Chapitre 41
En 2045 la nation terrienne d'alors appelée les Émirats Arabes Unis avaient construit une opulente cité linéaire dans le désert, qu'ils avaient par la suite complétées de courbes afin que ce peuple religieux on puisse voir le nom calligraphié de leur dieu depuis l'espace. Un des points de cette calligraphie était un stade sportif de grande taille, car visible depuis l'orbite, capable d'accueillir un million de spectateurs, avec une architecture en dôme qui retombait à l'intérieur, du plafond, sous forme d'une grosse goutte pour des places ultra VIP.
Par la suite, des complications météorologiques ont anéanti la nation du désert qui, débordante de richesses, avait pris la route des étoiles. La cité du nom de dieu devint abandonnée, d'abord interdite et gardée, puis hantée d'explorateurs urbains, puis le théâtre de conflits quand certaines terres rares vinrent à manquer. Sur les cadavres, des bergers et des cultivateurs opportunistes prospèrèrent, et ce qui était autrefois des centres commerciaux, des héliports ou des cinémas, couverts de sable et de terre mais gardant pour autant leur apparence d'autrefois, devinrent des pâturages. Aujourd'hui encore vivent les descendants de ces colons pacifiques, et les enseignes en anglais ou en arabe ne sont pas différentes de celles en grec ou en latin deux mille ans plus tôt à quelques milliers de kilomètres de là, ni, mille ans plus tôt, en minoen, un peu plus au sud.
C'est dans cette philosophie de conservation archéologique que le Grand Stade du Prince fut conservé au même titre que le Colisée de Rome. En 2222, des travaux de restauration furent entrepris et on y pratiqua même, un temps, des sports anciens mais populaires comme le football. Puis il fut définitivement relégué au tourisme et à l'histoire, les sports en gravité zéro proposant des spectacles bien plus excitants.
Le lendemain du discours énoncé par celui que tous appelaient l'Aleph, un million de personnes, préalablement prévenues par message psychique, se matérialisèrent avec une joie surprise dans le stade; ils venaient de tous horizons et s'étaient habillés pour l'occasion. Leur point commun est qu'ils avaient adhéré à la première seconde au projet de l'Envoyé des Dieux Aveugles avec une joie sincère et un enthousiasme fervent : laissés pour compte qui rêvaient des étoiles, complotistes qui voulaient enfin que quelqu'un fasse le ménage, sectateurs de l'Emprise qui attendaient leur heure...ils adoraient, comme le dieu qu'il était sans conteste, l'Aleph.
L'Aleph lui-même se matérialisa dans la goutte au sommet, à peine vêtu d'une toge écarlate sur sa peau travaillée d'aventures, et, sur le terrain d'herbe entretenu par les drones, un peu sonné, le Wau, enfin libéré de ses chaînes. Dans la nuit qui précédait, Garen avait pris le temps d'analyser, rouage par rouage, la mécanique de l'armure et du corps du Wau, et en avait tiré une conclusion que même Cass ignorait. Le Wau titubait presque, comme portant le poids d'un soleil trop lumineux, trop soudainement, d'avoir été dans la mauvaise position trop longtemps, choqué des huées unanimes de la foule.
Il reprit son équilibre, et observa la population diverse sur les gradins. Son masque d'or impassible impressionna quelques esprits et la clameur se tut, sauf pour quelques enragés, véritables cornes d'abondance d'insultes et de crachats. Il avisa l'Aleph dans la goutte, deux cent mètres au-dessus, et, tentant le tout pour le tout, prend son élan et saute à la verticale, poing en avant. Un mur invisible interrompt le Wau à mi hauteur, et il retombe au sol sous les éclats moqueurs.
L'Aleph prend la parole et de nombreux vivats l'interrompent. Ils sont filmés par des drones et retranscrits par la PanSH. D'ailleurs, dans son ombre, on remarque de nombreux acteurs clefs de la communication, Ingo en fait partie et il murmure des conseils. Étonnamment, l'ex présidente de la SH est aussi présente, assise dans un fauteuil en arrière plan, détendue.
Plus que l'amour qu'ils veulent lui témoigner, ils veulent boire ses paroles; alors il parle :
« Mes frères humains : gardez vous de me vénérer comme vous le faites des Transients, sinon vous ne serez jamais libres. Je suis à vos côtés, je suis un frère, un égal. J'ai réuni aujourd'hui quelques-uns d'entre vous pris au hasard dans la SH pour un spectacle intéressant. Le Wau que vous voyez ici est le dernier de son Ordre. »
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- « Combien êtes-vous ? Où sont les autres ? Pourquoi t'abandonnent-ils ? »
Et le Wau, face à ses assauts psychiques, avait commencé à croire qu'il était bien seul et que ses interlocuteurs dans le Saint des Saints n'étaient que des illusions.
