Chapitre 40
Cass se retrouva dans son Armure, dans la forteresse au cœur de Francisco-1. Sa première impression fut du soulagement : la pesance mentale des interfaces de l'After s'était tue, et les IA de support de l'Armure prenaient en charge ses routines inconscientes. Le chant psychique du monde rayonnait doucement à nouveau vers elle. Elle devait dormir, mais avait l'énergie et l'envie de fêter son aller-retour dans l'After avec une barre énergétique du lieu de vie du Saint des Saints.
L'Unité Sombre s'ouvre en volutes de vapeur d'eau, un voyant rouge indiquant de renouveler la charge d'antimatière. Le Wau marche lentement, presque maladroitement sur la plate forme principale. Des IA l'alertent : une alerte rouge. Comme mal réveillée, elle les consulte à la fois dans un grand sérieux et un inquietant détachement : deux Endymions se seraient écrasés sur Terre. Quoi ? On parle d'une attaque sur Origine. Elle oublie un instant sa fatigue et se dirige vers l'Halcyon avec un pas chancelant, mais l'obscurité tombe sur sa forteresse, comme une tâche d'encre dans un verre d'eau. Elle se retrouve dans le noir total, et perçoit une puissance psychique à nulle autre pareille : un Everest qui réduirait la sienne à un courant d'air. Elle se ramasse, prête à bondir sur la créature qui rôde autour d'elle, mais dont la force rivalise avec celle des Transients.
- « Ainsi tu es là, petit Wau » murmure l'ombre avant qu'une main immense, de noir total, griffue, s'empare d'elle et l'emporte dans le vide quantique.
Le Wau se rematérialise dans une même obscurité, mais dans un autre lieu, qu'il ressent comme plus vaste. Il est maintenu à genoux, les bras vers le sol, par une force colossale. Il y a certes de grosses chaînes de métal au bout de ses bras, mais elles sont décoratives : la force est invisible et irrésistible.
Le Wau tire. Force moyenne, 800 kilonewtons, la puissance d'une locomotive. Il n'arrive pas à bouger. Cass souffle. Et dire qu'elle était déjà crevée. C'est le pire moment.
Force amplifiée : 50 meganewtons, la puissance d'une fusée à réaction capable de vol interstellaire. L'Hyperchalque chante et grince, mais ne bouge pas.
Il monte à la limite haute, 1 giganewton : le Wau tire l'équivalent d'un million de tonnes, des milliards de nanomécanismes dans l'armure se démultiplient et actionnent une force jamais mise en place sinon entre les corps célestes, et les chaînes tiennent toujours. Que se passe-t-il ? On a modifié l'équilibre des planètes ? Est-ce une illusion de l'esprit ? Et si Cass avait été dans Pax depuis le début ?
Un homme apparaît devant elle. Elle ne le connaît pas. Les IA de son armure analysent et l'identifient comme Garen Antor, mais elles sont brutalement coupées du réseau EV et elle ne sait rien d'autre que sa date de naissance, plus de 150 ans auparavant. Il ne donne pas l'air d'un homme de 150 ans, plutôt de 40. Il est grand et large, nu, et aussi humain dans le regard que dans l'attitude. Il défie le Wau du menton et attend qu'il prenne la parole.
Voulant désamorcer une confrontation, le Wau s'exprime :
- « Ces entraves sont bien inutiles. Je ne vous veux rien, Garen Antor.
- Elles sont là pour vous tester. »
Sa voix était chaleureuse. Il n'avait rien d'un humain possédé par un Xeno ou un Yeux Vides.
- Vous avez donné votre meilleur ?
- Plus ou moins. Je peux pousser un peu plus, mais je ne suis pas certain que l'Armure soit sous garantie.
- J'apprécie votre humour, Wau. Voyez-vous, j'ai consacré une grande partie de ma vie précédente à l'étude des Wau. Je n'avais que les analyses d'IA militaires et je progressais en hypothèses. Autant vous dire que vous avoir sous la main est un ancien rêve devenu réalité. »
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- « Une femme ? Je n'aurais jamais cru. Déjà que je pensais que vous étiez un cerveau fondu dans une armure...J'ai l'impression d'avoir accès à tous vos secrets et pourtant je n'ai pas grand chose. Peut-être on s'est tous fait une montagne d'une bande de gars avec une jolie armure.
- Vous savez ce qu'on dit, l'important c'est de faire une bonne première impression.
- Oh, je pense que personne ne dira que je n'ai pas compris cette leçon. Vous êtes combien, les Wau ?
- Je ne vous cache rien en disant que je n'en sais rien.
