Chapitre 49
Dirigé par un pilote d'élite, le Tyger descendait dans une belle courbe vers Origine. Dans celui-ci, flanqué d'un agent anonyme armé et d'un Yeux Vides Gamma à l'air aussi fatigué que déprimé, Samuel Aloysius, l'un des rares survivants de la tuerie de Lennox.
Il ne s'en souvient pas car tout est scellé dans une boite mentale qui s'ouvrira un jour, mais il travaillait dans une salle de bois, sur un tableau noir, à la craie, comme les anciens, alors qu'une IA prenait des notes, quand le Wau était entré dans la salle.
Le Wau avait laissé des traces profondes, à cause de son poids, dans le plancher clair et vernis de l'université. Ce n'étaient pas les seules tâches de l'UniNox : des grandes trainées rouges de sang de corps tirés vers des classes-charniers étaient travaillées avec l'enthousiasme neutre des drones d'entretien. L'UniNox avait été placée sous bonne surveillance, depuis deux semaines - soit trois depuis l'arrivée de l'Aleph - mais le Wau, aussi remarquable soit-il, pouvait entrer dans la psyché des gardes et leur faire croire qu'il n'y avait que les papillons blancs et bleus du jardin quand un géant de métal passait sous leurs yeux.
Aloysius en avait lâché sa craie, avant de se mordre les lèvres du bruit causé. Il murmurait :
- « Ben alors vous êtes de retour ? Vous êtes Cass ou un autre ? Vous savez, ce n'est pas un lieu sûr...
- Inutile de murmurer. Même si vous secouiez les chiens de garde en hurlant qu'ils sont en feu, ils ne vous entendront pas, » avait répondu le Wau en se positionnant devant le bureau.
Le Wau scanna les schémas au mur, et les quelques calculs faciles à comprendre.
- « Des êtres de synthèse ?
- Oui, euh, je devrais pas vous le dire mais bon...le commandement de la terre a fait un appel d'offre...un appel d'offre auquel on ne peut pas dire non, parce que...ils ont des fusils. Euh...Le professeur Moa, vous voyez qui sait ? Ou Spiros ? Bon, vous savez qu'à l'UniNox on cultive une petite idée de défiance...Ils sont arrivés avec leurs fusils et Spiros a tapé un scandale, et ils l'ont abattu, sous nos yeux. Même pas d'After pour lui, bon sang. Alors qu'il m'en parlait tout le temps. Ça m'a fichu un coup. Moi qui veut vivre...Cass vous en a peut-être parlé.
- Sur quoi porte l'appel d'offre, professeur ?
- Vous êtes Cassandre ?
- Qui sait ?
- Vous dites ça pour me rendre dingue, c'est ça ?
- Répondez à ma question je vous prie.
- Moa...Moa a eu une chouette idée. On répond à l'appel d'offre et c'est une bombe pour tuer ces salauds.
- Rudimentaire, mais c'est intéressant. L'appel d'offre.
- Ah, vous n'êtes pas de leur côté. Ils ont un Yeux Vides qui patrouille. Il l'a vu dans son esprit et ils l'ont abattu. Je sais que les fusils thermiques sont sans douleur quand ils brûlent la tête, mais bon. Ben, voulant vivre, je travaille dur sur une proposition. »
Il s'essuya les mains, elles tremblaient. Il avait tellement peur que son cerveau s'était réfugié dans les calculs et il avait accompli des prodiges.
- « L'APPEL D'OFFRE ! »
Le Wau avait crié, et le professeur tremblait à nouveau.
- « Euh...ils veulent des Androïdes. Du même type qu'on utilise pour stocker les Transients ou les types qui reviennent de l'After. Ils en veulent beaucoup...un nombre..vraiment très grand. On parle de trillions. Les IA arrivent à optimiser la production, mais ils ont sollicité toutes les universités pour une solution disruptive. Par les Dieux Aveugles, si le Yeux Vides nous entend penser, je suis cuit. » Le Wau regarda à nouveau le tableau en silence.
- « Votre idée est intéressante. Vous êtes brillant, Aloysius. Pourquoi vous êtes ici sur Lennox, et pas au complexe terrien du MIT, par exemple ?
