Chapitre 36
La prédiction du chef de L'Échiquier s'avera exacte : le jour d'après, le Seigneur Turin du Grand Bol demanda une connexion au réseau de hameaux de Dame Stella de l'Étoile Noire qui entourait la surface de jeu, et elle se présenta en personne.
La nouvelle fut envoyée à tous les joueurs et un formidable élan d'espoir traversa Trust.
Sortant d'une arche, elle ne portait qu'une vareuse d'officier; aucun cosmétique du jeu ni monture, alors qu'elle aurait pu se payer l'ensemble des espèces découvertes. Turin trouva cette attitude insolente, d'autant plus qu'elle le regardait à peine, mais retint ses mots furieux. La rencontre se fit au creux du Canyon L444, dans un désert de sable noir brûlant qui soufflait au-dessus. Turin, lui, chevauchait un tigre albinos agité, et avait pour toute parure le corps recouvert de tatouages mouvants.
- « Une connexion haute, exigea Cass.
- Mouais, de toute façon j'ai compris qu'on devait se plier à vos règles, pas vrai ? J'accepte. »
La connexion fut établie et l'accord apparut sur les dizaines de milliers de rapports de la Guilde des Explorateurs de toutes les cités, arrachés d'une main tremblante aux fonctionnaires IA par leurs maîtres joueurs.
- « Dites moi, Dame Stella, fit Turin avec une délectation morbide. Vous vous êtes pas dit que maintenant que vous avez ouvert une brèche dans votre barrière, je vais monnayer le passage pour d'autres ? Ça va faire tomber votre petite barrière, pas vrai ? »
Cass se retourna vers lui, fatiguée, un tantinet méprisante, toujours glaciale. Elle voulait lui tordre le cou, mais se souvint qu'elle luttait surtout contre Julia et son fichu jeu.
« Qui sait ? » répondit-elle simplement.
Et elle disparut dans l'Arche.
Un voile d'inquiétude passa sur le visage de Turin, qui laissa la place à un mépris narquois. La brèche est ouverte, et c'est lui qui l'avait fait. Maintenant, trouver un autre hameau dans le coin pour l'exploiter. Ce hameau serait la porte ouverte vers les terres inexplorées de l'extérieur et la seule façon pour les joueurs de s'étendre...il allait gagner des millions de pièces d'or. Le deuxième Empereur, ce sera peut-être lui.
Il tira les rênes de son tigre qui bondit le long des parois du Canyon pour aboutir dans le désert noir (L4443). Il exigea de sa monture la vitesse maximum, plein sud, comme si on le poursuivait, alors que son cœur battait plus fort...il avait une intuition, qui prenait une consistance de nuage noir, une mauvaise intuition...
Stoppant sa course et glissant sur le sable, le Tigre s'arrêta devant un chemin tracé dans le sol. Stella avait enfermé l'espace désormais accessible dans un autre réseau de chemins entre hameaux. Et elle avait gagné un putain de village.
- « ET ALORS ? » cria plus tard Alice au Conseil des clusters de joueurs au-dessus du brouhaha. « Elle a eu un village, et alors ? Qui va lui donner une autre connexion haute ?
- N'importe quel idiot, répondit le Chef de l'Échiquier. Vous connaissez bien mal les joueurs. Ils savent que seuls deux seront Empereurs, et pas eux. Le joueur ordinaire ne rêve que d'un château plus grand, de plus de privilèges et de plus de conquête, surtout si à la clef, cela emmerde les anciens joueurs comme nous. Je suis désolé de vous dire ça, mais on est fichus. J'attends de voir comment elle fera plier Ariane, ça promet du spectacle. En ce qui me concerne, je suis psychologiquement projeté sur le fait de savoir ce qu'il y a sur le trône des dieux, et ma stratégie pour la prochaine partie. »
Et cette prédiction fut juste aussi : pour un petit peu d'espace libre, pour le droit d'exploitation d'une des merveilles trouvées, parfois pour un simple tas d'or qui permettait à un joueur d'avancer sur des territoires intérieurs avec des positionnements de bataillon, Stella fit de son hameau un village, puis une ville, puis un fief, puis une seigneurie (qu'elle connecta alors avec celle de Lucky, contre un mot gentil et un sourire), puis une vavassorie...passant impatiemment par des titres ronflants comme Bey, Rajah ou même Basileus, et enfin elle devint Impératrice, régnant sur des cités-états fantômes hantées de vide sinon de quelques élevages pour maintenir en vie des IA neutres totalement désœuvrées et moroses.
