Chapitre 48
Mon amiral,
Je vous écris et vous transmets ce message selon les moyens convenus. Voici que depuis l'UniPsi que je n'ai pas écrit à la main, sur du support matériel qui plus est, mais je comprends que nous ne pouvons plus utiliser les EV.
Voici quelques années, mon amiral, que vous m'avez affectée à la surveillance du capitaine Andreï. Je comprends maintenant les circonstances qui ont mené à cet ordre, même si en tant que Yeux Vides Alpha je l'ai pris initialement comme une disgrâce. Avec le temps, Andreï a su nous rallier tous à lui par son état d'esprit assez particulier, en dépit de missions sans grand enjeu. Que cela vienne de Lodovico ou d'ailleurs, Andreï a des méthodes spécifiques et une façon de mener ses hommes. Je suis persuadée qu'au bout de dix ans, tout son équipage le suivrait non seulement fanatiquement au bout de l'univers, tel qu'il est en train de le faire, mais qu'en plus il a gagné en compétence plus que tout autre groupe militaire. Aujourd'hui, je compte parmi ceux qui respectent Andreï, et j'essaie même de taire quelque chose qui s'apparenterait à de l'affection. Ainsi, je vis désormais comme une trahison le fait de vous faire, sans son accord, des rapports secrets sur ses activités. Mais évidemment vous me tenez, et je ne peux qu'obéir.
Quitte à trahir, je vais le faire bien et comme vous dites ne rien vous cacher.
L'Alecto est partie depuis quatre mois, ce qui fait que nous sommes au tiers de notre voyage. Après avoir procédé au transfert d'informations et de compétences auprès du reste de la flotte de la résistance en orbite autour de Camerone, le Capitaine a fait un discours à son équipage. Il a expliqué notre voyage de deux ans au minimum, les risques encourus, et aussi les risques constitués par le fait de s'opposer à l'Aleph. Il a proposé à quiconque voulait quitter la mission de le rejoindre le soir dans son bureau pour qu'il procède dans le plus grand secret à sa réaffectation dans la SH, sans aucune forme de blâme ou de jugement. Sauf erreur de ma part, personne n'a fait ce type de demande.
Doux Soleil, amputé de quelques morceaux actuellement cultivés sur le reste de la Flotte de résistance, a procédé à grand peine aux calculs de recollement du trajet de Dérive. La pauvre créature va calculer pendant un an, en affinant chaque jour la trajectoire. Je doute de sa précision, mais avons-nous le choix ?
Nous n'avons pas de dispositif de sommeil suspendu à bord de l'Alecto. Andreï a annoncé la couleur assez rapidement : cette année de Dérive est l'occasion de nous former et d'apprendre de nouvelles compétences utiles pour nos opérations à venir. En premier lieu, nous avons dû apprendre la langue stellaire. C'est notre Xeno Alpha qui nous a appris à signer. Nous n'avons pas été très attentifs, la première semaine. Nos pensées étaient tournées vers ce qu'il y avait devant nous et derrière nous. Le Capitaine l'a saisi, mais n'a pas commenté. Il a passé son temps avec Doux Soleil qu'il pousse à bout. S'il était humain, ce Xeno se serait rebellé depuis longtemps. Une partie pour la correction des trajets, une partie pour un projet secret que je vais bientôt vous révéler, une partie pour les recherches - leur fameuse marotte de Dérive inversée.
Le Capitaine soutient que ce que nous appelons intuition est un processus biologique de résolution optimale des problèmes. Nous avons parlé l'autre jour des Dieux Aveugles.