- Je pensais y être tranquille. Loin du Conseil de la SH et de ses idées tordues.
- Le tumulte des événements rattrape toujours les individus d'exception. Ne vous torturez pas avec ce Yeux Vides, c'est un tocard. Pour votre projet, il vous manque une bonne idée. Celle qui va séduire l'Aleph. La voici. Vous n'êtes pas obligé de faire des humanoïdes. L'humain a une forme qui nous apparaît agréable, mais qui n'est nullement optimale. Voyez la Chimera Protea.
- Si...»
Samuel bredouillait, dans une grande confusion. Les événements l'avaient clairement secoué.
- « ...l'Aleph a dit qu'il voulait des humains.
- L'appel d'offre n'a pas été rédigé par l'Aleph.
- Je ne comprends pas, vous voulez aider l'Aleph ? Les Wau, vous êtes...
- Je veux que vous présentiez le meilleur projet. Je veux que vous soyez sélectionné. Parce que j'ai une mission pour vous. Je veux que vous mettiez une faille dans ce projet. Il y a une résistance qui s'organise, Aloysius. Une contre attaque va être menée. Cela prendra du temps. Mon projet est...je ne peux pas vous l'expliquer, mais en gros je vais vous hypnotiser. Vous allez oublier ma venue, et vous aurez cette idée magique d'Androïde non humain. Vous allez être entendu et reçu par la plus haute instance. L'Aleph va être impressionné car vous êtes un type très intelligent, beaucoup plus que ces fonctionnaires intellectuellement indigents, probablement serviles, dont il est entouré. Il va vous nommer chef du projet. Et à ce moment, mon hypnose va se dissiper. Vous vous souviendrez de tout. Vous rajouterez une minuscule faille critique dans la production et vous serez le vent du changement lors de notre attaque. Est-ce que vous êtes d'accord ?
- Est-ce que j'ai le choix ?
- Franchement ? Oui. »
Aloysius croisa les bras, appuyé sur le tableau, effaçant à moitié ses schémas.
- « Je risque de mourir.
- Moins que la plupart des gens, selon mes renseignements.
- Je pense que je vais le faire.
- Mais vous risquez d'avoir peur pour votre vie et ne pas passer à l'acte le moment venu.
- Je sais pas si vous êtes Cassandre...mais en tout cas elle vous a dit bien des choses. Vous devez savoir...»
Il sortit de la pièce pour mener le Wau et son pas lourd, à un bureau connexe. Sur une table, le robot primitif qui hébergeait Proteus était allongé, son torse de métal fondu par l'assaut d'un fusil thermique.
- « L'UniNox a pas mal de Xenos, et ils les ont chassés, et tué ceux qui résistaient. Je refuse de croire à un spécisme d'état mais ils m'ont dit que certains Xenos devaient être considérés comme des ennemis ou des espions. Ils ont pas tous été tués...j'avais gardé Proteus, et ils croyaient que c'était une IA. Mais Proteus, c'est une personne très gentille, qui ne voit pas le mal...il s'est mis à discuter avec les soldats. J'ai supplié pour sa vie. J'ai expliqué que c'était le seul de toute son espèce, et peut-être la brique qui nous aidera à sauver les entités sur Lennox...mais il en savait trop, qu'ils ont dit. Ces soldats...ils ne sont pas manipulés psychiquement. Ils ne sont pas effrayés par l'Aleph. Et ils l'ont quand même tué. Où sommes-nous ? Quand sommes-nous ? Dans un État policier de l'an 2000 ? Oui, j'aurai peur de mourir, Wau...mais je pense qu'au fond de moi, je n'aurai pas le courage, la force, la logique, et il faut le dire, ce sentiment moyenâgeux qu'est la haine et qui est désormais viscéralement en moi pour ne pas agir.
- Nous sommes associés alors. » conclut simplement le Wau.
Aloysius avait voulu demander au Wau, avant qu'il n'efface tout, de transmettre un dernier mot à Cassandre, qui lui manquait terriblement en ces temps d'incertitude et de solitude. Mais le Wau avait déjà claquemuré des ordres, des pensées et des souvenirs dans une architecture sophistiquée de boîtes mentales.
