Chapitre 34
Le métal étincelant, profilé, de l'Alecto reflétait les lumières d'Orion Prime. Le vaisseau, mandé par le corps diplomatique de la SH, s'était retiré de l'orbite de Valentine, une lune marécageuse et interdite, qui, comme la célèbre destination de voyage Escalus, orbitait autour de la géante Vérone, qui elle-même abritait par son immense masse ces deux astres d'une étoile à neutrons. +
Le vaisseau musée désaffecté était parti sur l'orbite de Francisco, et son profil ancien constituait une anomalie aussi étrange que si dans le ciel flottait un trois mâts. Mais durant ces longues années d'exil, le navire avait gagné en splendeur, et pour les Ozys de passage il attirait des regards d'admiration.
- « Je suis plutôt soulagé de quitter Valentine, avait avoué le capitaine Andreï au Conseil présidentiel de la SH, mais entre nous, pourquoi l'Alecto ?
- Vous allez accueillir un protocole de paix pour la guerre civile avec la Ligue, avait répondu Iracema Alta, la présidente de la SH, déjà les yeux sur un autre écran pour une autre réunion pressante. La Ligue d'Antioch a exigé que la rencontre se tienne sur un vaisseau non loin des leurs, un vaisseau désarmé. L'Alecto était déjà dépourvu d'armes et je veux que cela se passe le plus vite possible. Antioch est comme le vent des océans d'Hume, changeant de cap à chaque minute, alors battons le fer tant qu'il est chaud.
- Pour que vous n'ayez pas de mauvaise surprise, Présidente, avait ajouté Andreï, je tiens à vous dire que je suis en disgrâce auprès du Conseil de l'Amirauté. Il n'appréciera guère cette mission prestigieuse.
- L'Amirauté et la Flotte Stellaire se sont montrées incapables de gérer un conflit et n'ont cessé d'envenimer les choses en multipliant les bains de sang inconsidérés. Le simple fait qu'elle vous tienne en grippe est bon signe. Capitaine Andreï, je n'ai pas plus de temps à vous accorder, mais je vous demande une faveur : faites en sorte que la paix soit signée. Vous avez carte blanche.
- À vos ordres, Madame la Présidente. »
L'Endymion vaisseau mère de la Ligue, Piorun, étendait son ombre immense non loin de l'Alecto. À son bord, Sashko Genko, le leader de la Ligue, allait arriver dans quelques heures après qu'une équipe d'inspection ait vérifié que l'Alecto ne disposait d'aucun piège mortel. Cette idée arracha un mince sourire à Andreï.
Une navette avait mené depuis Orion Prime, désormais sous la coupe de la Ligue une délégation annexe mais déclarée de la plus haute importance. La chute d'Orion Prime avait été une prise majeure qui avait changé le rythme du conflit et précipité cette rencontre, et nul doute que le héros de guerre qui avait mené les troupes sur la station allait débarquer.
Andreï, accompagné de Pallas, vint l'accueillir. C'est non pas avec surprise mais plutôt avec curiosité qu'il constata que la délégation était composée d'une adolescente au regard farouche, un fusil en bandoulière, une peluche usée à la ceinture, un Xeno inconnu sur l'épaule. À ses côtés, regard vide, un autre Xeno. Espèce inconnue aussi. Et pourtant...Andreï en connaissait, des Xenos.
Quelque chose serra le cœur déjà lourd du Capitaine : l'adolescente semblait épuisée. Ses yeux portaient quelque chose comme la douleur de la guerre et de l'abandon.
Andreï s'inclina :
- « Bienvenue à bord, Gorylkin. Je suis le capitaine Andreï.
- Salut. »
Elle n'était pas à l'aise et regardait de part et d'autre comme si, tout comme Sashko, elle soupçonnait l'Alecto d'être truffé de pièges. Andreï traça dans l'air quelques signes à l'attention du grand Xeno, et celui-ci répondit aussi en signant. Gorylkin s'exclama :
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- Je le salue également, en langue stellaire.
- Vous parlez la langue stellaire ? Qui vous l'a enseignée ? Attendez, vous faites partie de l'Épopée Humble de Toute vie ?
- Je l'ai apprise auprès d'un ami Xeno. Peut-être voulez-vous le rencontrer ?
- Il y a des Xenos à bord des vaisseaux de la SH maintenant ?
- Juste à bord de l'Alecto.
