Le Wau obtempera. Arrivé à la distance requise, il établit un lien avec le réseau interne de communication de l'Endymion, et ses IA le piratèrent avec quelques difficultés, étant donné la sécurité militaire. Il remonta jusqu'à la salle de communication où il identifia son interlocuteur, un androgyne du nom de Klee, dont il obtint même une image par une caméra intérieure. Se concentrant, il porta son faisceau psychique vers Klee, pour qu'il réalise avec évidence que son Ozymandias pouvait tout à fait plonger vers Booz Prime.
Pendant ce temps, d'autres vaisseaux, des Ravens, partaient en dérive après avoir grappiné le port d'ancrage en orbite.
Klee reprit contact :
- « Ozymandias Vayu, merci pour votre patience. Vous pouvez descendre vers Booz Prime.
- Ordre annulé, cria une autre voix dans la communication.
- Capitaine...
- Taisez vous, officier, vous êtes relevé de vos fonctions. Ozy Vayu, cessez immédiatement votre intrusion psychique ou un déluge de feu tombera sur votre vaisseau. Préparez-vous à un abordage par un escadron. Ils ont l'ordre de vous abattre si vous manifestez la moindre hostilité. »
Avec la caméra, le Wau identifia le Capitaine qui avait pris la parole : Solstice, qui par le fait de ces merveilleuses coïncidences qui rapprochent deux individus parmi des milliards, était autrefois geôlière d'Ada. Gorylkin, soleil vengeur, tout le monde gravite autour de toi...Pas le moins du monde inquiet, il prit le temps de fouiller la psyché de Solstice et de la croiser avec des informations IA pour reconstituer son parcours.
Après s'être débarrassée d'Ada, Sol avait obtenu un poste de second sur le vaisseau, après avoir usé de tous les moyens pour y parvenir, grâce à une nouvelle norme de la Flotte qui imposait l'usage des officiers Psi. Le Capitaine de l'Hades, un certain Liupold, lui avait exposé comment, après la communication initiale de l'Aleph, il comptait faire un discours aux matelots pour leur proposer de battre en retraite hors de portée de l'agresseur pour préparer une contre attaque. Elle l'avait abattu sur le champ d'une crise d'épilepsie fatale, puis, après en avoir référé au haut commandement soumis à l'Aleph, avait été promue Capitaine avec les félicitations de l'Aleph en personne. Confortable dans son autorité et sa capacité à utiliser la peur, elle avait repris ses broches d'argent dans les cheveux et ses bagues aux doigts tout en arborant la tenue réglementaire. Aujourd'hui, elle était sur Booz pour superviser une équipe venue pour un « projet top secret ». Dans ses projections, elle se voyait aux côtés de l'Aleph en personne sur Origine. Dépourvu de solutions créatives, le Wau envoya une rafale psychique qui fit s'évanouir tout l'équipage, y compris les commandos qui arrivaient en combinaison de camouflage vers son vaisseau, et plongea vers Booz.
Booz était une planète de continents verdoyants dotée d'un océan unique d'eau douce et d'une mer intérieure, sans aucune montagne et sans calotte glacière non plus. Dans les parties sauvages, on distinguait une couche nuageuse. La planète comptait deux cités côtières éloignées l'une de l'autre de mille kilomètres : Booz Prime, centre administratif, plutôt moderne, sur la mer intérieure, et la petite Booz, qu'on appelait couramment Babylone ou Nouvelle Babylone, sur la côte océanique. Booz en général et Babylone en particulier, bien qu'étant des comptoirs de la SH, avaient une population constituée à 90% de Xenos, une situation d'autant plus remarquable que les Xenos venaient de mille mondes différents. Booz disposait de très nombreux villages inconnus, non cartographiés, parfois invisibles ou indiscernables par l'homme, uniquement Xenos, attirés par la présence d'eau douce massive. En plus des célèbres Hiboux, dans son océan et sa mer qui communiquaient mystérieusement, errait une créature semblable à une anguille primordiale, aveugle, de vingt kilomètres de long pour un demi de haut.
Alors que le vaisseau tombait en vitesse maximum vers la planète, le Wau analysa la topographie. Il y avait bien une étendue marécageuse à cinquante kilomètres de Babylone. À deux kilomètres d'altitude, il s'éjecta. L'Ozy infléchit sa course en pilote automatique pour aller se cacher vingt mètres sous la surface de l'océan proche, alors que l'être en Armure tombait à pic en essayant de freiner sa chute pour traumatiser le moins possible l'environnement. L'impact fit grand bruit, et, dans les marécages, le Wau s'enfonça à six mètres de profondeur jusqu'à toucher la terre ferme sous la boue. Sous ses pieds, il sentit la vibration d'un courant fort - le passage souterrain de la mer à l'océan, qui affleurait quelque part ici et créait le marais. Il remonta d'une impulsion pour se retrouver, géant couvert de terre, au milieu de poissons à pattes curieux, de petites poches flottantes remplies de gaz, d'insectes lumineux et d'oiseaux sans plume, reptiliens mais capables de vols, qui sifflaient à rendre fou. Le ciel nébuleux de Booz, plongé alors dans la nuit, mais qui teintait ses lunes d'or, était à moitié obstrué par de grandes formations minérales qui grandissaient comme des arbres.
