Chapitre 43
Le Wau avait dû dormir dix heures. Il s'appuya sur son coude. Il était à l'étage de sa forteresse stellaire, face à l'Halcyon. Devant le vaisseau, immobile, la boule dorée du Transient.
Il se retourne vivement vers les Portes Intriquées, fonctionnelles, et son cœur se fige.
- « Mais non, mon vieux, fit le Wau. C'est ici qu'il m'a trouvé !
- Détendez-vous, Wau. J'ai déplacé votre forteresse. Vous êtes sur Lennox.
- Sur...Lennox ? »
Le Wau comprenait qu'il n'était plus à portée, pour le moment, de Garen Antor, et que Lennox était libre aussi.
- « Oui, ajouta le Transient. Quelque part dans un désert loin de la cité humaine. Sur un autre continent. Dans le pire des cas, celui qui se fait appeler Aleph est à une semaine d'ici.
- J'ai cru comprendre qu'il pouvait se déplacer comme vous...
- Oui, mais il maintient une sorte de bulle de contrôle depuis la Terre. Ma déduction, c'est qu'il préférera reconquérir Lennox en y envoyant un vaisseau doté d'une Porte Intriquée. Même si avec les sentients, animés de passion, tout est rarement logique, »
Le Wau se relève.
- « Ainsi donc vous saviez que je vis ici. Et pour le Saint des Saints. »
Le Transient change de forme. Il grandit dans le hangar et devient une plante brillante, doté de nombreux appendices terminés par des sphères.
« Voici mon peuple. Nous nous appelions ceux issus de la terre, ce qui pourrait dans de nombreux langages, y compris le vôtre, être traduits par humains. Nous étions des formes de vie que vous qualifieriez de végétales mais qui pour nous s'appelaient dominantes. Des formes de vie mobiles sont apparues au fil de l'évolution de notre écosystème mais elles ont été systématiquement asservies par nos soins. En effet, notre mode de communication est la diffusion d'odeurs, c'est-à-dire de molécules capables de faire passer un message, mais l'évolution sélective nous a doté de molécules pouvant contrôler les cerveaux biologiques du règne animal. Pour faire passer un message, une seule molécule suffisait, et parfois elle faisait le tour de notre monde, une petite lune autour d'une grosse planète qui en comptait seize. Nous sentions l'air, ses variations avec le relief. Nous arrivions même à percevoir la position des étoiles avec les variations d'angles des molécules volatiles que faisait tourner la pression photonique. Les autres espèces étaient à notre service : nous guidions leurs instincts guerriers et reproducteurs avec des molécules stimulant leurs centres nerveux, ne sélectionnant que les plus dociles et les plus intelligents à chaque génération, qui en comptaient trois ou quatre pour chacun de vos jours humains. Les molécules furent transportées par des armées d'insectes qui devinrent le prolongement de nos pensées, comme l'EV l'est pour vous. Les autres créatures, inutiles, furent détruites. Est-ce mal, selon vous, Wau ?
- Difficile de porter un jugement vu le nombre de créatures que mon espèce a anéanties sur sa propre planète, pour ne garder que ceux qu'ils pouvaient manger, asservir, ou trouver la compagnie agréable.
- Précisément. La planète autour de laquelle nous orbitions abritait aussi une forme de vie intelligente, plutôt issue de ce que vous appelleriez le règne animal. Nous ne raisonnons pas vraiment en termes de forme, mais imaginez de gros ours de votre planète mère. Ils arrivèrent à créer un vaisseau, pas plus sophistiqué qu'un caillou, pour le poser chez nous. Ils n'ont pas compris que nous étions intelligents et ils ont ramené certains de nos frères, des spécimens, chez eux. Quatre de vos années plus tard, l'ensemble de la planète était sous notre contrôle. Avec nos symbiotes que nous appelions nos serviteurs, nous avons construit d'autres vaisseaux dans lesquels nous avons mis des graines qui pourraient éclore dans des millions d'années. Certains de ces vaisseaux dérivent encore, j'imagine, dans l'espace. Est-ce mal, selon vous, Wau ?
- En dépit de nos différences physiologiques, tout cela me rappelle l'histoire de ma propre espèce.