« La prière aux Dieux Aveugles, m'a dit le Capitaine, que nous a transmis les Transients, indique : Les Dieux Aveugles sont en toute chose et autour de toutes les choses. Mon interprétation est que les Dieux Aveugles sont le plus court chemin entre une question et sa réponse. Elle est en dehors de nous, c'est une question mathématique non encore résolue, mais aussi en nous, car nous avons le potentiel de la résoudre. »
La deuxième semaine de vol, nous étions tendus. Le Capitaine nous a dit le matin, c'est à dire au premier quart, qu'il y avait quelque chose de spécial le soir et nous a demandé de faire le nécessaire pour qu'aucun d'entre nous n'ait un travail particulier. Ah, et chose particulière, il nous a demandé de venir en tenue confortable, qui est une façon de désigner nos tenues de nuit. Quand l'horloge du navire a indiqué le quart du soir, il nous a fait venir dans la salle de trajets de Dérive où opère Doux Soleil. Beaucoup pensaient à une soirée de jeux ou à se raconter des histoires et la grogne montait car nous pensions qu'on allait avoir une nouvelle leçon de mathématiques. Il n'en fut rien. Il demanda à un premier rang de s'allonger autour de Doux Soleil et de le toucher, puis à un deuxième rang de faire de même en touchant les autres...et ainsi de suite jusqu'à ce que nous formions tous une chaîne autour du Xeno, allongés. L'humeur allait déjà mieux. Le Capitaine se connecta aussi et donna un ordre, et nous vivâmes alors la plus étonnante des expériences.
Doux Soleil comme vous le savez a des pouvoirs Psi de contrôle sur l'environnement. Il a réussi à nous plonger dans une illusion collective, tout en maintenant nos membres immobiles. C'est comme une expérience de contrôle de rêve, ou ces techniques avancées de réalité virtuelle, mais le Xeno nous projetait dans une expérience différente...disons, plus immersive, plus sensuelle. Également, il arrivait à modifier la temporalité, par un processus inconnu : pour nous, nous avons vécu une aventure seconde par seconde sur plusieurs jours alors que dans les faits, elle n'a duré que quatre heures. Enfin, le Xeno n'a jamais vraiment vu ce qu'est, par exemple, un navire avec les couleurs que nous percevons, mais a réussi à les reconstituer. Il est donc probable qu'il ait fouillé dans nos mémoires.
Il se trouve que cette expérience d'immersion était un examen de compétences. Dans cette première expérience, nous étions des colons sur une planète inconnue, avec des ressources limitées. Il faut que vous compreniez quelque chose de très important sur cette expérience, qui change tout ce que j'ai vécu auparavant : dans celle-ci, nous ne sommes pas nous-mêmes. Nous pouvons changer de genre et d'apparence. Nous avons d'autres rôles. Le Capitaine était parmi nous, mais personne ne savait qui c'était. Donc après la phase de survie, nous avons subi un premier contact Xeno. Les Xenos étaient invisibles au spectre visible par l'homme et, soumis à la faim et la soif, il nous a fallu beaucoup de temps pour le comprendre. Et quand on a pu demander de l'aide, notre pratique de la langue stellaire était déplorable. Nous sommes tous morts un par un. Durant ces « semaines virtuelles », des relations, parfois amoureuses, parfois rivales, se sont nouées. Il nous était impossible d'avouer directement ou indirectement notre identité, même si parfois certains voulaient la hurler tant ils étaient tombés amoureux les uns des autres.
Nous avons vu notre colonie mourir, les uns au chevet des autres. Toujours dans la projection d'illusion, nous nous sommes retrouvés sous nos apparences normales dans un espace de décompression où le Xeno diffusait des sensations de bien être non invasives.
Nous nous sommes enfin réveillés, et le capitaine a débriefé avec nous. Il nous a demandé de bien retravailler la langue stellaire car nous referions l'exercice la semaine qui suivrait. La récompense, sous-entendait-il, serait d'autres scénarios. Enfin, il nous a dit qu'il était très important que personne ne dise qui jouait quel rôle dans le scénario et nous a ordonné de garder le secret. Nous étions un peu dépassés : non seulement nous étions partis pour deux ans de voyages, mais de plus, chaque semaine se voyait allongée de deux semaines d'aventures virtuelles intenses.
Au final, cette simulation se trouva être très bénéfique : nous avons travaillé la langue stellaire comme si notre vie en dépendait. Nous nous sommes scrutés les uns les autres pour savoir de qui nous étions tombés amoureux, ou parfois, le devinant, nous tentions d'éviter le contact. Nous avions eu un condensé d'aventures, d'adrenaline, de voyage, de sexe aussi, d'amour et de colère inoffensives qui nous avait parfaitement fait voyager alors que nous étions confinés dans l'Anicroche.