- Toute la flotte de la SH n'est pas uniquement composée de gens bornés et méfiants, Gorylkin, intervint Pallas.
- Vous seriez bien les deux premiers que je rencontre. Bon, on la fait, cette rencontre ? »
Andreï se figea, puis conclut avec un air entendu auprès de Pallas :
- « Nous avons un peu de retard. Nous vous avons préparé une chambre où vous pourrez vous reposer en attendant. Il y a un inducteur de rêves dans le lit.
- Vous savez que vous pourrez pas me retourner le cerveau avec votre agent Psi, là. Mon pote Alpha me protège de ça.
- Il ne nous reste plus à espérer que vous n'arriviez pas à dormir d'ici là pour que vous soyiez trop faible pour négocier.
- Ça n'arrivera pas, Andreï. »
Et elle le suivit d'un pas léger. Se retournant, marchant en arrière, elle signa en langue stellaire à l'attention d'Andreï : 1
- VAISSEAU DE TOI, BEAU
- GRATITUDE, répondit en signant Andreï.
- TOI AMOUR PEUPLE NON HUMAIN, QUESTION
- MOI AMOUR TOUT PEUPLE, fit Andreï avec un sourire
- CONSÉQUENCE, PAIX POSSIBLE
Et elle se retourna comme une enfant et trottina devant eux, s'émerveillant de la beauté surannée et des détails inutiles d'un navire de la flotte issu d'un temps où les vaisseaux relevaient plus de l'artisanat que de l'industrie.
La nouvelle du report des négociations fut annoncée et créa des tensions. Quand, méfiant et quelque peu furieux, Sashko Genko en demanda à grands cris les raisons, le Capitaine répondit simplement que Gorylkin devait se reposer, et son calme revint si vite que tous comprirent que la jeune adolescente pesait lourd dans la hierarchie de la Ligue.
Bien joué, glissa Aubriana, la déléguée aux affaires étrangères du Conseil de la SH, mais Pallas savait qu'il n'avait pris cette décision que pour le confort d'Ada. Ce type de décision simple, qui plaçait l'humain avant toute autre priorité, avait fédéré comme un bloc de pierre son équipage autour de lui, fut-il condamné pour des années à l'ennui autour d'une lune abandonnée.
Aubriana était tout en réserve et en fermeté : cheveux blancs en chignon, vareuse de la flotte, même si elle n'avait rien de militaire ni en formation ni en manières. Elle présenta son équipe à Andreï, pour finir par son officier Psi, qui n'était pas pour le capitaine une inconnue. Solstice avait remisé ses nombreux bijoux d'argent pour adopter le style militaire et l'uniforme. Son dos s'était raidi, preuve qu'elle naviguait à nouveau depuis quelques années. Son regard fuyait celui d'Andreï, qui pourtant n'avait rien de méchant.
- « Sol est l'officier Psi de l'Endymion Hades.
- Je vois que quand vous ne nous exilez pas sur un parc national à prendre la poussière, vous savez suivre nos recommandations.
- Je ne suis responsable ni de la première décision, ni de la seconde. J'aimerais que Solstice soit le Psi qui supervise la rencontre.
- Ravie de vous revoir, dit glacialement Sol en s'inclinant.
- Je connais bien l'officier Jovana, dit Andreï avec un sourire des yeux. Nous avons eu une relation alors qu'elle était agent infiltré pour trouver les maillons faibles de l'armée. Une fraternisation illégale, mais je n'apprends rien à personne en affirmant qu'elle est courante sur nos navires. J'ai fait une dépression et j'ai demandé à ce qu'elle me retape psychiquement. Elle m'a dénoncé et par ces mystères de la justice interne de la Flotte, on a été rétrogradés tous les deux. Et nous voilà à nouveau, Sol. Je vois qu'on a tous les deux remonté la pente. »
Il se tourna vers l'équipe de sept personnes qui entouraient Aubriana pour observer leurs réactions. Elles étaient éloquentes : la franchise n'était pas vraiment dans l'ADN des politiques et de l'armée. Aubrianna hésita :
- « Vous êtes en train de sous-entendre que vous ne voulez pas travailler avec elle ?
- Je dis plutôt que c'est un élément fanatiquement loyal à sa mission. Mon officier Psi, Pallas, est d'ailleurs aussi tout à fait compétente.