- « Ne vous inquiétez pas, reprit l'Aleph. Même si ses intentions ne sont pas claires, il ne peut vous faire du mal. J'ai mis un bouclier entre lui et vous. »
Certains participants commencèrent à jeter des chaussures, leurs terminaux, sur le Wau, maintenant qu'ils se savaient hors d'atteinte. Certains même déboulonnèrent du mobilier. Les projectiles s'écrasaient contre le mur invisible pour redescendre mollement - d'ailleurs le Wau se demanda comment un tel champ de force était possible : une distorsion dans l'écoulement du temps ? Des particules à grande vitesse ?
Et toute cette haine...ces gens étaient-ils choisis ou l'humanité détestait véritablement les Wau ? Non pas que leur opinion compte, non pas que Cass voulût être aimée...
Ce fut Ingo Izan, célébrité de la PanSH, qui prit alors la parole :
« Un petit spectacle pour vous, organisé par notre Envoyé des Dieux Aveugles. Je pense que nous nous sommes tous demandé - et moi même je le demandais il y a quelques années : qui est le plus fort, un Wau ou des soldats d'élite ? Un Wau, ou un Xeno titanesque ? Un Wau, ou un Transient ? Nous allons le savoir aujourd'hui ! »
Ce n'est pas possible, se dit le Wau, atterré devant la bêtise de ce qu'il venait d'entendre...et pourtant un commando de soldats d'élites se matérialisa devant lui. Et dire que je sors d'un jeu vidéo ! Le commando était constitué de six hommes - le Wau en avait déjà confronté il y a quelques années sur le Shareplace - et disposaient d'armures fluides et de fusils thermiques, capables de tirer derrière n'importe quel matériau standard pour chauffer sa cible à blanc.
- « Cela n'a aucun sens de se battre...commença le Wau en écartant les bras.
- Nous avons des ordres ! » répliqua le chef d'unité en baissant le sien.
Les fusils tirèrent mais il ne se passa rien. Le chef d'unité tira de son flanc une dague moléculaire, un outil réservé à l'ancienne monarchie d'Antioch, qui pouvait passer à travers n'importe quoi. Le Wau esquive son attaque et saisit le poignet du combattant pour lui faire lâcher l'arme. Une autre dague vole vers la tête du Wau et il la saisit en plein vol. Comme les autres tiraient aussi leur dague, le Wau se contenta d'une petite attaque psychique pour les assommer et ils s'écroulèrent à terre comme un seul cadavre, sous les hourras de la foule, qui de toute évidence n'aimait pas plus les militaires que le combattant en Armure.
Les soldats se dématérialisèrent et apparut une unité de contrôle des populations robotisée : un tripode géant, doté d'un œil rouge et chargé de missiles tout comme de rayons thermiques. Chaque pas traçait une marque profonde dans la terre. Des missiles fusèrent et l'un alla même s'écraser dans la barrière invisible qui séparait le terrain du stade des spectateurs.
Le Wau décida d'offrir le moins de spectacle possible à cette foule absurde. Avançant entre les pieds géants, il bondit et, poing en avant, défonça puis arracha le centre IA du drone géant. L'unité se dématérialisa aussitôt.
Dans le dos du Wau apparut un Sphinx d'Ur, une créature squameuse qui vivait dans les marais, quadrupède, un visage bestial mais encadré d'oreilles tombantes triangulaires qui lui donnait tout de la créature mythologique. Oh, et il faisait soixante mètres de long, la moitié de haut, et , et la légende racontait qu'enragé, il était capable d'engloutir des villes entières, et qu'il était trop grand pour ressentir la douleur dans les temps utiles à sa survie. D'abord déboussolé, sur une impulsion maligne de l'Aleph, il s'agaça. Ruant, il se jeta vers les gradins, pour être bloqué par la barrière sur laquelle il perdit des excroissances osseuses, effilées comme des rasoirs et longues comme des lances. Cela ne fit qu'exciter sa fureur.
Il posa les yeux sur le Wau - peut-être sous l'influence de l'Aleph, qui, de là haut, avait une curiosité bien humaine pour quelqu'un doté de pouvoirs divins.