Ces vingt dernières minutes étaient une brève absence d'une demie seconde pour la psyché d'Aloysius, qui venait d'avoir une idée supplémentaire devant son tableau.
Il avait tout formalisé et le commandement l'avait prié de rejoindre la Terre pour exposer son plan.
Le Tyger atterrit dans une zone sécurisée non loin de la Tour du Conseil de la SH. Voilà trois cent ans qu'Aloysius n'avait pas vu Origine - et elle n'avait pas tant changé. Peut-être, se dit-il, que l'Aleph fait partie de ces événements malheureux qui vont nous sortir de la torpeur.
Des contrôles, des ascenseurs. Surtout, des immensités de couloir et de bureaux vides. Le silence brisé parfois par un cri furieux. Parfois, la trace silencieuse d'un mort. On l'introduit dans l'immense salle à baie ouverte de l'ex-conseil de la SH. Un trône de pierre digne d'un roi sumérien, et, finalement, parce qu'elles sont bien utiles, une table de réunion autour de laquelle échangent l'Aleph aux yeux d'argent, un homme bien bâti mais de toute apparence un homme, la présidente de la SH, sans sourire, quelques hauts fonctionnaires aux traits tirés, et la directrice de l'UniPsi...une inconnue, et, chose inhabituelle, une vieille personne. En général, les gens se transfèrent dans l'After avant un âge avancé.
L'Aleph fait un geste sans regarder Aloysius et le soldat le fait asseoir sur un banc près de la porte, avant de saluer et partir.
- « Poursuivez, dit l'Aleph de la voix suave d'un tigre.
- Devant témoin ? demanda un haut fonctionnaire en montrant Aloysius du menton.
- Je lui viderai la tête si quelque chose nous ennuie, mais j'en doute.
- Très bien, dit la directrice de l'UniPsi. Ça n'est pas encore remonté aux médias, mais il y a des mécontents du nouveau régime. Tout le monde n'adhère pas au projet. Ils adoptent une terminologie guerrière, ils parlent de résistance.
- Habile et classique inversion sémantique de la part de ce qui est ni plus ni moins de potentiels terroristes », dit un autre fonctionnaire qui ne devait être là que pour flatter l'Aleph.
L'Aleph capta cette remarque dans la pensée d'Aloysius et les détesta immédiatement, le fonctionnaire et l'universitaire. Il voulait les tuer. Il serra les poings.
- « Ont-ils dans leur rang les quelques unités militaires en fuite ? » demanda un autre fonctionnaire.
La directrice de l'UniPsi, fatiguée d'être interrompue tout le temps, haussa les épaules. À quoi bon exposer quoi que ce soit pour que des individus serviles se placent autour du chef ? L'Aleph demanda à la présidente de la SH :
- « Vous avez un avis sur la question ?
- Concernant les quelques unités militaires, on parle de deux amiraux poussiéreux qui n'ont guère l'estime de leurs pairs et de deux Endymions, incapables de se maintenir trop longtemps en autonomie. Ils sortiront du bois à bout de forces le moment venu. Concernant la résistance...et bien...la différence entre une dictature et un régime toléré, c'est que ce dernier donne l'illusion aux mécontents de s'exprimer, de faire valoir leur voix. On peut imaginer basculer dans une dictature : on élimine physiquement, peut-être humainement en transférant dans l'After, les résistants. Mais l'histoire montre que c'est un exercice assez peu rentable : les opposants existent naturellement. Ils sortent de nulle part. Et la peur n'est pas un bon motivateur sur le long terme.
- Ce n'est pas ce que dit l'Emprise, affirma le fonctionnaire servile.
- L'Emprise est un gloubi boulga Xeno où il convient de faire son marché, ce qui semble vous échapper, laissa tomber glacialement la Présidente de la SH qui acceptait mal qu'on remette en cause sa finesse politique. Les humains ne sont pas des insectes. Les régimes supra autoritaires manquent de stabilité, car la stabilité est le fruit d'une opposition parfois houleuse entre opposants et partisans. La situation d'un régime toléré, d'aucuns diraient une démocratie, est celle qui va laisser s'exprimer les mécontents. Mais laisser s'exprimer ne veut pas dire s'abstenir de les manipuler. Mon conseil, Aleph, c'est de trouver un bon candidat, un Yeux Vides assez puissant, qui prendra la tête du mouvement. Quelqu'un qui travaillera pour nous en secret.