- Est-elle plus qualifiée que Sol ? »
Il était très étrange de les voir parler à la troisième personne d'autres individus en présence. Aubriana poursuivit :
- « Je crois qu'il y a un classement des puissances Psi. Prenons le meilleur élément.
- Prenons les deux, dit simplement Andreï. Antioch va venir avec une de leur Psis rouges. »
Un voile de terreur passa dans les yeux de Solstice.
- « J'approuve. Nous ne serons pas assez de deux.
- Que craignez-vous des Psis d'Antioch ? Ils sont forts ? demanda Aubrianna.
- Forts, et violents. La violence psychique est invisible, donc rarement contrôlée. Mais il pourrait venir à l'idée de leur psi rouge de tous nous tuer, juste parce que cela sert les intérêts d'Antioch.
- Vous serez à la hauteur, Sol ? demanda Aubrianna.
- Pallas sera à la hauteur, trancha fermement Andreï.
- Un dernier point : un Transient a demandé à être présent au sommet.
- Surprenant mais tant mieux. Il sera le garant des engagements pris. Pallas, faites préparer un Androïde. Nous avons un très beau modèle de chrome du siècle dernier.
- Andreï, entre nous, je n'aime pas que les Transients se mêlent de notre politique.
- Je partage votre avis, mais je suis réaliste : ils nous ont acheté depuis des siècles avec leurs merveilles, de la Dérive qui vous a amené ici à la gravitation artificielle qui nous maintient debout dans ce couloir. Et si c'était à refaire, nous prendrions la même décision. Enfin, soyons leur gré de leur courtoisie. Dans le fond, ils n'auraient même pas à demander pour que nous obéissions à leur moindre caprice. »
Il les salua du menton, adressa un sourire à Sol, et poursuivit d'un pas lent dans le couloir avec Pallas.
Quelques heures plus tard, un carillon retentit à la porte de la chambre d'invité où se trouvait Ada et son escorte. La petite était debout, ses yeux semblaient bien plus vifs et son visage reposé. Fusil dans le dos, elle était penchée sur un échiquier et posait les pions au hasard.
Andreï entra dans la chambre et demanda si Gorylkin voulait apprendre.
- « Mais on a le temps ? » demanda-t-elle.
Andreï répondit que oui, même si la vérité était que la rencontre commencerait quand Ada sortirait de sa chambre, et que toutes les délégations, SH comme Ligue, étaient sur les dents en attendant.
Il lui expliqua le mouvement des pions et ils commencèrent une partie très lente. Andreï semblait très concentré sur la partie. Alpha se pencha aussi sur l'échiquier, très intéressé, et le capitaine signa en langue stellaire les règles qu'il expliquait verbalement.
- « Est-ce que vous êtes sympa avec moi pour que j'y aille mollo avec la SH pendant les négociations ? demanda Ada en jouant.
- Non.
- Je pense que vous me mentez.
- Je suis un excellent menteur. Si un jour je vous mens, vous ne le verrez même pas venir. Mais je ne suis pas du côté de la SH. Je suis du côté de la paix. Et si la délégation de la SH, ou vous, Gorylkin, vous agissez de mauvaise foi ou pour servir des intérêts autres qu'une paix durable, je vous tirerai les oreilles.
- Je ne vous crois toujours pas, mais j'aimerais bien que quelqu'un comme vous existe.
- Tenez, dans cette position, votre roi ne peut plus bouger. Vous avez perdu la partie. »
Il se serrèrent la main et convinrent d'aller ensemble à la négociation.
La nouvelle que le sommet allait commencer circula, alors qu'Andreï progressait de son pas lent dans les couloirs avec Ada et ses compagnons, et une agitation aussi sourde qu'intense se manifesta tout autour.
- « J'ai un dossier sur vous, Gorylkin, du temps de votre CRA. Je vois que vous vous intéressiez aux mathématiques.
- C'était une vraie prison, votre CRA.
- Et pour les maths, vous en êtes où ?
- J'aime bien les nombres premiers.
- Quelle est votre théorie ? Je veux dire, sur les nombres premiers.
- J'en sais rien. Je rattrape les découvertes humaines. Je suis à la résolution de Riemann.
- Par une IA. La théorie la plus courante chez les amateurs c'est que la question de la répartition des premiers n'est pas une question. C'est une réponse. C'est une propriété des mathématiques. Je les vois comme les piliers de l'immense cathédrale des nombres. Nos découvertes nous permettent d'en faire le tour, de les regarder sous différents angles.
