Chapitre 32
Cass fut menée dans un vaste hall baigné d'une brise délicate. Des rideaux fantomatiques donnaient sur l'activité joyeuse de la capitale. Au bout d'une table longue à en être ridicule : Lucky, un sourire au visage et une coupe à la main. Cass s'assied au coin près de lui.
- « Deux jours là où j'en aurais mis six. Je vous trouve sublime, Stella.
- Faites-moi la grâce d'honorer votre part du marché, Lucky », répondit-elle en croisant les mains.
Des enfants serviteurs disposèrent, presque en dansant, des assiettes de coquillages et du pain chaud. Les coquillages semblaient inconnus à Cass, y compris quand elle sollicitait des IA de support à travers l'Armure : ronds, la chair lovée en spirale comme un ver à l'intérieur.
- « Le 7e jour, c'est nourriture de la mer et des fleuves. Voici des galaxies marines de la Grande Baie Bleue, qui appartiennent à un fils de pute de baron nommé Matthieu. Matthieu ? Sérieusement ? Quel nom à la con.
- J'aimerais passer sur la dégustation et l'onomastique pour aller droit au but et apprendre les règles du jeu.
- L'ono...quoi ? Bordel. Mangez donc ! Cela fait partie de l'apprentissage. »
Lucky ne regardait pas Cass dans les yeux, il était affalé sur son siège comme un adolescent. Il s'était séparé de son turban, pour montrer des cheveux courts en bataille. Cass sentit, mâcha et engloutit une spirale, avant d'en prendre une deuxième. Avant goût d'iode puis goût profond de fruit mûr, de tabac et de bois.
- « Trust, comme beaucoup de jeux vidéo, ne se contente pas de nous proposer des concepts visuels nouveaux, comme un dinde arc-en-ciel ou des rivières qui coulent à l'envers. Il nous propose, chose extraordinaire, de faire l'expérience du goût de substances qui n'existent nulle part dans l'univers.
- Les règles, Lucky.
- J'aimerais que vous vous détendiez. Ce repas va être long et vous allez en avoir pour plus que votre part. »
Lucky avait pris un ton froid et sérieux. Ses yeux, qui brillaient d'argent, devenaient acier. Il y avait, se dit Cass, une dureté brutale quelque part en lui qui pouvait surgir n'importe quand.
- « Mais j'ai l'impression que je dois capter votre attention alors...Falco ? »
Un intendant vêtu de bleu se pencha.
- « Faites venir Dame Cassandre. »
À ce nom, Cass se raidit, et Lucky ne manqua pas de le remarquer. Falco s'éclipsa et après un silence bien trop long les portes s'ouvrirent à nouveau pour faire entrer Dame Cassandre.
Elle était semblable, à quelques traits près, à Cass. L'uniforme était le même, ce qui jetait le trouble, mais le visage, surtout de profil, était vraiment identique. Non pas un clone, mais plutôt une sœur jumelle qui n'aurait pas souri de la même façon.
Dame Cassandre s'approcha et s'inclina devant Lucky et lui demanda s'il avait besoin de quoi que ce soit. Sa voix était très différente. Cass avait un ton grave et lent quand cette Cassandre avait la voix chaude d'une ado à peine adulte.
- « Oui, Cassandre. Dites-moi depuis combien de temps êtes-vous à mon service ?
- Cela fait maintenant six ans, depuis que vous avez fondé le fief, mon seigneur. »
Il la congédia. Lucky se tourna vers Cass :
- « Est-ce que vous voulez que nous parlions de ces foutues règles, Stella, ou est-ce que vous voulez que je vous raconte une petite histoire, certes longue, certes plutôt autocentrée, mais qui vous éclairera sur ce petit mystère de Dame Cassandre ?
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- Stella, vous êtes une garce impayable. Vous avez l'obsession et les seins d'Ariane, vous avez tout d'une impératrice...sauf la patience. Je pense que je vous aime bien. J'adorerais me battre avec vous. Très bien, suivons l'ordre du jour. »
Lucky était un type plus intelligent que son vocabulaire et sa nonchalance suggéraient. Il avait commencé Trust il y a une dizaine d'années, par ennui, et après un séjour sur Pax qu'il n'avait pas apprécié. Trust était pensé comme un jeu de négociation. On fait grandir des villages, et on a la possibilité de construire une multitude de bâtiments qui attribuent des pouvoirs aux joueurs. Par exemple, une Guilde d'Exploration donnait les hameaux disponibles proches. Une caserne pouvait envoyer des soldats dans un certain rayon pour réserver un hameau le temps qu'un joueur arrive sur place. Ces bâtiments crééaient des rapports de force qui permettaient de ne pas laisser les négociations bloquées. Certains bâtiments, comme la Salle de Méditation qu'indiqua Lucky derrière lui avec sa coupe, ne servaient à rien d'apparent ou d'encore découvert. Enfin, la moitié des bâtiments, toutefois, n'étaient là que pour le plaisir des joueurs : tisserands et mages qui changeaient l'apparence, restaurants plus ou moins prestigieux, cinémas, et même jeux vidéo procéduraux qui n'existaient qu'en exemplaire unique dans chaque cité. Ainsi beaucoup succombaient, comme Lucky avouait lui-même avoir succombé aux délices de Capoue : ils arrivaient à une qualité de vie et de pouvoir qui était d'une si grande satisfaction qu'ils n'évoluaient plus dans le jeu.