- Vous avez un tel candidat, Directrice ?
- Oui. J'avais le même plan en tête.
- Merci pour votre aide. Vous, le professeur ! Allez, venez. »
Aloysius s'approcha gauchement avec un terminal de données à la main.
- « Samuel Aloysius...un professeur qui nous vient de la lointaine Lennox. Professeur, ne soyez pas intimidé par le trône, c'est juste du décorum. »
Samuel tourna sa tête vers le trône et sembla le découvrir pour la première fois. Il avait été happé par la présence des VIP autour de la table et leur discours cynique sur la politique.
- « Euh, je ne l'avais même pas remarqué. »
À ces mots, l'Aleph fut envahi d'une pulsion meurtrière violente et Samuel ne sut jamais à quel point il fut proche d'exploser et de retrouver ses organes éparpillés dans la pièce. Mais il fallait garder le décorum, justement, devant la structure hiérarchique. Cependant l'Aleph se persuada qu'un plouc aussi médiocre aurait une solution décevante et que ce serait une bonne occasion pour laisser couler sa colère.
- « Votre projet, professeur ?
- Oui. »
Aloysius tapota sur son terminal et des informations apparurent sur une projection 2D à côté de la table. Tous se tournèrent vers elle.
- « Votre demande est de trouver une idée disruptive viable, facile et rapide à mettre en œuvre, j'imagine peu onéreuse, pour la production massive et sans précédent de dispositifs homologues à nos Androides. Je vous présente ici une étude théorique qui propose l'idée de faire grandir des individus dans des réceptacles idoines - je parle donc d'individus biologiques. C'est donc une ressource organique, et non mécanique.
- Cette idée nous a déjà été présentée par vos collègues d'universités plus prestigieuses, dit l'Aleph impatient de le châtier. Les processus ne sont pas plus rapides, ils sont plus lents.
- Plus prestigieuses, oui. J'aimerais voir leur présentation. Mais je ne comprends pas votre remarque. Aujourd'hui une ligne de production assemble un Androïde en environ 4 heures. J'ai réduit le temps à 30 minutes. Et ce n'est pas une grande ligne de production avec de nombreux matériaux et machines, juste un réceptacle à matière organique. Ils sont descendus à moins de 30 minutes ?
- Non, dit la présidente de la SH. Ils étaient à quinze jours dans le meilleur des cas.
- Quinze jours ? s'exclama Aloysius. Mais dans ce cas là, ça n'améliorait en rien la situation !
- Ils pensaient, à tort, expliqua l'Aleph un peu confus quant à ses sentiments, que nous cherchions une idée disruptive avant tout. Mais expliquez-moi comment vous prenez trente minutes là où vos brillants collègues prennent quinze jours.
- Je triche un peu. Tout d'abord, regardez ce film. »
Sur l'écran 2D apparut une petite cuve de plastique transparent pas plus grande qu'une main, garnie de nombreux fils. Une matière rouge écœurante bouillonnait à l'intérieur. Mais elle semblait s'ordonner.
- « Nous recréons une souris de laboratoire. Notre premier animal était un ver de Booz, mais la souris, c'est plus parlant pour la démonstration. J'ai fait ça il y a quoi, trente ans ? Regardez comme le corps se structure vite. Depuis quelques siècles nous savons faire grandir des humains en cuve, mais jamais à cette vitesse. Nous avons tenté d'isoler ce qui causait la suprême vitalité des plantes de Prospero, et les IA avaient trouvé avant nous : la planète, riche de ses nombreux métaux et du kentrochalque, vibre en continu selon tout un orchestre qui mélange vents solaires constants sur la magnétosphère, et courants intérieurs du magma. Bref, on s'est dits, et si on faisait la même chose sur des êtres vivants ? Une pratique, confirmera notre chère Présidente, absolument interdite dans la SH, ce qui explique la réponse à votre interrogation, Aleph : je suis sur Lennox, car on peut y faire tout type d'expérimentations. Enfin, on pouvait.