Il avança dans la direction opposée à Babylone. Non loin, il croyait avoir vu dans sa chute quelques bâtiments rudimentaires.
Son poids considérable l'enfonçait dans la boue. Pire terrain imaginable pour quelqu'un de lourd doté de deux jambes. À chaque fois qu'il descendait sur dix, vingt mètres pour toucher le dur, il bondissait à nouveau, créant un cratère. Au final, il progressa en sautant sur les aspérités minérales, du silicium vivant, qui bougeait trop lentement pour que l'œil ne le distingue. Il avisa, depuis une de ces grandes saillies, les constructions. Personne ici en apparence, mais des psychés effrayées sourdaient, et il se laissa tomber sur un sol de silicium arraché aux environs. C'est dans ce minéral vivant qu'avaient été construites trois maisons bien pauvres.
Pas de porte, juste des ouvertures. Quelques objets de décoration, quelques vêtements usés. Des créatures capturées étaient pendues au plafond et séchaient. Il y avait contre un mur une double paroi où devaient se trouver trois personnes dissimulées. Il déclara à haute voix :
- « Habitants de ces lieux, je suis un Wau. Un ami et un protecteur de tous les humains, quels qu'ils soient. Je vais m'approcher de vous mais je ne veux pas que vous soyez effrayés à aucun moment. Non seulement je ne vous veux pas de mal, mais de plus, si vous vous sentez en danger, je peux vous apporter la protection nécessaire. »
Il ne sentit pas le besoin de ponctuer son affirmation d'une caresse mentale et retira avec prudence le mur de leur cachette. Deux femmes habillées en combinaison technique déchirée, un enfant de neuf ans recouvert de boue. L'une des femmes tenait un découpeur laser à faisceau court qu'elle pointait sur le Wau. L'autre déclara :
- « Si vous nous voulez pas de mal, partez ! »
L'enfant se cacha derrière elle.
- « Ce n'est pas moi que vous vous cachiez. Alors de qui ? demanda le Wau sans même regarder le découpeur laser.
- Je vous en prie, laissez nous...sanglota-t-elle.
- Pourquoi ne pas retourner dans la SH ? Je peux vous apporter un vaisseau.
- Tu parles ! Comme si ça allait arriver ! »
Le Wau puisa dans sa conscience avec un hypnotisant « Qui êtes vous ? »
Il était très difficile, même pour un Omega, de lire des informations mentales qui n'étaient pas clairement formulées sous forme de pensée. Mais il suffisait de poser la question. Même si l'interlocuteur ne comptait rien répondre, ou mentir, il faisait quand même l'inventaire de tout ce qu'il savait sur lui-même.
Ainsi, la femme, nommée Kali, n'avait connu que l'esclavage depuis son enfance. Elle ne pourrait jamais lui faire confiance. Ce problème d'esclavage dépassait le Wau. Qu'il y ait des occurrences marginales sur le sujet passe encore, mais la psyché de Kali sous-entendait que les esclaves se comptaient en milliers. Trois mille Ozy détournés, avait dit Andreï. Équipage moyen de cinq personnes. Soit. Mais que faire de ces esclaves ? On ne peut pas vendre des milliers d'esclaves dans la SH, même dans le véritable Abîme. Où étaient-ils ?
Il s'empara sans forcer du découpeur laser. Celle qui la tenait, Prudentia, le laissa aller d'une main molle avant de s'effondrer dans les bras de Kali avec un cri de peur. Il alla découper à l'extérieur une feuille de silicium puis grava avec le découpeur une carte topographique très précise, avant de reposer le découpeur laser. Il fit un geste en leur demandant d'approcher.
- « Voici les marais. Voici Babylone. Si vous remontez plein nord ici, le nord c'est là où se trouve la lune qui ne bouge pas, vous voyez ? Vous arrivez à l'océan, sur ce village Xeno. Faites vous quelques amis. Ensuite, il vous faut nager cent mètres, et plonger. Vous trouverez un Ozymandias. Il est à vous.
- Je ne sais pas voler en vaisseau spatial, dit Kali en reniflant.
- Vous voulez que je vous apprenne ? »
Kali se méfiait mais le ton était plus doux. Ils devaient commencer à comprendre qu'il aurait pu les tuer dès le début si ç'avait été le cas.