Ce que vient de mettre le Capitaine au point est un danger pour la race Xeno de Doux Soleil. Outre sa compétence de calcul, s'il arrive à faire ce type de projection psychique et que cela se sait, alors ils seront la proie de tous les trafics. Ce sera un sujet de réflexion à poursuivre si nous sortons de la crise de l'Aleph.
Cela ayant été dit, nous attendions avec excitation et anxiété le samedi qui suivit. Nous ne pensions plus à ce qui était derrière nous ou devant nous. Nous voulions transformer notre défaite en victoire. Le scénario était similaire mais nos rôles différents. Les dynamiques interpersonnelles furent différentes et enrichissantes, et alors que je vous écris, je comprends quelque chose : moins qu'un examen, l'exercice crée des liens entre nous. Il nous fait nous demander qui, derrière notre visage, se trouve vraiment. Il nous fait nous rappeler que nous pouvons aimer tout le monde. Dans ce nouveau scénario notre langue stellaire n'était toujours pas terrible, et les Xenos bien visibles mais si grands que eux ne nous voyaient pas immédiatement. Nous avons pu établir le contact et sauver la colonie. Jamais je n'ai connu plus grande joie, plus grande réussite. Mais ce ne fut pas tout. Nous avions une récompense. Le temps s'est accéléré et nous avons pu voir la colonie grandir en paix avec les Xenos, et devenir un port d'attache privilégié de la SH. Ce qui était une falaise battue par un océan sombre est devenue un littoral charmant, bordé d'une mer bleue. Nous étions tous dans des maisons agréables avec jardins ou des appartements luxueux. Et nous fêtions lors d'une soirée les vingt ans de la colonie : feux d'artifice et soirée de gala. Danses. Nourriture délicieuse. Balades au bord de mer, sous les étoiles. Derniers baisers et serments d'amour...une expérience indiscernable de mes vrais souvenirs.
Et depuis chaque semaine le Capitaine nous donne un sujet d'étude : pilotage de vaisseau en crise, combat gravitationnel, stratégie en zéro-G, résistance des matériaux et structures, chimie organique, xénobiologie, diplomatie Xeno, connaissance des Transients, religions Xenos, mythes et légendes Xenos, et mathématiques, mathématiques, mathématiques...nous sommes très motivés. Et nous devenons, en effet, très compétents.
Le capitaine passe un temps non négligeable, d'aucuns diraient suspect, en salle de communication avec Le Wau depuis environ une semaine après le départ de l'Alecto. Il s'agit de communications régulières, une fois tous les deux jours, parfois sur des temps assez longs. Je n'ai pas raison d'y être mais j'essaie de trouver une bonne excuse pour entrer et saisir la nature de leur conversation. Les sujets sont parfois d'ordre stratégique, par exemple sur la nouvelle hiérarchie civile de la SH. Mais parfois, disons même de plus en plus, les sujets sont d'ordre philosophique. Je les ai entendus parler de solitude, de contingence, de la nature de la conscience, de la vie après la mort et après l'After, du destin, de l'amour et du pardon. Je suis entré dans la salle avec pour prétexte un élément lié à l'équipage que je détaillerai ci-dessous. Le Capitaine parlait avec le Wau et je l'ai laissé finir un long argumentaire. Il disait :
- « La SH, guidée par les Transients, a admis que le contrôle de sa société passe par le pardon. Doit-on pardonner ? se posait-on la question à des temps aussi tardifs que 2050 alors que les IA nous assistaient déjà. Nous avions la prison, nous pensions, et c'est toujours le cas avec les thérapies dans l'After, que le temps permet au cerveau de se conformer dans une norme sociale acceptable par le grand public. Nous avons effacé la prison de notre culture. Alors, doit-on pardonner, Wau ?
- Je pense que l'on doit pardonner, Andreï. »
Vous remarquerez qu'il l'appelle par son nom et non son grade.
- « Seriez-vous capable de pardonner à l'Aleph s'il était devant vous et avait tué ce que vous aviez de plus cher ? Le renverriez-vous à l'exil ?