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Que pensait Ariane de la Corneille Noire sur le trône de sa Capitale, la Rome Céleste, une immense ville de marbre blanc qui couvrait la montagne aux cerisiers ? Elle ne se manifesta pas, mais devait se préparer à une confrontation espérée et redoutée.
Lucky avait ouvert un chemin vers la Rome Céleste depuis H1024, la capitale de l'Empire de l'Étoile Noire, et Cass avait enfin relié une route entre les deux capitales. Une arche s'ouvrit, et quand Ariane en surgit, Cass avait disparu. Sans proposition faite, la demande resta en suspens.
Cass était redescendue sur un lointain hameau de l'Empire de la Corneille Noire, quelques maisons en rondins de peuplier sec et peintes de couleurs vives, un lieu appelé Beauté Sauvage. Tout autour, une taïga absolument plane, quelques montagnes blanches au nord, de grosses vaches si rondes qu'on aurait imaginé que quelqu'un les avait gonflées.
Beauté Sauvage survivait avec un élevage de Dindes Délicieuses, une nourriture aussi agréable que facile à se procurer. Sous les cris des villageois, elle tordit le cou à toutes les bêtes. Elle saisit par le col le chef du village qu'elle attacha avec une corde solide au mât où flottait le drapeau de la Corneille Noire. Puis elle emprunta une chaise de bois peinte de fleurs à l'intérieur d'une datcha, la posa à côté du mât, et s'assit dessus.
Un quart d'heure plus tard, un griffon aux plumes d'or et d'argent se posa à l'entrée du hameau. En descendit Ariane, Impératrice de la Corneille Noire : une grande femme à la peau noire, vêtue d'une simple tunique blanche, armée d'une lance d'or, et la tête ceinte d'une couronne de lauriers d'or. Quand elle prit la parole, ses yeux marrons devinrent or.
Elle ne s'approcha pas trop vite : elle avait le temps. Il faudrait quatre jours pour que le hameau disparaisse. Ni amicale ni agressive, mesurée dans ses mouvements, elle garda une distance de quelques pas avec Cass avant de l'interpeller d'une voix très douce :
- « Impératrice Stella, mes hommages. »
Cass se levait, elle semblait fatiguée. Ariane pensa qu'elle ne serait pas un obstacle physique, et fit fiévreusement l'inventaire de failles potentielles dans l'Empire de sa rivale.
- « Nous avons une demande de connexion en suspens, répondit Cass sans protocole. Je sollicite une connexion haute.
- Et finir Trust. Vous imaginez, Impératrice Stella, qu'il faut une compensation exceptionnelle pour ce type de sacrifice. Par curiosité, j'aimerais écouter votre proposition.
- La carotte, dit Cass, c'est que je ne veux pas vraiment monter sur le trône des dieux. Je ne l'ai jamais voulu. Je dois parler à Julia Prahi, la conceptrice, qui se trouve devant ce trône, et j'ai été forcée de jouer à ce fichu jeu. Donc, si j'arrive à lui parler sans avoir à monter sur le trône des dieux, il sera à vous, ou à qui vous voudrez. Le bâton, c'est que dans quatre jours Beauté Sauvage va disparaître, votre Empire va redevenir un Royaume et par effet domino vous allez perdre la moitié de votre ouvrage.
- Pour la carotte, j'imagine que je dois vous faire confiance ? Trust...
- Doutez de l'existence de la carotte, mais dans ce doute, sachez que le bâton est bien réel. Et laissez moi vous faire une prédiction...
...Que vous ne croirez pas, comme les prédictions de la Cassandre de la cité antique de Troie...