- Ah, mais je me souviens de vous maintenant, dit la vieille directrice. Samuel Aloysius, oui, tout à fait. Vous n'avez pas beaucoup changé...en presque cent ans...
- Je ne vieillis pas. Cadeau d'un Transient. Je voulais terminer mes recherches...
- Il s'en passe, des choses, dans le Véritable Abîme, pas vrai ?
- Mon seul vice, madame la directrice, c'est de trouver des réponses. En fait, c'est surtout de trouver des bonnes questions. Le monde a besoin de bonnes questions. »
L'attitude de l'Aleph vis à vis d'Aloysius s'était inversée. Ce type était incroyable ! Il s'affranchissait des règles. Il rejetait le carcan de la SH. C'était l'homme idéal pour ses projets. Que ne l'avait-il pas rencontré alors qu'il était sur son ancien projet !
Il était debout, il s'assied, bien décidé à l'écouter jusqu'au bout. Dans la simulation 2D, la souris était à peine imaginable : des os blancs, des muscles écorchés, des yeux reliés par un nerf à une petite masse cérébrale.
- « On a opéré par tâtonnements, mais on a trouvé la bonne vibration de résonance magnétique et physique pour les êtres organiques, les animaux et les mammifères. Sur un humain en bonne santé, c'est assez dangereux, cela provoque naturellement une surcroissance permanente des cellules, ce qui est un autre mot pour qualifier cette vieille maladie d'autrefois appelée cancer. Regardez attentivement ce passage...l'opérateur retire la souris de la cuve alors que son corps n'est formé qu'à 25%. Elle bouge déjà. Elle n'est pas consciente, bien sûr, ce sont des réflexes de douleur. Elle est écorchée, mais elle se soigne. Le processus, une fois initié à au moins 20%, se poursuit hors de la cuve. Donc l'idée, c'est qu'au bout des trente minutes, on a un humain, disons un être, qui peut prendre sa maturité tout seul. Votre objectif est bien de les emmener quelque part. Le processus se poursuit donc le temps du transport...
- Mais, ne vont-ils pas souffrir ? demanda la directrice de l'UniPsi.
- Le corps va transmettre un signal de douleur au cerveau, mais qu'allez-vous mettre dans ce cerveau ? Une IA ?
- Imaginons que ce soient des humains, dit l'Aleph. Au lieu de transférer un humain dans l'After, on le transfère dans votre...créature.
- Et bien, ils vont avoir mal, c'est sûr. Mais si la SH me l'autorise, on peut avec une équipe de généticiens prendre une base ADN d'humain sans le gène responsable des protéines nerveuses de la douleur. De tête, c'est le SCN9A.
- D'accord, mais une fois qu'ils seront formés, ils ne vont pas continuer à développer des cancers ? demanda la directrice de l'UniPsi.
- Oui. Mais vous voulez cette force de travail pour quoi faire ? Parce que imaginons que ce soit pour travailler dans des mines exposées à des radiations, cette vitalité abondante peut-être utile.
- Veuillez m'excuser, professeur, dit le haut fonctionnaire flagorneur, mais ceci n'est pas un humain. »
Il montrait, en bas à droite de la présentation, une créature à quatre pattes et deux tentacules préhensiles, capable de se lover comme un œuf, avec une bouche gigantesque scindant une tête qui était aussi son corps. On aurait dit un Xeno terrifiant.
- « Oui, je me suis dit, quitte à être disruptif...pourquoi faire des humains ? Les humains marchent lentement, ils ont un cerveau exposé,des yeux qui ne fonctionnent plus quand on appuie dessus, ils ne résistent pas au vide spatial...je me suis dit que quitte à aller dans la disruption, on pouvait y aller à fond. Cette créature que j'ai appelée la Chimera Sapiens est une petite concoction, inspirée d'expériences malheureuses de la religion Xeno dite de l'Unité. Parfois du chaos liquide naît l'accident. La CS peut résister au vide spatial, communiquer par télépathie tout en y étant très sensible, a un cerveau plus puissant qu'un humain, des tentacules pouvant manipuler mieux que nos mains, et une bouche capable de tout dévorer et digérer. Et ils vivent uniquement sur la consommation de matière organique, quelle qu'elle soit.