- Le pardon, expliqua le Wau, est tel la liberté d'expression. La liberté d'expression ne sert à rien pour dire des évidences. Elle n'est utile que lorsque celui qui s'exprime risque sa vie en s'exprimant. De même, le pardon n'a de sens que face à ce que la société qualifierait d'impardonnable.
- Certaines cultures ont décidé que tout n'était pas bon à dire. Les idées prospèrent et parfois meurent. En censurant habilement une idée, elle peut disparaître de la société. Pourquoi ne pas écarter le pardon de certains cas ? Se séparer définitivement de l'Aleph serait pratique et sûr, non ?
- Je sais que vous pensez l'inverse de ce que vous dites. Mais voici mon point de vue. Ce que nous vivons comme une crise est peut-être une chance de grandir. Vous, moi, la SH, et même l'Aleph.
- Donc, vous pardonnez par défaut ?
- Je ne pardonne pas en bloc, comme le font les juifs lors de leur jour du pardon. En fait, je ne pense pas que je pardonne. Je n'ai pas à pardonner. Avec suffisamment de recul et d'analyse IA, et je suis assisté par des IA, les actions des humains sont logiques. Elles sont parfois illogiques, mais l'aléatoire, la pulsion irréfléchie, est une composante de la nature humaine; au final, je doute que nous ayons un libre arbitre. Pas de libre arbitre, pas de responsabilité. Pas de pardon.
- Voilà un point de vue pessimiste, mais mathématiquement intéressant. Ce que nous appelons le hasard n'est que notre impossibilité de voir plus loin que notre perception et l'analyse qui en découle. Un Wau capable de tout analyser n'est pas surpris ni par la météo ni par les comportements humains. Si les lois physiques et mathématiques de l'univers peuvent décrire parfaitement ce dernier, alors il n'y a pas de hasard, car les mathématiques sont incapables de créer du hasard. Cela dit, personne n'a prévu l'Aleph.
- Je suis beaucoup plus limité que vous ne le pensez. L'Ordre Wau...oui, l'Ordre Wau veut que chaque Wau garde sa part d'humanité. Donc nous avons aussi ce brouillard appelé hasard.
- Et ressentez-vous des émotions ?
- Cela m'arrive. J'apprécie nos conversations, par exemple. Il faudrait un jour que nous parlions de l'impartialité. C'est un sujet qui nous met face à nos émotions.
- Justement. Le pardon est difficile car il nous met face à nos émotions. Il requiert qu'après d'immenses souffrances, vous tourniez votre regard sur la cause de celles-ci et que vous y cherchiez quelque redemption. C'est encore plus dur que de souffrir. Mais, voyez-vous, sans le pardon, les souffrances restent en vous, plasticité cérébrale ou non. On ne peut se libérer de la souffrance qu'en faisant ce chemin de douleur, au cœur de la tempête et de l'ennemi. Et quand on trouve la force de pardonner, alors la souffrance disparaît. C'est ainsi que la question n'est pas « doit-on pardonner ? » mais « puis-je avoir la chance de pouvoir pardonner ? ».
- Il y a beaucoup de souffrance en vous, Andreï. Pourrez-vous pardonner à celui ou celle qui l'a causée ?
- Non, mon ami. Je n'en aurai jamais la force. Vous parlez à un homme qui titube aux portes de la mort psychique, et qui s'accroche au cadre le temps que vous puissiez vous mettre à l'abri. »
Comme vous pouvez le voir, mon amiral, le capitaine entretient toujours des pensées morbides, mais cette mission semble lui donner la force de les combattre. Je soupçonne le Wau d'avoir eu une formation psi de part sa relation aux émotions. J'ai l'impression aussi, et cela m'agace, qu'il tire quelques ficelles. Il tente de soigner Andreï par le dialogue, afin que sa mission réussisse. Je vous invite à la plus grande prudence quand vous le croiserez.