- « Les délices de Capoue, putain, rajouta Lucky. Je ne sais pas qui était cette Capoue mais avec les joueurs on parle aussi « d'aventures de Capoue ». Trust n'est pas simplement un jeu grand scope comme je vais vous l'expliquer, il y a un million de personnages intéressants, passionnants, beaux ou laids, qui vous entraînent dans leurs aventures, et dont on peut faire sa cour et son entourage. Et si vous aimez manger ces coquillages inconnus, imaginez un peu la qualité de la baise qu'on peut obtenir ici, à vous rendre dingo. »
Cass ne cillait pas, prenant des notes mentales. Il poursuivit avec plus de sérieux :
- « Il y a une dimension micro-management où l'on peut se perdre, pour toujours. Le moindre serviteur de ce château, ce sont des centaines d'heures d'aventures, kidnapping, guerre, négociations, voyages, cartes au trésor, trahisons, amour...
- Une vie bien remplie...
- C'est là qu'on voit que c'est un jeu. Dans la vie réelle, on se fait chier. Et l'ennui manque parfois. Tout homme a besoin de sa part d'ennui. C'est aussi pour cela que les choses évoluent lentement je crois. Jouer sans discontinuer nous déshumanise. »
C'est ainsi qu'Ariane de la Corneille Noire, assez rapidement, a pu construire son Empire - aussi parce que les joueurs étaient curieux de voir ce qu'était un Empire - mais un second Empire signifierait laisser la victoire à Ariane et son concurrent, et le jeu ralentissait considérablement depuis. Les Royaumes s'étendaient, les négociations devenaient plus âpres.
Alors que défilaient sur la table des sushis d'étoile de mer, des homards d'eau douce rôtis, et même des moules à la chair sanglante et sucrée, Lucky détailla abondamment les règles précises du jeu et les quelques contournements ou évolutions qui étaient susceptibles d'arriver. Il expliqua ainsi que quand un joueur arrive sur un nouveau territoire et découvre disons, un nouvel animal, ou un caillou, il y a une petite chance qu'il ait une propriété extraordinaire encore non découverte. Cette propriété va donner lieu à la création d'un nouvel objet et le joueur en aura l'exclusivité qu'il pourra négocier. Ainsi un jour un joueur du nom de Bimbi a trouvé les fameuses pierres négatives de Bimbi, des pierres plus légères que l'air qu'il avait récupéré dans un arbre. Avec ces pierres, la guilde des artisans d'une ville peut créer une montgolfière qui donne une vue sur les environs. Le jeu est toujours sous la menace d'être renversé par une découverte fondamentale. Lucky, qui n'était pas avare d'informations, termina par un petit inventaire des joueurs acharnés qui voulaient gagner : Ariane, bien sûr, mais Deidre, une Reine qui n'a pas hésité à recourir au chantage avec des espions hors du jeu pour tailler son royaume (mais également à monnayer son corps contre des connections, précisa Lucky sans innocence) et enfin Yarden, le chef de l'initiative des 2048, qui, charismatique, avait convaincu des pauvres cloches qu'il y avait de la place pour tous sur le trône des dieux.
À la fin de son récit, le soleil se couchait et Lucky regardait nerveusement le balcon aux rideaux blancs, et le disque rouge qui effleurait l'horizon. Son regard se posait sur Cass, et il était sur le point de rajouter quelque chose, mais il s'abstint. Cass nota son silence.
- « Une question, fit-elle. Si je vais dans un hameau qui forme la base des connexions de l'Empire de la Corneille Noire et que, je sais pas, je brûle leurs cultures, ils vont mourir de faim et le hameau va disparaître ? Par voie de conséquence, l'Empire redeviendra royaume.