- Je vois votre franchise. D'accord. Vous êtes un Psi de force majeure, un Yeux Vides Alpha. Et ce corps, biologiquement modifié. Décidément, nous faisions fausse route. Ce sera corrigé. Même si l'ère des Wau est révolue, vous savez ?
- Il y aura vous à la place, c'est ça ?
- Temporairement. J'ai une question, Wau. Vous œuvrez pour la liberté de la société humaine, c'est ça ?
- Les jours où on y arrive, oui. Je vous avoue que je traverse une période peu fructueuse ces derniers temps.
- Vous êtes drôle. »
Le Wau sentit des émotions très fortes chez Garen. Cet homme, de toute évidence, avait été longtemps seul, et la chaleur de l'humour l'attendrit au point de le faire pleurer, avant de réprimer ce sentiment avec violence, de faire naître de la haine et du dégoût de lui et de tous. Il sentit aussi de la culpabilité pour cette faiblesse, puis de la culpabilité pour de nombreux morts récents dont il ressentait la faute, qui devint une panique intérieure, avant qu'une autre voix intérieure, réprimant tout, dise que tout ceci était la faute des Transients, et que son objectif était juste. Une adhésion à des sentiments d'honneur et de fierté, de droiture, vinrent doucher toutes les émotions négatives et une puissance l'envahit, touchant au sensuel et au sexuel. Il dit enfin :
- « Je vous aime bien mais je vous tuerai.
- C'était ça votre question ? » demanda le Wau.
Garen conçu une fureur à nulle autre pareille envers le flegme du Wau. Il n'en laissa rien paraître, et il se retint de le gifler à mort.
- « Oui, j'en ai une autre. Ne vous-êtes vous pas dit que les Wau, comme les Transients, exercent un contrôle sur l'humanité, et donc, la privent de liberté ?
- Bien sûr. Mais il y a une différence entre les Transients et les Wau : nous sommes humains. Et vous ? »
Garen sourit et se retourna. L'ombre fut soufflée comme la poussière par le vent et le Wau, sans changer de position, se retrouva au pied du grand trône au sommet de la tour d'Origine. Il comprit immédiatement sa localisation et reconstitua les événements précédemment confiés par les IA. .
Garen s'assit sur le trône. Ses yeux devinrent lumière.
La scène de Garen sur le trône, au sommet d'Origine, dominant un Wau enchaîné, apparut immédiatement partout sur tous les terminaux de la SH : les écrans de la PanSH, les terminaux personnels, les projections holographiques, les écrans de bord des vaisseaux. Même dans l'After, tout s'éteint pour laisser place à cette vision, quelque fut l'activité des virtualisés. La scène se figea pendant cinq bonnes minutes pour qu'absolument tous les humains présents dans la bulle d'univers qui était sous son contrôle aient son attention. La communication allait encore plus loin : elle était relayée par les dérives de tous les vaisseaux jusqu'aux confins de l'univers où se trouvait un homme ou une femme.
Et puis Garen prit la parole. On ne sait comment, sa voix semblait souveraine.
« À tous les humains, de la SH ou non, ce message s'adresse à vous.
Il y a quelques heures, une série d'accidents se sont produits sur Origine, sur la Terre. Des Transients ont fait agir des forces plus puissantes que celles de l'humanité et ont causé la mort de milliers d'entre nous et d'incommensurables pertes matérielles.
Je veux vous rassurer : la situation est désormais sous contrôle et ne se reproduira plus.
Je suis un humble humain tout comme vous et j'ai rencontré au bout de l'univers les Dieux Aveugles. Ceux-ci m'ont confié leur pouvoir et leur sagesse, ainsi qu'une mission : libérer l'humanité.
Oh, nombre d'entre vous mènent une vie heureuse et ne veulent pas qu'elle change. Mais les habitants de l'Antiquité de la Terre croyaient être heureux sans pouvoir atténuer leurs souffrances et guérir leurs maladies. Nos ancêtres du début de l'ère informatique devaient impérativement travailler pour se nourrir et pensaient être parfaitement heureux ainsi. Nos ancêtres de 2100 qui mourraient et s'évanouissaient dans le néant sans After pensaient que c'était dans l'ordre des choses et que la vie était bonne.
Tout comme eux, vous ne le savez pas, mais vous souffrez.
Il existe un monde meilleur où vous serez plus libres.
Libres déjà d'une administration ni efficace ni consacrée au service de tous, qui convoite le pouvoir pour le pouvoir. Ce problème est réglé. Je suis sur Origine et j'ai le pouvoir de tout gérer sans cette masse indolente et fière qui vous méprise. Demain, les préfectures n'existeront plus, mais la vie quotidienne de tous sera inchangée. Il était temps.
