Chapitre 42
La foule se leva, pour mieux voir le Wau à terre. Après toutes ces démonstrations de force, il était surprenant de le voir ainsi inanimé. L'Aleph n'était pas dupe.
Un tremblement. Le désert tremble. La goutte VIP se détache et tombe, et s'écrase dans une grande tâche de couleur violette, qui remonte sur toute la pelouse comme une maladie furieuse. Autour du stade, les parois éclatent et d'immenses cubes de Lennox se dressent et obscurcissent l'horizon. Immense, grand comme une tour, un enfant de Transient, grands yeux et petite voix, s'exclame :
- « On ne part pas sans avoir tué quelqu'un. »
Le stade tombe dans un grand abysse, un ascenseur dément qui passe tous les niveaux du Véritable Abîme. Premières crises de folies et premiers arrêts cardiaques dans la foule, qui sont stabilisés par le Transient. Dans tous les niveaux, des touristes se livrent à des exactions de plus en plus terribles sur des Xenos, des enfants humains, et un Samuel Aloysius géant : énucléations, mutilations, meurtres. Les touristes, hachoirs en main, remontent les gradins pour s'attaquer aux spectateurs qui meurent encore de terreur, puis revivent.
Le stade s'arrête alors que Proteus, immense comme l'enfant de Transient, déclare comme un arrêt de train : Voici le Véritable Abîme, où vous perdrez toute espérance en l'humain.
Sur la pelouse, les herbes violettes se transforment en flammes de l'enfer alors que des diables transpercent et rôtissent les doubles des spectateurs sous leurs yeux.
Quelque peu hébété, l'Aleph s'avance et balaye d'un grand coup l'illusion, et le stade revient, intact. Les spectateurs, victimes parfois de deux ou trois arrêts cardiaques d'affilée, se relèvent, groggy.
Un griffon géant passe dans le ciel, obscurcit le soleil. Ariane tient une lance d'or et la fiche dans la pelouse qui prend à nouveau feu, hurlant
- « VOUS NE DORMIREZ PLUS JAMAIS ! ».
Autour de la lance, des danseuses nues, des éléphants et une tortue géante supportant le Seigneur Lucky tirant sur un narguilé dont les volutes enserrent les cous de tous, même de l'équateur du Transient. Il leur murmure, alors qu'ils étouffent « Multitude, suivez-moi dans la bataille ! »
Garen est déboussolé, il pense que c'est une ruse du Transient et se matérialise à ses côtés, mais tout le monde est transporté dans les airs, les individus orbitent les uns autour des autres comme des étoiles et des planètes, et la voix de Julia Prahi tonne : LES GALAXIES SOMBRES SONT DES PRISONS, ET VOUS N'EN SORTIREZ JAMAIS ! Des sphères noires les emprisonnent tous et ils continuent leur orbite folle pour être projetés au sol, encore.
Quand ils reprennent connaissance, encore une fois sortis de la mort pour la plupart, des trompettes graves et aiguës, en cacophonie, résonnent. Une immense tour de Babel, inversée, de la taille de la Terre, descend depuis les cieux pour écraser le stade et les spectateurs. Tous hurlent, dans le désespoir le plus absolu, car non content d'être absolument réaliste, la vision irradie d'une forme de certitude de son existence.
Garen Antor lui-même est en proie à la peur : au deuxième jour de son retour, aurait-il fait une erreur de calcul ? Quelle est cette folie ? Il se concentre à nouveau et chasse l'illusion - qui en était une. Le stade revient parfaitement à l'identique. La plupart des spectateurs se sont fait dessus, ont leurs vêtements déchirés et leurs muscles endoloris.
Garen balaye les alentours d'un regard plein de haine et d'impuissance. Le Transient et le Wau avaient disparu.