- Pas comme ça, dit Lucky qui regardait toujours pensivement le soleil couchant, puis Cass. Déjà, Ariane est une joueuse solide. Elle a sécurisé tous ses hameaux. Mais oui, un ou deux doivent dépendre de l'élevage d'animaux. Vous pouvez annuler l'élevage en prenant soin de tuer tous les animaux, y compris ceux qui sont en dehors du village et identiques. Mais voilà ce qu'il va se passer : Ariane, ou le type qui lui a cédé la connexion avec son hameau, vont arriver dans l'heure et reconstruire le bâtiment en sélectionnant un autre animal.
- D'accord, et si je suis devant le village et que je les repousse ?
- À la main ? dit Lucky avant d'éclater de rire. Avez-vous essayé de vous battre dans ce jeu ? On ne peut pas se faire mal. Jetez-vous dans un ravin, essayez de trancher la tête d'un joueur, tout rebondit sur nous comme si nous étions en caoutchouc. Sinon ce serait la loi du plus fort. On ne peut même pas enterrer vivant un type : il se déterre aussitôt, et on a une sacrée pénalité en or pour avoir tenté. J'ai essayé, je me suis fait baiser.
- Si je la repousse juste à l'entrée du village ?
Elle viendra juchée sur une créature monstrueuse, comme un de ces putains de crocodiles géants du désert de Sugud. Je parle d'un bestiau de cinquante mètres de long.
- D'accord, et imaginons que je sois plus forte que le crocodile ?
- Elle attendra. Elle aura six jours pour que le hameau disparaisse. Vous allez bien dormir à un moment, non ? Vous allez piquer un somme et elle entrera dans le hameau.
- Ok, imaginons que je sois un robot et que je ne dorme pas.
- Stella le robot, d'accord, éclata de rire à nouveau Lucky. Laissez moi un peu réfléchir. Si j'étais elle, voici ce que je ferais : il existe un artefact assez rare, qui coûte un million de pièces d'or, qu'on peut construire si on a une guilde des mages et une guilde des artisans, ainsi que de la soie dite « soie la plus pure » venue de la Plaine d'Amasya. Cela permet de créer les bottes de sept lieues. C'est à usage unique, mais Ariane doit en avoir cinq ou six. Elles permettent de nous faire voler dans le ciel dans un bond unique, et d'arriver pile au centre du lieu qu'on indique; pour un hameau c'est le mât où flotte le drapeau. Quand elle touche le mât, en une fraction de seconde, elle peut réinitialiser le bâtiment.
- Il faut que je la voie arriver du ciel et que je la repousse, c'est ça ?
- Ouais, c'est dans la poche Stella, prenez juste en compte qu'elle arrivera à la vitesse d'un missile et que le mât fait six mètres de haut. Compliqué, pas vrai ? »
Cass ne répondit pas, absorbée dans l'ébauche d'une stratégie. Lucky demanda à se faire servir des liqueurs de figue, du gin et de la liqueur des étoiles. Ils trinquèrent et Cass consentit, par gratitude envers la générosité d'information de Lucky, à lui accorder du temps pour qu'il raconte son histoire.
Dans le ciel montaient des halcyons d'argent dans lesquels se reflétaient la lune.
- « C'est un secret de polichinelle, mais la Confrérie des Deux Mondes est basée sur Booz. Vous voyez de quoi je parle ?
- Les pirates, commenta Cass.
- Hahaha des pirates ! Ça fait penser aux épopées de l'ère pré stellaire. Vous savez quoi sur eux ?
- La Flotte Stellaire parle d'une poignée de marginaux drogués. »
Lucky sourit avec assurance. Cass devina soudainement avec effroi que les "pirates" n'étaient pas une bande de marginaux drogués, du tout.
- Marginaux, c'est pas faux. Drogués, ça arrive. Une poignée...une poignée...mais oui...Mafia, pirates, cartel...c'est l'opinion de la SH. Il y a un peu de tout ça, et bien plus. Ils se prennent pour une mafia, agissent comme des pirates et cultivent la cruauté comme des cartels. Ils ont un goût d'indépendance et se branlent tous sur cette foutue Emprise. Mais il y a, chère Stella, derrière ce miroir aux alouettes un projet structuré étonnant...je n'en dirais rien, même en étant dans l'After. Je suis né il y a environ cent cinquante ans d'un membre de la Confrérie et d'une esclave qui se disait issue d'une famille bourgeoise de la Terre mythique, capturée lors d'un raid. Alors que j'avais trois ans, elle s'enfuit de leur repaire et va vivre, avec trois autres rescapées, dans les marais. Une vie âpre, dans l'inquiétude d'être capturé de nouveau. Pas mal de cauchemars et d'insomnies. On était entouré des Hiboux de Booz, des Xenos indigènes...vous connaissez ?