- Donc c'est comme ça et puis c'est tout ? Ça m'a l'air d'être une réponse de flemmard.
- Je ne serai pas aussi catégorique, mais c'est une possibilité. Le Veritatis, vous connaissez ?
- Tout le monde en parle en mode « c'est trop chelou » ou « ça m'a dégouté des maths ».
- C'est une méthode découverte par les IA. En gros vous affirmez quelque chose, par exemple 1 = 2. Ensuite on applique la méthode du Veritatis. Et il nous dit si c'est vrai ou pas. Mais on a pas le détail de la preuve. On constate le résultat, mais on ne sait pas pourquoi. La recherche en mathématiques consiste de nos jours à émettre des hypothèses au hasard et de les passer au Veritatis.
- Attendez si on a pas la preuve, comment on est sûr que c'est vrai alors ?
- Le Veritatis s'autovérifie. Mais votre question est légitime. C'est le cœur du problème. On est passé de la science à la croyance. Gorylkin, il y a des guerres et des traités de paix, des naissances et des morts, et de nombreux mondes découverts chaque jour, mais votre quête de la vérité dans les mathématiques est l'un des chemins les plus nobles qu'un esprit doué puisse entreprendre à notre époque. »
La salle des cartes était une pièce splendide et, en dehors de quelques pittoresques musées sur les Big Five, relativement unique dans l'univers. L'Alecto disposait d'une pièce d'exposition de cartes anciennes de la Terre Mythique, tout en bois vernis, dominée par un plafond avec une carte du ciel bleue et or datant des âges antiques. Depuis, les cartes en tissu, papier et supports synthétiques avaient été accumulées ici. Avec l'avènement de la Dérive, les cartes stellaires ne représentaient plus des systèmes de façon géographique : Prospero était dans le même bras galactique que la Terre, mais Lennox était dans la Galaxie du Sagittaire, et le trio Ur - Booz - Jerimadeth en bordure des nuages de Magellan. Ainsi, les mondes étaient reliés par des routes annotées de dates, durées et forces de Dérive. Par convention, elles étaient ornées de baleines stellaires et de dragons médiévaux, les soleils étaient bienveillants ou maléfiques, les trous noirs représentés comme des démons.
L'ensemble des cartes formait une fresque, héritage des cartographes de toute l'histoire de l'humanité, aussi fascinante qu'utile. Reléguées sur les parois,poussées dans les coins, on avait installé une grande table ou siégeait déjà Sashko Genko, trapu et énergique, et Télémaque, un aide de camp qui veillait à sa sécurité. À ses côtés, mais avec un curieux espace les séparant, Saturnina, l'officier Psi d'Antioch qui, conformément aux usages de son ordre, arborait une ample robe rouge sang. Elle disposait également d'un stylo antique et de papier, outil presque aussi ancien et absurde que les tablettes d'argile. Pâle et aux yeux blancs, elle irradiait une sensation diffuse de malaise.
En face, la délégation SH menée par Aubrianna, et enfin sur le côté un Transient avait investi un Androïde de métal poli et chromé.
Andreï salua d'un geste l'assemblée silencieuse et s'installa sur le dernier côté. Sans y penser, Ada s'assit à ses côtés, flanquée d'Alpha.
Télémaque fit une remarque sur le fusil de Gorylkin, et Sashko lui imposa le silence. Lui et Ada se sourirent d'un air entendu.
Andreï attendit le silence absolu, celui qui fit résonner le vrombissement doux des moteurs en-dessous et la rumeur paisible et joyeuse de l'équipage, et commença :
- « Bonjour à tous et merci d'être venus à ce sommet qui vise à établir et à signer un traité de paix dans le conflit que se livrent aujourd'hui la Société Humaine et la Ligue d'Antioch. Nos échanges sont enregistrés par l'EV de bord. Un Transient nous fait l'honneur d'assister à cet échange, et je lui en remercie. Pouvons nous avoir un nom pour vous identifier, Transient ?
- Appelez-moi Alpha selon votre nomenclature. »
La voix du Transient n'émanait pas de l'Androïde et était éthérée, étrangement chaleureuse, comme la voix d'un fantôme bienveillant.
- « Il y a déjà un Alpha ici, maugréa Ada.