Le Wau leva la main. Impulsion psychique de calme. Le Sphinx s'avance d'un pas lent, presque doux. L'Aleph l'excite, avec toute sa fureur. Le Wau fabrique un mur psychique de la hauteur de la fureur de l'Aleph, donc invisible à ses yeux. Il plonge le Sphinx dans une illusion : il est dans la tiédeur des marais d'Ur, alors que l'aube de ses deux soleils rougeoie. Il a le ventre plein d'une bonne chasse. Ce soir, il devra saillir ses semblables et être sailli à son tour pour pondre, et a besoin de repos. Le Sphinx baisse la tête, plie les pattes, tombe sur le côté; il ferme ses six yeux. Comble d'arrogance, le Wau passe sa main sur ses écailles comme s'il s'occupait tendrement d'un vieux chien. La foule retient son souffle. Le Sphinx disparaît.
Je suis fatigué, pense le Wau. Je suis fatigué comme une vieille planète loin du soleil. Il lève les yeux. La foule est étrangement silencieuse..
Derrière lui apparaît une masse liquide de métal, qui sort d'une flaque et prend la forme du Wau. Ainsi, la SH en dispose, se dit-il. Une Chimera Protea. La flotte faisait croire qu'il y en avait un par Endymion et que c'était l'arme du dernier recours - une arme bien inutile pour une espèce qui n'a connu la guerre qu'avec elle-même. La légende dit-elle vrai ?
La Chimera bondit sur le Wau qui évite de justesse en le poussant derrière lui. Le corps de son adversaire se transforme et des tentacules surgissent pour l'attraper - le Wau s'échappe encore. Ils se font face à nouveau. Cette fois-ci la Chimera s'est alignée sur sa vitesse. S'il faut en croire les rumeurs, il s'agit d'un artefact Transient, capable de s'adapter à n'importe quel ennemi. L'ensemble de sa structure est un réseau neuronal - ainsi, lui arracher la tête ou le cœur diminue sa masse, le temps qu'elle fusionne à nouveau avec le reste du corps, mais n'anéantit pas ses facultés. Par économie, le Chimera s'adapte pour être légèrement plus puissant que son adversaire. D'où tire-t-il son énergie ? Mystère. Dans les rapports de l'EV des Wau, il était indiqué qu'une bonne façon de s'en débarrasser est de le pousser vers un trou noir, mais le Wau n'en avait pas sous la main.
Encore une attaque, encore une esquive. Si rapides que l'air a sifflé et vrombi. Le Wau est à ses limites en termes de vitesse. Mais il n'est pas à court d'armes lui-même.
Il existe un arcane Wau. Lié à l'origine même de l'Ordre, quand celui-ci était une dynastie matrilinéaire, sur une île grecque, et qu'elles avaient découvert l'art du wreksis, c'est-à-dire de la déchirure. Le w de wreksis était un digamma aussi appelé lettre Wau, symbole fondateur de l'ordre. Bien sûr, le Wau maîtrise l'art Wau, et il a passé des années à le perfectionner, même s'il ne comporte qu'un seul mouvement. Il n'a plus été utilisé depuis des siècles, car l'Ordre a besoin de bottes secrètes. De plus, on soupçonne le wreksis d'être une brique fondamentale d'un système scientifique qui ne serait pas technologique, et l'Ordre veut explorer cette piste jusque dans ses recoins avant de la révéler à la société. Le Wau n'aurait pas osé l'utiliser il y a quelques semaines et se serait laissé mourir ici devant la Chimera. Mais il se souvient des mots de soutien de son Ordre : « Quoiqu'il arrive, nous te soutiendrons. ». Il veut vivre.
La Chimera s'élance à pleine vitesse. Le Wau s'avance, pose sa main gauche à plat sur le ventre de son double de métal. Pour un œil humain, ou même d'une caméra très fine, il donne un coup avec sa main gauche ouverte et son poing fermé. Dans les faits, il frappe du plat de la main gauche. Le choc de l'impulsion traverse sa cible et revient en retour, avec une certaine intensité et vitesse. Ces informations permettent au Wau d'analyser parfaitement cette vitesse et de ce fait la densité du matériau qu'il frappe. Il peut ensuite donner un coup de poing fermé sur sa cible avec sa main droite, puis un autre coup avec sa main gauche, en faisant en sorte que les ondes qui se propagent dans sa cible se superposent parfaitement. C'est la résonance, capable de détruire tout ce qui est matière ordonnée dans l'univers. Deux coups en résonance d'un Wau en pleine forme réduisent en poussière n'importe quoi. Au temps de la wreksis, les premiers Wau réduisaient à néant fortifications, navires et armes d'envergure. Trois coups rivalisent de puissance avec ll'Uberkraft, et peuvent anéantir l'hyperchalque. Pour la Chimera Protea, le Wau monta à quatre coups, bien qu'ils furent donnés en moins d'un millionième de seconde et que personne ne les distingua.
Le métal s'effondra et s'étala en poussière fine. Le peuple restait silencieux, peu au fait de ce qu'était la chose face au Wau, mais ce dernier sentait Garen Antor furieux. Étrange homme, en proie constante à des émotions d'une grande violence...