- C'est révoltant, commenta la Présidente de la SH.
- Ce n'est pas inintéressant, dit l'Aleph. Il peut diriger un vaisseau ?
- Mieux que ça. Il résiste au vide spatial, aux rentrées en atmosphère. Vous pouvez lui greffer une Dérive et un Grappin sur le ventre.
Aloysius ménagea une pause pour que ses interlocuteurs intègrent l'information, puis conclut :
- « Cette chose peut être son propre vaisseau. »
L'Aleph se retourne, impressionné, vers les membres de sa table.
- « Un soldat terrifiant, immortel, doué, et qui peut aller de planète en planète.
- C'est une idée extraordinaire, s'exclama le fonctionnaire servile en agaçant tout le monde.
- Vous êtes l'homme de la situation, Aloysius, commenta l'Aleph sous le regard désespéré des autres. Vous vous êtes terré sur Lennox dans l'espoir d'être libre dans vos recherches ? Je vous offre mieux. Je vous nomme chef des opérations du centre de Lodovico. Nous venons de le reinstituer. Je vais vous donner carte blanche, une véritable carte blanche. Aucune entrave quelle qu'elle soit, vous serez maître à bord. Vous allez sur place et mettre en place vos cuves. Des humains et des...chimeras sapiens. Pour les thalers, demandez et vous recevrez. »
Il se reprocha d'avoir parlé trop vite. Son cœur se serra. Aloysius était compétent, mais était-il fiable ? Il balaya la psyché du chercheur. Il vit les meurtres commis par les autorités, mais aucune véritable défiance solide. Il avait juste peur. Que l'Emprise aille se faire foutre, oui. La peur, ce n'était pas assez. L'Aleph tourna le dos à l'assemblée et fit quelques pas qui résonnèrent, avant de se retourner.
- « Ce qu'il s'est passé à Lennox est inqualifiable. Je suis opposé à la violence inutile, et encore plus au meurtre gratuit. Je vais m'occuper de cette affaire, Aloysius. Cela ne sera pas sans conséquence. Par ailleurs, je comprends ce que nous avons tous perdu avec Proteus. »
Personne à part Samuel ne comprenait de quoi il parlait.
- « Nous réparerons dix fois ce qui a été brisé. Je m'y engage.
- Merci de comprendre, Aleph. »
Il s'approcha et mit sa grande main sur l'épaule du professeur.
- « La mission confiée par les Dieux Aveugles est de guider les Xenos dans la lumière, pas dans les ténèbres. Cela nous ferait honte à tous et à moi le premier. Je me suis exprimé hâtivement, et des humains de violence et non de cœur en ont fait la pire interprétation. C'est de ma faute. Je réparerai dix fois.
- Merci encore.
- Aloysius, sur Lodovico, j'aimerais vous confier une nouvelle mission en plus de celle-ci. Vous en êtes capable. Vous connaissez les Wau ?
- Il m'est arrivé d'en croiser...
- Les Wau sont des humains...des Yeux Vides de première puissance, des Alpha probablement, dont la force mentale permet de gérer des IA de soutien. Ils ont une armure en hyperchalque. Et ils sont augmentés génétiquement. Il reste encore quelques Wau en vadrouille en dehors de la SH. Ils ont toujours travaillé dans l'ombre, à l'image des brigands, des pirates et des comploteurs. J'ai un rêve depuis longtemps, noble assemblée. Celle de Waus, ou disons, d'Anti-Waus, puisque Wau est synonyme de menace envers le gouvernement, des soldats qui seraient au service de la sauvegarde de la SH. Aloysius, vous en serez responsable. Fabriquez moi nos Waus. Lodovico dispose déjà de nombreux dossiers sur cette question. Fondez vos recherches, et nos espoirs, sur ceux-ci. »
Il lui serra la main en le regardant dans les yeux :
- « Vos soldats et vos Waus triompheront de bien des batailles, mais le véritable héros, ce sera vous et uniquement vous. »