- Il y en a déjà deux, pour tout vous dire. Mais Transient Alpha Alecto conviendra pour la postérité. Conformément à nos protocoles, je dois vous demander si des individus présents ici font partie du culte de l'Emprise. Cette information n'influera aucunement sur les décisions prises aujourd'hui.
- S'il n'y a pas d'influence, pourquoi demander ? explosa Sashko. Voilà le genre d'hypocrisie typique de la SH !
- Voulez-vous passer outre ce protocole ? demanda Andreï. Cela ne me dérange pas.
- Moi cela me dérange, fit Aubrianna en levant la main.
- C'est bien parti, commenta Sashko.
- Je tranche définitivement, déclara Andreï, et nous tournons la page.
- Je vous interromps à nouveau, dit Sashko, afin qu'on soit tous au clair. Je me suis opposé à cette demande alors vous allez penser que je fais partie du culte de l'Emprise. Et bien c'est le cas, comme ça Madame la déléguée du conseil est satisfaite. Oui oui, on connaît la propagande de la SH sur l'Emprise. Pour le péquin moyen, ce sont une bande de fous qui déclarent « que le plus fort se serve et domine les autres » mais c'est FAUX. C'est un culte Xeno universel qui met en avant l'individu et le pousse à agir de lui-même pour atteindre ses buts. Et comme les entreprises les plus ambitieuses ne se font jamais seules, le paradoxe de l'Emprise, c'est que ses membres s'entraident. C'est sensiblement moins hypocrite que la franc-maçonnerie qui, mille ans après sa création, gangrène encore les sphères de la SH de ses politiques gras, fainéants et pas très futés.
- Sans contredire ce que dit le Président de la ligue, poursuivit Aubrianna, certains membres de l'Emprise prennent malheureusement trop souvent ses indications à la lettre. Il y a eu des drames. Ce culte Xeno est encore à l'étude dans la SH.
- Merci pour vos compléments d'information, dit Andreï. Si personne n'a rien à ajouter...
- J'ai un truc à ajouter, dit Ada en se levant, ce qui la rendait aussi haute que le Transient assis. La femme là, elle s'appelle Solstice. Je la veux pas autour de la table.
- Oh, mais...tu es Ada ? fit Solstice, des yeux étonnés braqués sur Léon. Tu es Gorylkin ? Bon sang...»
Elle sonda psychiquement la jeune fille avant de se prendre une gifle psychique par Pallas, qui ajouta mentalement - et tous entendirent dans leur tête - « pas de ça ici ! ». La puissance de Pallas était impressionnante, à l'égale des Yeux Vides, et Sol en resta choquée. Saturnina, elle, buvait du petit lait.
- « L'officier Solstice est un excellent élément de la Flotte...» commença Aubrianna.
Ada empoigna son fusil et posa l'œil sur le viseur, en direction de Sol.
- « Elle dégage. Tout de suite.
- J'imagine que personne ici n'a envie que ce FAM fasse un trou dans Solstice, puis dans le vaisseau, causant une dépressurisation mortelle et nous tuant tous, conclut flegmatiquement Andreï. Nous vous prions de quitter les lieux, Officier Psi. Pallas fera l'affaire. Solstice, décidément, vous savez laisser une impression inoubliable à ceux dont vous croisez le chemin. »
L'Officier Psi s'éclipsa, tremblant quelque peu. Pallas sentit une pression sur sa perception psychique : c'était Saturnina qui, impressionnée par la gifle psychique, la sondait. Pallas répliqua avec toute sa force et Saturnina se rétracta pour néanmoins lui glisser par télépathie : Pallas, nul besoin de vous sonder pour voir vos petits secrets.
Cette introduction plutôt tendue ayant été entérinée, chaque partie exposa sa vision d'une alliance. De façon presque déprimante, chaque partie exigea des choses qui étaient déjà établies avant le début du conflit, avec de petites variations symboliques, et d'autres moins, comme une liberté de culte plus vaste dans la Ligue, moins de collaboration avec les Transients et plus de liberté dans les interactions avec les Xenos (pour le meilleur et pour le pire). L'objet de tension était Orion Prime : récemment conquise par la Ligue menée, au moins symboliquement, par Gorylkin, c'était une prise de poids. La SH ne se voyait pas l'exiger pour le moment mais demanda des facilités de commerce et d'entreprise qui lui furent accordées pour que les thalers circulent librement et se multiplient.