- « ...vous allez tenir trois jours et demi avant de ployer. »
Lance soudainement abaissée, visant le cou de Cass, Ariane avança d'un pas en avant. Cass coula autour de la lance et donna un grand coup de main ouverte sur le torse de l'Impératrice, à une vitesse telle que cette dernière fut projetée au-delà des limites du hameau, pour rouler dans une tourbière. Son griffon vint la relever de son long cou. Une colombe annonça à Cass :
LA GUILDE DES ANGES GARDIENS VOUS PRÉLÈVE MILLE PIÈCES D'OR POUR L'ACTE DE VIOLENCE SUIVANT : VIOLENCE AU DELÀ DE LA LIMITE SUR UN AUTRE JOUEUR.
Sa bourse vibra, et son solde de quelques milliards ne changea pas vraiment.
Ariane se redressa et réfléchit à la situation, un peu sous le choc, atteinte, et s'en cacha, ne voulant pas que personne ne voie sa faiblesse passagère. Puis elle tira de la sacoche de son griffon une colombe et des papiers, qu'elle remplit à l'attention d'un vol de colombes. Enfin, elle s'allongea dans les plumes de sa créature et tenta de trouver le sommeil.
S'asseyant sur sa chaise, Cass l'enviait, même si elle se sentait la force de tenir encore quatre jours. Dans le cadre de l'entraînement Wau, qui lui avait été transmis par ses IA connectées, il y avait une façon de rester éveillée et sensible mais immobile, qui était un pseudo repos. Sans pour autant regagner des forces, le métabolisme s'abstenait de se fatiguer.
Dans les heures qui vinrent, le soleil tomba sur l'horizon et un bataillon de soldats issus de la Rome antique s'approcha et construisit un petit campement de toile où flottait le drapeau de la Corneille Noire. Les torches dansaient dans la nuit.
D'autres joueurs, curieux, étaient aussi venus voir le siège inversé de l'Impératrice Stella et s'installaient à l'extérieur du hameau dans des tentes, des maisons champignons, ou sur le dos de gros animaux.
« Vous n'allez pas rester éveillée quatre jours d'affilée en espérant conserver vos forces ? » demanda Ariane depuis le campement.
Cass ne répondit pas, se contentant de la fixer. Ariane poursuivit :
- « Les modérateurs disent que vous ne trichez pas, même si c'est difficile à croire. Je ne crois pas à vos super pouvoirs. Vous allez flancher. Mon général, Methodios, me réveillera dès que vous serez endormie. Bonne nuit de veille, Impératrice. »
Et le soleil se leva, et Cass n'avait pas bougé. Ariane n'avait pas passé une nuit paisible, et elle constata avec mécontentement que les autres joueurs se comptaient maintenant par centaines. Elle les avait traité avec indifférence sinon mépris ces longues dernières années, alors qu'ils peinaient à réaliser ce qu'elle avait brillamment accompli. Elle savait qu'ils l'enviaient, et qu'ils enviaient aussi son pouvoir, ses armes secrètes, et sa proximité avec le but ultime de ce pourquoi ils avaient consacré leur vie dans le jeu. Elle avait dans le fond une chance sur deux de gagner, ce qui était immense par rapport à n'importe quel joueur, même un Roi. Ils seraient capables, juste par jalousie, de se liguer avec Stella.
Ariane s'en voulait et sentit la colère monter. Elle aurait dû, dès la montée de la nouvelle Impératrice, réunir des alliés et lui faire aussi, au plus tôt, un siège inversé. Contre-attaquer avant d'être en péril. C'était maintenant trop tard. Elle attendit midi allongée dans sa tente puis prit un délicieux repas de viande grillée à l'extérieur - comme d'autres joueurs dans une grande fête à ciel ouvert, au milieu des paris sur l'issue du siège. Ils haïssaient manifestement Stella et son blocage du jeu mais ils l'aimaient aussi : elle avait enfin rendu les choses intéressantes. Mais enfin, pensa Ariane, elle ne va pas non plus passer trois jours sans manger ni boire ?
Elle se releva avec une assiette pleine et une coupe et s'avança vers Cass qui se leva aussi.
- « L'assiette de l'amitié, dit Ariane en posant le tout par terre. Trust n'est qu'un jeu. On est dans l'After mais bon, inutile de vous soumettre à la torture.