« Ainsi tu as encore des secrets ! » tonnait-il dans des éclairs de psyché qui aurait anéanti n'importe qui, et le Wau, révélant sa force, claquemurant le savoir Wau dans des boîtes mentales, répondit avec défi « Viens les chercher ! ».
C'en était trop pour l'Aleph qui voulait en finir. Le monde retint son souffle quand apparut face au Wau une boule d'or, lumineuse, en suspension : un Transient.
- « Bonjour, Cassandre, dit une voix chaleureuse et pourtant triste.
- Salutations, fit le Wau en s'inclinant.
- Je sais que tu te méfies des Transients...je n'ai rien contre toi, Dame Wau.
- Je pense que l'on vient de trouver un sujet de préoccupation commun apte à nous rapprocher.
- Je ne peux rien contre lui, vous savez ?
- Il va faire quoi ? Nous forcer à nous combattre ? »
Ce fut le cas. Depuis la goutte, la voix de Garen résonna autour du Wau et du Transient, sans pour autant porter jusqu'aux gradins.
- « Vous avez cinq minutes pour que l'un tue l'autre, sinon, je vous tue tous les deux.
- Et pour le survivant ? demanda le Wau en posant ses deux genoux à terre, à bout de forces.
- Je m'engage à le libérer. »
Quelques secondes passèrent, et le Transient dit :
- « C'est un jeu de dupes.
- Je suis d'accord, répondit le Wau. Je sais que vous ne voulez pas me tuer, du moins pas devant d'autres, mais que vous en avez le pouvoir. Moi, je ne sais même pas par où commencer si je devais vous combattre...
- Vous n'avez pas le Fusil, c'est ça ?
- Vous savez tout. Mais l'aurais-je eu que je ne l'aurais pas utilisé.
- Cassandre, je peux vous tuer et tenter de vous transférer dans votre After. C'est déjà cela. Comprenez que je dois survivre. Je ne suis pas un simple individu. Chaque entité que vous appelez Transient est la résultante de l'After d'une civilisation entière. Dans la balance du choix qui nous est imposée, c'est la mort d'un seul face à la mort de la multitude.
- Quoi qu'eusse été cette balance, je n'aurais jamais accepté de survivre à la mort d'un seul innocent. C'est entendu. Il doit nous rester trois minutes. À toutes fins utiles, parlez moi. Il y a peut-être une solution. Cet Aleph, il diminue vos pouvoirs ?
- Nullement. Il dispose des mêmes, et d'autres encore. Quand je tente de me projeter ailleurs, il arrive à déconstruire mon voyage via le vide quantique.
- Aurait-il rencontré les Dieux Aveugles, comme il le prétend ?
- C'est rigoureusement impossible.
- Vous avez l'air bien catégorique.
- C'est trop long à vous expliquer. Admettez juste que c'est impossible.
- D'où viennent ces pouvoirs ?
- Je l'ignore.
- Il existe des créatures plus puissantes que les Transients ? »
Le Transient restait silencieux. Encore des secrets. Parle moi ! Trouve une solution ! Tu es un Transient !
Plus que deux minutes. Une brise couchait l'herbe sur le stade. Un million de personnes retenaient leur souffle en regardant ce Wau à genoux devant un Transient.
Le Wau bascula la tête en arrière, contemplant le ciel bleu de la Terre, qu'il n'avait vu que deux jours dans sa vie, durant les tests de l'UniPsi. J'ai mené une bonne vie, se dit Cass. J'aurais tant voulu dormir afin d'avoir les idées claires...
« Dans une minute, souffla Ingo Izan dans le micro, l'Aleph mettra fin à l'oppression du dernier Wau ou du dernier Transient de l'univers de la SH...sauf s'ils se décident à choisir un survivant. »
Le Wau se redressa, très péniblement, comme si l'Armure était rouillée.
- « Êtes vous capable, demanda-t-il au Transient, de sauver la vie de personnes qui pourraient mourir subitement ici, par exemple en cas d'arrêt cardiaque ?
- Oui.
- Alors faites-le si nécessaire. Êtes vous capable de scruter l'attention de l'Aleph afin de trouver une faille et de vous enfuir si cette faille existait ?
- Je ne fais que cela depuis deux jours.
- J'ai un plan. S'il ne fonctionne pas, Tuez-moi dans trente secondes et sauvez l'héritage de votre civilisation. Adieu, Transient. Je ne vous ai jamais haï. »
Le Wau écarta ses bras en croix et tomba en arrière dans la pelouse. Au sein de son Armure, Cass, enfin, relâcha son esprit et s'endormit dans la seconde.