Andreï acceptait tout d'un ton égal, tranchait toujours en demandant l'apaisement, parfois disait un simple « et pourquoi pas ? » qui rendait une proposition a priori stupide subitement évidente. En encourageant chacun à aller au bout de sa pensée, en reformulant cette pensée avec des synonymes étrangement acceptables, il devenait un instrument étonnant de la paix, même si cela n'allait pas toujours dans le sens des intérêts de la SH.
Le Transient, lui, restait muet.
Quand le silence sanctionna l'épuisement des revendications, Aubrianna relança :
- « Parlons de Dante.
- Nous n'avons pas à parler de Dante, répliqua sèchement Sashko. C'est une extension d'Antioch, et un instrument de paix sociale.
- Rafraîchissez-moi la mémoire, dit Andreï qui savait néanmoins tout du sujet, Dante, c'est cette planète qui est une prison ?
- Disons planète centre de rétention administratif, finassa Sashko.
- Le taux de mortalité dans nos CRA est de zero, répliqua Aubrianna.
- Le taux de mortalité est élevé sur Dante, déclara Sashko avec un sourire. C'est l'enfer sur terre. Mais c'est surtout un croque-mitaine. Nous faisons peur aux gens avec Dante, et ils se comportent bien. Et notre société progresse. Il y a moins de morts sur Dante que de victimes du crime au dernier étage de Prospero. À vous de voir ce qui est le plus acceptable pour le bien commun.
- Est-ce que dans le cadre de cette négociation, Antioch peut s'engager à améliorer les conditions de vie sur Dante ? demanda Andreï avec un signe de tête qui disait « sans forcer hein ».
- Oui, oui. Mais que cela ne sorte pas d'ici. Je ne veux pas que les exilés meurent. Mais je veux que ceux qui ne le sont pas croient en la cruauté de Dante. »
Le reste de la discussion sur le sujet se clôt par un échange de mimiques silencieuses.
- « Avons-nous statué sur tous les sujets ? relança enfin le capitaine.
- Non, dit Ada qui s'était peu exprimée jusqu'alors. À qui appartient Caliban-1 ? »
Chaque partie la revendiqua aussitôt et Andreï fit un geste pour les faire taire. Le Transient bougea imperceptiblement pour fixer Ada.
- « À qui appartient-elle selon toi, Gorylkin ?
- La langue stellaire a été découverte sur cette planète. Je pense qu'elle devrait revenir à tous les Xenos, et tous les humains. À tous, quoi.
- Faire de cette planète un espace commun, comme l'est l'espace intersidéral ? Je trouve que c'est une idée intéressante. Qu'en pensez-vous, Sashko et Aubrianna ?
- Je ne suis pas d'accord. Je n'ai pas d'information sur Caliban-1 juste là, mais bien entendu qu'elle a été fouillée par les xénobiologistes de la SH et nous l'avons revendiquée, bien sûr, fit Aubrianna. La langue stellaire a bien été découverte par un humain, c'est ça ? Je crois.
- Vos connaissances sont bien vagues, ironisa Sashko, pour ne pas dire improvisées. De son côté la ligue a positionné quatorze stations d'habitation, des shareplace, autour de Caliban-1. La plupart ont fait l'objet de massacres unilatéraux de la SH. Des attaques surprises, sanglantes, injustes.
- Nous avions de bonnes raisons de le faire...
- Oui, votre explication officielle est que nous fabriquions des armes à partir d'artefacts Transients sur ces stations. C'est faux, et tout le monde le sait maintenant. C'étaient de simples colons, mais comme quatorze stations ça commence à faire un peu beaucoup et que vous alliez perdre un système, vous avez ouvert le feu. Ils étaient innocents. Pas vrai, Gorylkin ? Elle le sait : elle était là. C'est une survivante de vos opérations.
- Arrêtez de parler pour ne rien dire, grogna Ada. J'ai demandé à ce que Caliban-1 soit une planète pour tous. »
La discussion allait repartir de plus belle quand le Transient leva la main. Toujours avec sa voix chaude d'outre tombe, il dit simplement :
- « Caliban-1 est une planète peu intéressante et hostile de bien des façons. Il est, il me semble, peu avisé de se disputer une paix durable à cause d'un lieu sans intérêt à moyen terme pour votre civilisation. Une solution sage serait de se donner cent ans de réflexion. Aucune partie n'est lésée et la paix est garantie.
