Chapitre 37
Elle n'allait pas plus vite que la vitesse du son, car, au petit matin, Cass entendit son sifflement, et en déduit même sa trajectoire parabolique; son esprit, qui fonctionnait avec excellence, calculait même qu'elle opérait une trajectoire parfaitement parabolique par la "magie" du jeu vidéo : dans la réalité, le frottement de l'air l'aurait courbée.
Cass plia les genoux, et d'une impulsion qui laissa une marque dans le sol, bondit plus haut que le mât. Elle intercepta en plein air Ariane, pour la repousser encore du plat de la main, et la repousser encore dehors, dans son campement. Les bottes de sept lieues.
Elle se releva alors que les spectateurs se réveillaient. Elle tira de sa toge un vieux parchemin qu'elle déroula - aussitôt elle se dédoubla : il n'y avait pas une mais huit Ariane. Le parchemin de dédoublement des mages, s'exclama quelqu'un dans le lointain.
Les huit Ariane chargèrent de front et Cass augmenta la cadence pour toutes les intercepter et les repousser : une fois, deux fois, trois fois - c'était l'Ariane originale. Les doubles disparurent, et Ariane se releva encore. Elle tira de son griffon un trident bleu saphir, et quand elle le frappa au sol, un tsunami se dressa devant elle pour balayer le village, masquant le soleil matinal; Cass s'accrocha au mât, impossible à déloger car il était codé ainsi, alors que les habitants et les maisons étaient emportés au loin dans la taïga. Ariane, enfin, éclata une ampoule de verre, noire, et l'obscurité fut absolue : Cass ne voyait même pas ses mains. Mais elle entendait. Ariane avançait presque sans bruit, mais le Wau entraîné aurait même pu sentir le simple déplacement d'air à quelques mètres. Elle la repoussa une dernière fois, et encore une fois, sa bourse vibra, indiquant l'émission d'une nouvelle amende pour violences.
Ariane ne se releva pas. Elle était roulée en boule sur le sol, aux pieds de Methodios. Elle pleurait. De grands sanglots, une plainte qui finit de détruire sa voix. Elle pleura jusqu'au milieu du matin, désolant tous les autres joueurs qui pourtant pour la plupart l'avaient longtemps enviée et détestée. Methodios la souleva et l'emmena dans une tente où on entendit encore les sanglots jusque longtemps dans la nuit.
Le soleil du troisième jour se leva. Avant midi, en état de choc, Ariane, le visage défait, sans même sa couronne, s'approcha.
Très simplement, d'un ordinaire obscène au regard des circonstances exceptionnelles, en une phrase prononcée d'une voix blanche, elle accorda une connexion haute à l'Empire de l'Étoile Noire.
Un roulement de tonnerre retentit dans tout Trust, et les joueurs qui n'étaient pas stupéfaits se mirent à hurler de joie. Une voix divine, que la plupart des gens ici n'avaient entendu qu'il y a dix ans ou plus, se mit à tonner du ciel alors qu'une couche noire de nuages le recouvrait.
DEUX EMPIRES ONT FUSIONNÉ
LE TRÔNE DES DIEUX S'OUVRE ENFIN
ACCLAMEZ STELLA NORI
IMPÉRATRICE DE L'ÉTOILE NOIRE,
SOUVERAINE ULTIME DU MONDE DE TRUST !
Oui, il y avait des huées, oui, on hurla le mot "tricheuse", mais beaucoup applaudissaient. D'autres regardaient aux alentours pour ne pas manquer une miette de ce qu'ils avaient attendu si longtemps. Ariane, elle, s'occupait de son hameau, imperméable à ce qu'il se passait dehors - probablement en grande souffrance intérieure.
Une colonne de lumière tomba du ciel sur Stella et le sol trembla. Une plateforme de pierre soulevait la terre du village et porta Stella dans les airs. Ce n'était pas une simple plate-forme : un immense cône de pierre...une tour de Babel, sans escalier. Le monde du dessous devint plus petit et plus plat et elle traversa la couche nuageuse, longtemps, comme si les nuages étaient aussi épais que le monde virtuel était grand. Enfin la tour redescendit et les pieds de Cass retombèrent délicatement sur un sol de marbre bleuté.
Devant elle, un chemin bleu dans les nuages gris. Derrière elle, un bruit. Elle se retourne. Le rougeoiement de braises. Ses yeux s'adaptent, et les braises luisent plus fort, et elle voit un immense démon cornu, épouvantable, ainsi que des humains décharnés, torturés, qui avancent en marchant ou rampant vers elle. Qu'est-ce que c'est que ça...?
Trust est un jeu dont les règles se découvrent au fur et à mesure...peut-être il y a une ultime épreuve ? Elle marche d'un bon pas, et les morts-vivants sont derrière elle. Elle accélère le pas, et ils sont encore à la même distance.
Elle s'apprête à courir, et, saisie d'un doute, elle ralentit et se retourne. Les créatures monstrueuses sont là, mais ont cessé d'avancer. Elles renâclent, comme si Cassandre leur faisait peur.
Une mise en scène finale...pour sublimer le tout. Simple miroir aux alouettes, comme tout le reste.
Alors elle choisit un pas lent pour finir d'économiser ses forces sur le chemin bleu. Les nuages disparurent et firent place à un soleil divin, blanc et doux, pile à la verticale, chassant les monstres en leur arrachant des cris. Le chemin était devenu un pont au-dessus du monde de Trust, et elle voyait les montagnes et les marais, les déserts et les océans, peuplés de cités fondées par autant de joueurs. Eux-mêmes devaient voir ce pont et cette immense cité céleste, car la passerelle menait à un grand palais vertical démesuré, mélangeant l'antique comme le moderne.
Des statues grandes de marbre blanc, parfois sublimes, parfois immondes et obscènes, flanquaient l'entrée. Si la cité était verticale et s'étendait vers l'infini en hauteur, l'ouverture pour y parvenir n'était qu'une série de colonnes ouvertes à tous les vents. De grands escaliers blancs liserés d'or montaient sans fin dans la structure. Cass était un esprit fort, apte à toutes les situations, mais les créatures - des humains déformés - des statues étaient dérangeantes, effrayantes, envoûtantes.
Elle commença à apercevoir le haut des escaliers : une plateforme dominée par un titanesque trône d'or et d'ivoire, assez large pour accueillir un géant de vingt mètres. Le trône des dieux. Devant lui, une femme au teint bis, aux cheveux marrons et lisses, couronnée d'un casque d'or de style inca, appuyée sur un grand bâton d'or et de joyaux.
- « Bienvenue, aspirante au trône des dieux, fit Julia. Tu as bien mérité ta place. »
Cass franchit la dernière marche et n'accorda pas un regard au trône.
- « Julia Prahi ?
- En personne.
- Vous devez honorer votre promesse de répondre à mes questions.
- Vous ne voulez pas, Stella, vous hisser sur le trône des dieux ? Des centaines de milliers de joueurs ont donné des dizaines d'années de leur vie pour ce privilège...un privilège qu'au final vous leur avez pris.
- Pas vraiment. Je vous laisse vous arranger avec eux. Je vais m'asseoir, cependant. »
Cass se posa sur la dernière marche de l'esplanade, les épaules basses. Il était temps que le jeu prenne fin. À son tour, Julia s'assit à ses côtés. Devant elles, les nuages des hautes altitudes avançaient paisiblement, pour s'accrocher parfois à quelques statues. Julia tomba le masque de circonstance et redevint l'humaine, la conceptrice de jeu, et non plus l'actrice de cette mise en scène :
- « Allez, posez-moi vos questions. »