- J'ai entendu dire qu'ils communiquaient avec les univers parallèles.
- Vous êtes très bien renseignée, étonnamment. Étonnamment. Passons. Les Hiboux étaient très méfiants. Lors d'un projet de la SH, qui est devenu le projet Lodovico, vous savez, le procès, là, avec le Transient, et l'exil...peu importe. En gros la SH les chassait, prenait leur fluide cérébral pour en faire je ne sais quelle connerie. Mais ces Xenos nous ont observés, et on s'est entraidés. Je les rencardais sur les raids de la SH. Et un jour m'ont donné une vision. Je vais évoquer ma vision bientôt, mais je vais vous parler de la suite, d'abord. Je suis retourné à la civilisation. Adieu les mamans, je retourne au QG. Je taille mon chemin dans la hiérarchie de la Confrérie, au sens propre, si vous voyez ce que je veux vous dire. Oh, les Frères ne sont pas des marrants, mais moi, j'avais à faire à des Xenos des marais dès mon plus jeune âge, et je savais ce que ces salauds avaient fait à ma mère. Et j'avais eu la vision. J'ai accédé à de hautes fonctions...presque le sommet. Je volais dans un Ozymandias qui avait une gueule de requin avec tout l'intérieur en or. J'avais trente trois ans quand mon lieutenant, une petite pute du nom de Malia, m'a dénoncé comme quoi j'avais trahi les secrets de la Confrérie...foutaises, mais c'était une façon aisée de me condamner à mort et de prendre ma place. J'ai foncé vers Lennox et j'ai braqué un type plein aux as qui revenait d'Escalus pour me payer un aller simple rapide dans l'After. J'ai aligné les orgies sur mon île Sanctuaire et j'ai erré plus ou moins dans Big City, sans jamais retrouver des anciens Frères. J'ai tenté Pax, une fois. C'était à chier.
- Il paraît que tout le monde termine sur Pax. »
Le sourire de Lucky s'éteignit sous des yeux mélancoliques.
- « Vous savez ce qu'il se passe sur Pax ?
- Vous vivez la vie d'une autre personne.
- Oui, vous oubliez tout, et vous êtes à nouveau un bébé, puis un garçon...ou une fille...vous vivez la vie d'une autre personne en temps réel. Sans savoir que vous êtes une autre personne. C'est vous, quoi. Et puis à un moment, on va mourir, on a drôlement peur de la mort, et puis on meurt, et boum, on se réveille ici. Une seconde on pense que c'est le paradis, et l'After vous retélécharge votre ancienne personnalité. Vous imaginez la haine ? C'est pas anodin, tout ça. Ça nous change.
- Donc vous n'êtes plus le vrai Lucky, d'une certaine façon ?
- J'étais un type né en Inde, un état ancien de la Terre Mythique, vers 2150. Un type bien seul, qui a trimé tout sa vie pour rien. Qui a beaucoup souffert. Qui a connu qu'une seule femme, et ça n'a pas marché. Il avait quelques copains, mais il est mort seul. Il n'a rien construit. Il y avait encore la loi du marché à l'époque, les devises et l'absence de protection sociale. Un peu comme moi dans les marais...il devait trimer chaque jour pour voir le prochain. Je suis mort idiot, en idiot. Ma vie de merde d'avant à laquelle on a rajouté une couche de merde.
- Ça vous a changé, donc ?
- Ouais. Il y a un avant et un après. Vous savez, ce que disent les Psi ? Qu'ils ne savaient pas leur solitude avant d'avoir leur pouvoir. C'est la même chose. Vous pensez avoir de l'empathie pour les autres, mais en fait, vous vous projetez dans la personne et vous avez de l'empathie pour vous-même. Là, en vivant littéralement la vie de l'autre...ouais, on devient empathique. D'ailleurs, je me suis réfugié ici après...j'étais devenu trop différent. Et ouais. Je me mets plus facilement à la place des autres.
- On dirait que vous détestez ça.
- Soit je déteste ça, soit je déteste ce que j'étais avant.
- Un sociopathe ? Charité bien ordonnée commence par soi-même. Pardonnez-vous.
- Vous savez ce que disent les Transients sur l'After ?
- Qu'après l'After, nous devenons Transients.
- On devient empathiques, en tout cas. Des mous. Incapables de mener une guerre. Je ne sais pas si vous vous méfiez des Transients, Stella, mais je ne les trouve pas empathiques, eux. Peut-être la promesse de la transcendance est une façon pour ces fils de pute de nous contrôler.
- À dire vrai, je me méfie des Transients.