- Je vais très bien.
- Je la laisse là et vous verrez. J'ai pensé à une autre proposition. J'ai votre attention ?
- Vous l'avez pleine et entière.
- J'ai compris votre objectif. Accordez-moi la haute connexion. Si on peut aller à deux sur le trône des dieux, je fais en sorte que vous soyez avec moi. Si le trône, comme on le pense, accorde un vœu au gagnant, je poserai toutes les questions dont vous me ferez la liste à la conceptrice. J'en fais le serment, et que je finisse pour l'éternité sur Pax si je ne m'y tiens pas.
- Il y a beaucoup trop de "si" dans votre proposition. Je la rejette. »
Ariane opina, tremblante, fit quelques pas vers son campement, puis se retourna à nouveau. Elle hurla sur Cass, de toutes ses forces, tremblante de tout son corps :
- « Salope ! Salope ! Je suis dans Trust depuis DIX ANS ! DIX ANS DE TRAVAIL ! Et je dois m'incliner devant la nouvelle venue ! UNE TRICHEUSE ! TOUT LE MONDE LE SAIT ! J'AI UN PUTAIN D'EMPIRE ! J'AI DONNÉ UN NOM À CHACUN DE MES DEUX MILLIONS DE SUJETS ! TU NE ME PRENDRAS PAS LE TRÔNE, SALOPE ! JE TE HAIS, JE TE HAIS TOTALEMENT ! TU VEUX LE TRÔNE POUR POSER DES PUTAINS DE QUESTIONS ? TU NE L'AURAS JAMAIS ! » elle s'essuya la bouche et poursuivit, la voix cassée d'avoir hurlé : « Je te refuserai toute connexion. Je perdrais mon empire, et donc ? Je le referai.
- J'ai créé un Empire. Je peux faire en sorte qu'une personne plus docile en crée un autre. Et vous, vous aurez perdu la moitié du vôtre pour rien. Je préfère négocier avec vous ici et maintenant car je n'ai pas le temps. »
Les murmures qui bruissaient habituellement chez les joueurs s'étaient tus. Épuisée par sa crise de colère, par son impuissance, Ariane tituba jusqu'à son griffon qui l'emporta dans le ciel. Tous pensèrent qu'elle avait abandonné, mais Cass connaissait la prochaine étape du plan.
LA QUESTION DU JOUR PAR INGO IZAN
- Nous recevons aujourd'hui Teodor, Timonier de l'Anicroche Alecto de la Flotte Stellaire...actuellement autour de... ?
- Je n'ai pas le droit de vous le dire, Ingo.
- D'accord. Gardez vos petits secrets, Flotte Stellaire, même si je ne serais pas surpris que vous soyez dans quelque orbite lointaine d'Antioch, pas vrai ? Bon, ce n'est pas la question - la question du jour est : bon sang, comment fonctionne le grappin inertiel ? Quand on demande aux EV, elles ne répondent rien !
- Les EV ont raison, cependant. Car la réponse est : nous ne savons pas. Nous avons découvert sur Mars vers 2100 un vaisseau Xeno enterré qui disposait de ce que nous appelons les trois merveilles du voyage spatial : la Dérive, la gravité artificielle, et le grappin inertiel. Nous savons leurs effets, nous savons les reproduire, mais nous ne savons pas comment ils fonctionnent, et leur secret est protégé par le pacte de Curiosité SH-transient. Pour le grappin inertiel, c'est simple : on vise une cible, et tout ce qui est attaché au grappin file vers la cible à une vitesse qui est d'environ un tiers de la vitesse de la lumière et qui augmente en fonction du temps parcouru. Il y a donc des effets relativistes, mais on ne l'utilise que sur des courtes distances. Il est inertiel dans le sens où on sait qu'il affecte aussi l'inertie, car on s'arrête brutalement devant la cible sans effet de décélération. On pense que le grappin crée un tunnel dans l'univers où les lois sont différentes entre le grappin et la cible.
- Teodor, je ne comprends rien.
- Ingo, nous vivons à une époque où pour avancer, il vaut mieux admettre que comprendre, car nos vies sont trop courtes.