- « Ben ouais. »
Il toucha le front de Kali de l'index de sa main métallique, qui était géant. Et boum, toutes les informations de pilotage furent transférées immédiatement. Le Wau rajouta même une carte stellaire pour joindre Prospero et des indications pour filer au plus vite sous le nez de l'Endymion.
- « Bordel vous avez fait quoi ! hurle Kali en se tenant le front. Mais...bordel...comment vous avez...
- La SH ne se porte pas très bien en ce moment mais il n'y a pas de raison que vous y trouviez de quoi manger et vous nourrir, et vous soigner. Sans avoir à payer...en thaler ou d'une autre façon. Votre enfant semble avoir des carences cognitives à cause de la malnutrition. Les médecins sauront traiter ça.
- Ce n'est pas mon enfant.
- Je m'appelle Malak, dit-il avec un sourire presque édenté.
- Je ne vous blâme pas, Kali. Mais prenez soin de lui comme j'ai pris aujourd'hui soin de vous. Et soyez pour les autres la main secourable que j'ai été pour vous. Il y a beaucoup de Kali et de Malak dans ce monde. »
Il rajouta en son fort intérieur : enfin, je n'espère pas trop que ce soit le cas...
- « D'accord, dit Prudentia. Et vous arrivez comme un ange, et vous voulez quoi en retour ?
- Rien, mais si vous voulez répondre à des questions, vous me ferez gagner du temps. »
Elles se regardèrent avec hébétement - le genre de service qu'elles n'avaient jamais rendu, et qui les valorisait étrangement. Kali renifla encore, et déclare :
- « C'est quoi vos questions.
- Vous vous cachez de qui ?
- De la Confrérie, bordel.
- Et des soldats, ajouta Prudentia.
- La Confrérie des deux mondes ET les soldats de la Flotte Stellaire sont ici ?
- Ouais, avec des armes pas possibles et des vaisseaux hurlants juste au-dessus de nos baraques. Il y a quoi, trois heures de ça, Prud ?
- Ils étaient là au coucher du soleil.
- Ils sont par là bas, là où c'est bien sombre avec les grottes.
- Ils s'affrontent ? demanda le Wau en scannant la psyché de Prudentia pour avoir la zone exacte.
- Si seulement. Non, ils chassent le Xeno.
- Les Hiboux ?
- Les grosses grenouilles avec les yeux, et qui bougent la tête. Les salauds...c'est vraiment des gentils Xenos.
- Il y en a beaucoup, des esclaves comme vous ? Enfin, pas en fuite. Des esclaves humains.
- Surtout sur la planète royale. »
Prudentia baissa des yeux tristes.
- « Excusez-moi, qu'est ce que la planète royale ? »
Elles regardèrent le Wau comme s'il les testait. De son côté, il les scannait. Il y avait bien une planète dominée par un Roi, appelé la planète royale, où se trouvaient de nombreux esclaves Xenos et Humains. Le Wau eut de vagues flashs de leur vies, où elles tiraient des chariots de bois, fauchaient des plantes dans des champs sous un ciel bleu, et vendaient leurs corps dans des maisons de plaisir primitives.
- « La planète royale...c'est la planète royale quoi.
- D'accord, qui est le Roi ?
- Ben on l'appelle le Roi...
- Non, dit Prudentia. Il a un nom, je crois c'est Huan.
- Et le royaume, il a un nom ?
- Le Royaume des deux mondes, répondit Kali comme si elle s'adressait à un demeuré.
- D'accord, excusez-moi de poursuivre, ces informations vous semblent évidentes mais elles sont nouvelles pour moi. On parle d'une planète différente de celle où nous sommes ?
- Oui. La Planète Royale.
- Ce n'est donc pas Booz le siège de la Confrérie des deux mondes ? »
Cette question sembla faire de nombreux nœuds dans la tête de Kali, mais Prudentia qui semblait avoir plus de sensibilité et de jugeote, déclara :
- « Sur Booz, c'est le Seigneur du Trône Lointain.
- Oui, le Seigneur du Trône Lointain. C'est le chef de la Confrérie ici. Il est fou, msieur. Fou dangereux.
- Vous pensez que si je vais voir le Seigneur du Trône Lointain, je pourrai trouver la planète Royale ?
- Il est fou dangereux qu'on vous dit. Mais oui. Mais ouais. C'est même le seul moyen. »
Le Wau réfléchit. Il n'était pas certain que sa mission, retrouver et s'allier aux forces armées de la Confrérie, ait quoi que ce soit à voir avec cette Planète Royale inconnue. Mais dans tous les cas, il ajouta cette entrée sur sa todo-list kilométrique.
- « Bien. Kali, Prudentia, Malak...vous allez vous en tirer. Vous avez le plan. Adieu. »
Le Wau franchit la porte, et, dans la lumière des six lunes d'or visibles, bondit dans la nuit vers l'ouest.