- C'est exact. Nous sommes proches et c'est pour cela que j'aime votre civilisation et que j'ai vécu parmi les vôtres. J'y vois les fautes que nous avons commises et j'espère dans notre accompagnement me faire pardonner de ce que nous avons été. La plupart des Xenos répugnent à la conquête et à la guerre, qu'ils assimilent, à raison, au risque et au désordre. À cette époque nous avons digitalisé, par des courants électriques tissés dans des toiles d'araignée d'abord, puis synthétique, nos échanges de molécules. Très rapidement, nous avons construit un After, qui était littéralement au-dessus de nos têtes, car nous vivions sous la grande toile. L'ère de l'information, de l'IA, s'est accompagnée d'une remise en question de notre identité en tant que société et nous avons développé de l'empathie, qui s'est démultipliée dans l'After, avec les équivalents de ce que vous appelez Pax. Je vois dans votre esprit que vous savez ce qu'est Pax. La transition de l'After vers la transcendance a été très rapide chez nous. Certains de nos vaisseaux se sont posés sur des mondes viables et contenaient des graines de nous d'il y a des milliers d'années. Imaginez tout d'un coup une tribu de cro-magnons ou un galion de conquistadors qui arrive sur une planète de Xenos qui répugnent à se battre. Que se passerait-il ? Heureusement, nous étions déjà transcendés. Nous avons stoppé nos homologues avant que le pire ne survienne.
- Je vous remercie de ce témoignage, Transient, mais pourquoi me racontez-vous cela ?
- Pour plusieurs raisons, Wau. D'abord, sachez que la crise avec Garen Antor nous a secoué. La civilisation que je représente et quelques Transients qui ont réussi à fuir. Tout comme eux, nous allons partir. Non pas géographiquement, mais...disons, nous allons aller plus loin dans la transcendance, en un lieu où l'interaction entre les sentients comme vous et les transients comme nous n'a plus raison d'être. Comme je vous l'ai dit, j'apprécie beaucoup les humains, d'un amour que vous auriez du mal à comprendre, et je serais touché que vous daigniez garder en mémoire le témoignage de qui nous étions. Ensuite je vous le donne comme avertissement. Vous vous êtes donné la mission d'être quelqu'un qui résout les crises. Nos deux civilisations, tout comme d'autres, face à nos propres Xenos, ont réagi par la conquête et l'extermination, mais nous avons été contenus à temps par les Transients - que ce soit nous mêmes ou les autres. Cette ultime barrière, celle du Transient sage qui inhibe vos comportements destructeurs, n'existe plus pour vous. Je n'ai pas de solution à vous donner. Mais je veux croire qu'elle existe.
- Peut-être pourrions nous travailler ensemble ?
- J'ai la responsabilité de la sauvegarde de ma propre civilisation. Et puis finalement c'est peut-être dans l'ordre des choses. Les premiers transcendés échappent à la traque des grands monstres venus dévorer les plus lents. L'Aleph serait le premier de ces monstres. L'évolution sélective qui nous porte, encore. J'ai une dernière chose à vous dire, Wau. Votre fable du chien et du fusil n'est pas dénuée d'intelligence, mais elle oublie quelque chose...plusieurs choses, en fait, mais une en particulier nous a fait beaucoup de peine. Un homme qui vit dans les bois, avec ses chiens...j'aimerais que vous compreniez que cet homme adore ses chiens. Il pourrait presque mourir pour eux...presque. Si un chien se saisit du fusil, jusqu'au dernier moment il ne croira pas que le chien veut le tuer. Vous faites fausse route sur un sujet. Ce n'est pas des chiens dont l'homme des bois a peur.
- Je veux bien vous croire mais les faits sont là : vous avez tué une femme appelé Patricia. Et des pauvres personnes sur Clelia.
- Parfois, nous retirons la vie dans le cadre d'un projet de préservation plus grand que vous pouvez imaginer, mais cela n'a pas d'impact sur personne. Nous plaçons la psyché de notre victime dans un After spécial où elle croit continuer sa vie, avant qu'elle ne meure virtuellement et soit pour de bon transférée dans l'After. Il y a des petits recollements narratifs à réaliser entre les individus concernés mais les altérations sont minimes.
- Parlez moi de Caliban-1, Transient.
- Voici la seule chose que vous devez savoir sur Caliban-1 et c'est un ami et un dieu qui vous le dit. N'y allez pas. Adieu, Wau. »
Et particule par particule, le Transient s'évanouit dans les airs.