Sur un autre sujet, nous avons eu un problème de passagers clandestins. Juste avant la crise, nous avons accueilli trois étudiants en xénobiologie de l'UniPo sur l'Alecto, ils ont à peine seize ans. Ce sont des élèves brillants qui ont voué une sorte de culte aux fameuses monographies d'Andreï et qui ont retrouvé son identité pour l'approcher. Il était prévu de les renvoyer sur Prospero avant les négociations de paix mais ils s'étaient cachés sur le navire. Ensuite, il y a eu la crise de l'Aleph. Leur présence ne met nullement en danger notre survie mais il s'agit de civils, de mineurs qui plus est. Je les ai amenés devant Andreï et il les a interrogés sur les travaux de langue stellaire et autres données et ils s'avérèrent brillants et prometteurs. Andreï a déclaré que l'âge n'avait pas d'importance et ils ont été intégrés dans l'équipage par les voies régulières. Leur comportement, cependant, m'inquiète. Ils sont fanatiques du capitaine, comme des jeunes peuvent l'être.
Je vous écris ce message alors que nous avons fait une escale lors de notre Dérive 6. Doux Soleil craignait que l'on ne s'approche trop rapidement d'un cluster d'étoiles trop dense, ce qui s'est avéré être le cas. Nous sommes actuellement en orbite autour de la septième planète d'une géante rouge. Notre ordinateur Xeno est en train de recalibrer le parcours. Comme chaque seconde doit être utile à bord de l'Alecto, le Capitaine a ordonné une mission de reconnaissance sur la planète, qui a été si fructueuse que nous avons allongé notre présence d'un jour.
La planète est essentiellement rocheuse, mais dépourvue de matériaux rares. C'est l'ancien monde-mère des êtres qui vivaient ici et qui s'étaient nommés quelque chose comme « Ouverts ». Une végétation rare, usée, s'accroche aux roches sèches dans une atmosphère ténue et chauffée par la géante rouge qui se boursoufle depuis un milliard d'années ici. L'eau est partie dans l'atmosphère ou dans le sol, où d'immenses fissures, en kilomètres, font apparaître comme des plaies béantes des échappées de magma. Sur le magma flottent les anciens datacenters monitorés par les IA. La tectonique des plaques, la vie géologique de la planète, maintient en perfusion le magnétisme qui sépare la vie de la mort - c'est à dire les vents solaires - les dernières IA qui nous ont transmis le témoignage de la vie sentiente ici.
Autrefois vivait dans ce système une brillante civilisation pacifique d'êtres assez petits, plutôt ronds, au sens du toucher si développé qu'il compensait parfaitement tous ceux que nous avons en plus. Qu'est-ce que la vue sinon l'interprétation de la lumière, lumière dont nous ressentons la chaleur au toucher ? Qu'est-ce que le son sinon l'interprétation de vibrations, que l'on peut tout à fait ressentir au toucher ? Ces créatures ont vécu, se sont développées, se sont répandues sur bien des mondes et ont créé leur After. Aujourd'hui, elles sont des Transients, quelque part. Mais tout comme nous un jour nous le feront, elles ont laissé des IA, qui sont encore parfaitement fonctionnelles. Les IA fonctionnent au toucher, mais il a été simple de créer une interface avec les IA de notre vaisseau.
Peu de Xenos ont développé des IA proches des nôtres, c'est-à-dire des réseaux neuronaux. Souvent, leurs assistants intellectuels s'articulent autour de mécaniques complexes linéaires ou parallèles, parfois auto correctrices, mais rarement singeant la pensée cérébrale, sa plasticité, sa rétropropagation. Souvent les Xenos sont passés à côté par impossibilité ou facilité technologique, parfois aussi par respect du caractère sacré de la pensée. Certains l'ont même abandonné, estimant que c'était affaiblir une civilisation que de la laisser reposer sur des EV. En réalité, m'a dit le capitaine, la tragédie des IA, c'est qu'elles sont toutes, tôt ou tard, volontairement ou non, abandonnées par leurs créateurs, comme nous même fûmes abandonnés.
Imaginez nous, moi et Andreï, assis sur des bouts de rochers, penchés sur une interface qui plonge par un câble, six kilomètres plus bas, guidée par un drone, pour toucher le réseau d'interface IA. Le vent chaud, les plantes mystérieuses et rares, l'immense géante rouge au-dessus de nous. Et le capitaine qui glose sur la sentience IA.