- Les Xenos sont intéressés par Caliban-1, affirma Ada.
- Personne ne les empêche de la visiter, répondit le Transient.
- Vous avez l'air de connaître Caliban-1, dit Andreï à l'attention du Transient. Pourriez-vous nous la décrire en quelques mots afin que nous puissions fonder notre décision ? Nos EV sont étonnamment peu loquaces sur le sujet, appuyant la thèse de Sashko comme quoi aucune expédition de xénobiologie sérieuse n'y est allée.
- Parce que la SH censure les informations, affirma Ada sans que personne ne lui prête attention.
- Avec plaisir. C'est une planète de climat froid, assez jeune, avec des montagnes élevées. Une forte humidité, un cycle de l'eau dense, crée un manteau de nuage permanent. Les humains peuvent y évoluer à condition d'avoir un support léger en oxygène. Avec vos modifications génétiques modernes, peut-être est-ce même inutile. Aucune civilisation n'a encore émergé de la planète, tout au plus quelques créatures sensibles, marines comme terrestres. Il existe quelques ruines d'une civilisation aujourd'hui transcendée...un avant-poste colonial. Il n'existe aucun vestige pertinent apte à améliorer le niveau de progrès de votre société, sauf un guide complet d'une langue Xeno, appelée langue stellaire, qui est devenue populaire chez quelques civilisations Xenos.
- Chez TOUS les Xenos ! cria Ada.
- Chez tous les Xenos de votre connaissance, précisa le Transient. Pour conclure, il y a mille mondes au-delà de la Grande Porte du Lointain plus propices au développement de votre civilisation que Caliban-1. Ce serait une folie de miser la condition d'une paix sur cette planète...mais l'humanité n'est pas exempte de folie.
- Après avoir pris connaissance de ces éléments, il ne me semble pas incohérent de suivre l'avis de notre conseiller Transient et de repousser la question de Caliban-1 de cent ans, commenta Andreï. Tous les points ayant été traités, êtes vous d'accord pour que l'on édite une convention pour la paix ? »
Ada avait frappé sur la table et s'était levée.
- « Je me casse.
- Et où irez-vous, Gorylkin ?
- C'est pas vos oignons, capitaine pas-de-couille.
- Votre navette est retournée à Orion Prime. Accepteriez-vous de prendre un Tyger de la Flotte Stellaire ?
- Un vaisseau avec un mouchard dessus, je parie.
- C'est le cas, avoua effrontément Andreï. Mais c'est mieux que pas de vaisseau du tout. Et libre à vous de trouver le mouchard et de l'enlever. Je serais vous, j'accepterais. Un vaisseau, c'est un beau cadeau d'adieu.
- Je le prends. Mais on se reverra.
- Entraînez-vous aux échecs d'ici là. Pallas, demandez à un officier de faire le nécessaire. »
Pallas s'inclina et donna un ordre mental. Alors qu'Ada partait, furieuse, avec ses Xenos, impassible, plus robotique encore que l'Androïde qui lui faisait face, le capitaine Andreï procéda à l'édition et la signature d'un traité de paix dont il avait mené les négociations de main de maître.
Saturnina prit congé d'une démarche alanguie, passant devant Pallas pour la défier une dernière fois - ou la séduire ? Comme tous les psis rouges, elle semblait à moitié dérangée. Elle toisait aussi de bas en haut le Capitaine, qui semblait insensible à ses minauderies menaçantes.
- « Ainsi donc l'adage « Un psi rouge ne part pas sans une vie » est remis en cause aujourd'hui, ironisa dangereusement Pallas.
- C'est exagéré, répliqua Saturnina. Cela dit nombre d'Antiochiens préféreraient que ce soit effectivement vraiment exagéré. Mais puisque vous insistez, à défaut de prendre une vie, je vais prendre par une petite phrase la confiance que votre cher Capitaine vous porte. Andreï, il y a plus de secrets dans la tête et le cœur de votre officier Psi que dans la terre et le ciel. Des secrets qu'elle ne voudrait surtout pas que vous découvriez.
- Qu'elle garde précieusement ses secrets. Pallas a ma confiance absolue, dit Andreï avec un mince sourire et un calme souverain. Allez en paix. »
Pallas soupira. Plus de secrets que dans la terre et le ciel...