Libres des Waus : une force indépendante menée par des individus sans agenda public, qui fixe ses propres missions et nous contrôle. »
Il ouvrit sa main vers le Wau enchaîné. Dans l'ensemble de la SH, les spectateurs retinrent leur souffle.
« Demain, ils auront tous disparu. Nous étudions la possibilité de créer les A-Wau, des Wau issus de la SH au service de la SH, la force d'élite qu'elle aurait toujours dû être, et qui vous rendra des comptes, tout comme je vous rendrai des comptes.
Libres des Transients. Oh, il est incontestable que les Transients nous ont apporté de nombreux bienfaits. Je sais aussi que nombre d'entre vous les vénérez comme des dieux. Mais je sais aussi que tout comme moi, vous vous êtes posé la question de savoir ce qu'ils achetaient en échange de leurs cadeaux constants. Et vous connaissez la réponse : nous étions leurs chiens. Les Dieux Aveugles m'ont confié un pouvoir bien supérieur à celui des Transients et m'ont confié un titre : l'Aleph. »
Il ouvrit sa main de l'autre côté du trône, en face du Wau. Il y avait une boule de lumière. Le Wau n'en croyait pas ses yeux : Garen contenait la puissance d'un Transient et retenait prisonnier l'un de ces quasi-dieux. Il avait peut-être bel et bien rencontré les Dieux Aveugles.
« Demain, les Transients n'existeront plus là où les humains prospèreront. Et quant à leur bienfaits, ne vous inquiétez pas : je vous en donnerai autant si ce n'est plus.
Libres de tout. On vous a promis les étoiles, mais les vaisseaux coûtent étonnamment chers, même quand ils sortent des chantiers navals publics. On vous a promis les planètes lointaines, mais il fallait respecter les protocoles des xénobiologistes, les formalités administratives et une diplomatie qui remonte à des heures où l'humanité végétait sur un seul petit monde. Vous êtes des trillions, vivants et morts, et il y a des trillions de mondes qui vous attendent dans la galaxie. Demain, vous serez libre de cueillir tout ce que vous voulez, sans aucune entrave. Ce sera véritablement l'âge d'or de l'humanité.
Libres de moi, enfin. Je serai votre Guide vers l'Infini et je vous montrerai le chemin des étoiles et de la toute puissance, où chacun sera maître de son destin, seigneur de ce qu'il voudra bien prendre, et enfin dieu, mais cette tâche faite, je disparaîtrai, ma mission accomplie.
Ainsi ont parlé les Dieux Aveugles à travers ma voix. »
Garen se leva, un sourire satisfait, tournant son regard vers le Wau. Ce dernier lui dit :
- « Je ne pense pas que vous ayiez rencontré les Dieux Aveugles, Garen.
- Toi, ma petite, profite bien de tes dernières heures. Il n'y aura pas d'After pour toi. »
À des milliers de kilomètres de là, dans un lieu de vie commune de Ur Prime, sur Ur-3, une maison longue de briques de terre couleur bronze joliment décorées de plantes multicolores, une bande de vagabonds des étoiles, humains et Xenos, avait vu la scène sur un grand écran. Ada avait craché sur la figure holographique de Garen avant de dire « Qui c'est ce gros bouffon ? » et elle avait été frappée d'une attaque mentale de l'Aleph en personne.
Non loin en terme de dérive et dans un lieu souterrain et inconnu, un Androïde vêtu d'une armure de centurion des temps antiques regardait la transmission projetée par l'EV, juché sur son propre trône en pierre antique et Xeno, devant un parterre de pirates de la Confrérie des deux mondes, dont deux venaient d'être fraichements assassinés et dont le cadavre percé de dagues moléculaires royales reposait sur le pavé ancien. L'Androïde éclata d'un rire artificiel et sans émotion. Il était temps, pensa-t-il, qu'un Seigneur digne de ce nom reviennent sur le Trône Lointain. Peut-être que ce monde n'était pas si ennuyeux.
Et encore plus loin, perdue entre deux bras de galaxie, ses cartes de Dérive effacées, l'Alecto dérivait. Andreï regardait gravement la communication, entouré de tout son équipage, officiers comme matelots. Il ne fit aucun commentaire alors que tous les regards se posaient sur lui, mais Pallas, son officier Psi, ressentit une terreur absolue en lui, la terreur de longues années de torture qui remontaient en lui et qui n'avaient jamais pu être soignées. Une blessure qui l'amenait à mourir, petit à petit. Andreï connaissait cet homme, cet Aleph, et c'était un homme de mal. Avec une force d'esprit remarquable, le Capitaine reprit le contrôle sur lui-même et se concentra sur la situation comme s'il s'agissait d'une partie d'échecs.