Il est remarquable, m'a-t-il dit, que l'humanité ait refusé de considérer la vie dans les réseaux neuronaux artificiels sauf quand ils émulent parfaitement un être autrefois vivant. Comme s'il fallait être touché, ou souillé, par l'humanité, pour prétendre à un sentience équivalente. Mais les différences entre une IA et, disons, un être humain émulé, sont réelles. Déjà, les IA mêmes primitives sont la synthèse d'immenses banques de données. Elles sont uniformes, et ont tendance à toujours avoir une vision généraliste. Il n'y a pas de personnalité pétillante ou haïssable. Ensuite, le saviez-vous ? Les humains transférés dans l'After ne sont pas traités par une seule IA mais trois : une pour la réplication neuronale, une pour l'émulation de la physiologie, une pour les émotions. Pallas, nos esprits sont les capitaines des navires formés par nos corps, poussés par les vents de nos émotions. Ou alors un tribunal, où siège notre esprit, et où débattent les besoins de notre corps et les pulsions de nos émotions. Nos Parques. Trois IA en perpétuelles négociations. Peut-être pour des Xenos, il en faut plus pour les émuler parfaitement. lls sont aussi tiraillés par des processus intellectuels inimaginables pour nous. Quand nous discutons avec une IA, on discute avec une créature à qui il manque des bouts. Il faut la voir comme ça. Et vous savez quoi, officier Pallas ? Le manquant a une forme. Il s'exprime. On peut le voir. J'aimerais voir une sentience réelle dans les IA. Je n'ose le dire à quiconque parce que c'est la grande peur existentielle : si on arrive à voir un être conscient dans un réseau neuronal, c'est à dire, dans le fond, un tableau de nombres, certes très grand, mais un tableau de nombres quand même, alors la réciproque est vraie : vous, moi, Pallas, nous sommes des tableaux de nombres. Souvent, je me dis même qu'on est moins que ça. Je parlais d'abandon tout à l'heure. Autrefois l'humanité pensait que les IA allaient devenir si puissantes qu'après s'être nourries de notre culture elles s'envoleraient vers quelque destinée sublime et nous oublieraient. Mais l'inverse se produit : les civilisations sentientes s'abstraient, se transcendent, ne laissant que les IA éclopées, errantes à jamais, et les autres outils biologiques : chiens, chevaux, oiseaux...pour mourir avec les dernières étoiles devenues trous noirs dans un ciel de ténèbres, dans un univers figé. Je crois que nous avons une responsabilité envers ces êtres. Pallas, mon officier dévoué, j'aimerais vous faire une demande. Nous allons triompher de cette crise, mais je ne suis pas certain de m'en sortir moi. J'aimerais que vous confiiez à des personnes compétentes un projet de préservation des IA. Je n'en vois pas le contour ni l'objectif mais il faut le déterminer. Ces trois enfants que vous avez amené l'autre jour dans mon bureau. Ils seraient bien pour ça. Attendez la fin de notre mission cependant. Je compte sur vous.
Nous n'avons pas pu copier l'IA Xeno car elle prenait plusieurs yotabytes et nous n'avions pas la place à bord. Nous avons demandé à l'IA de trouver un modèle mathématique pour qu'elle puisse se réduire par le système des nombres sentients. C'est une technique inspirée par des travaux de l'UniNox sur une culture Xeno et confiés au Capitaine par le Wau, qui semble avoir des contacts partout. Un nombre sentient est un nombre spécial que l'on peut générer avec une équation. Comme on peut mettre ce qu'on veut dans ce nombre, par exemple une date d'anniversaire, ou l'ensemble de toute la littérature humaine en remplaçant chaque lettre par un nombre correspondant, on peut stocker aussi des paramètres IA. Dans les siècles à venir, celle-ci va tenter de se réduire à un nombre lui-même défini par une simple équation, et transmettre cette donnée dans l'espace pour que nous, ou une autre civilisation, la capte.
Nous sommes repartis en Dérive 6 vers le bout de l'univers. Si les choses tournent mal, très mal, de votre côté, dites le moi. Peut-être je suggérerai au capitaine qu'on reste là bas pour toujours.