- Vous faites bien. Après Pax, je suis revenu ici. J'ai roulé ma bosse, et j'ai construit ce palais, un peu guidé par une intuition inconsciente et vous savez quoi ? J'ai renoué avec la vision de ma jeunesse. Celle qui m'avait été donnée par les hiboux de Booz. Les hiboux parlent la langue stellaire, mais sur Booz, tout le monde la baragouine - c'est une langue avec les doigts. Et ils rentrent dans votre tête comme des Psi. Ils m'ont donné...une vision de gloire.
- Qu'est ce que la gloire pour un Seigneur qui a déjà tout ?
- Tout ça, Trust, l'After, c'est de la merde, du virtuel, du faux. Je me suis vu Général, guidant l'ensemble de l'humanité dans une bataille stellaire immense, qui ferait de moi le sauveur de mon espèce. Et j'ai aussi vu, au sommet de ma gloire...et bien j'ai vu ce palais, ce soleil couchant de tout à l'heure, ces rideaux et ces oiseaux, jusqu'à la petite fissure dans la pierre d'une dalle. J'étais vêtu comme un prince. J'étais vêtu exactement comme je le suis aujourd'hui, et j'avais des yeux d'argent. Et avec moi, dans sa tenue d'officier, une femme nommée Cassandre, qui me prenait la main et qui me guidait sur le balcon, et elle m'embrassait. J'avais donc presque tout, sauf Cassandre.
- Et la bataille stellaire.
- Elle viendra. À défaut de trouver Cassandre, j'ai essayé de la recréer ici avec la Guilde des Illusions, mais voici que vous arrivez. Vous êtes presque parfaite. Juste votre nom. Il ne colle pas. Je voyais l'heure de mon règne arriver. Vous ne voulez pas changer de nom ?
- Je n'ai guère envie de vous embrasser, Lucky, même si vous me semblez au désespoir de trouver votre Cassandre. Mais voici une explication : les Hiboux ne lisent pas dans l'avenir, mais dans les mondes parallèles. Si cela est possible.
- C'est la même chose.
- Je me rappelle l'Épisode de l'Équipage du Capitaine Wau - vous ne connaissez peut-être pas - mais en gros dans les fictions, dans les univers parallèles, par exemple vous êtes en couple avec une personne que dans cet univers vous détestez.
- Non, Stella. Vous ne connaissez rien des Hiboux. Des grosses créatures comme des grenouilles au corps maigre et aux gros yeux. Mais ils s'agitent comme des hiboux.
- Où avez-vous appris la langue stellaire ? demanda Cass en changeant de sujet.
- Je vous l'ai dit, sur Booz tout le monde la pratique. Booz est une planète humaine à dominance Xeno, et la SH nous fout la paix. Ses fonctionnaires ont tendance à disparaître. Je reviens sur les mondes parallèles, parce que votre assurance m'agace. Les Hiboux voient dans les univers parallèles. Mais c'est quoi un univers parallèle ? Dans l'infiniment petit, quand un phénomène atomique, quantique, se passe, par exemple un petit connard d'électron qui a une disposition particulière, il peut en avoir une autre, une troisième, etc. Ces configurations donnent naissance à un univers dans lequel la particule est dans un état, et un autre univers dans laquelle elle est dans un autre. Ces deux univers existent. Et d'ailleurs, ils sont collés. Pour chaque électron et autre particule dans l'univers, et il y en a foutrement beaucoup, et pour chaque état possible de chaque particule, il y a un univers.
- Lucky, seigneur pirate et professeur de physique quantique.
- Vous foutez pas de moi, j'ai lu et relu l'entrée EV sur le sujet, bien sûr. Imaginez que ces univers sont des bulles qui se touchent. Les univers, les bulles, qui touchent le nôtre, sont très semblables au nôtre, par exemple, on est entouré de tous les univers qui ne sont distincts que d'une seule particule qui diffère du nôtre. Ils sont quasiment identiques. Les Hiboux voient dans ces univers voisins. Et ce n'est pas un électron de différence qui transformera une Cassandre en Stella. Ma vision, elle est correcte.
- Pourquoi voient-ils dans le futur de ces univers et pas dans le présent ?
- C'est le temps que leur vision arrive. Je crois que le temps boucle. J'en sais rien. En tout cas ça marche. Ils se gourrent jamais.
- C'est vous qui le dites.
- Avant chaque raid de la Confrérie, on prenait un esclave et on lui faisait une injection des Hiboux. Avant qu'il clamse, il nous disait comment ça allait se passer. Voilà pourquoi la Flotte pense qu'on est une poignée, parce qu'ils ne voient rien.
- Vous avez tué beaucoup de personnes comme ça ?
- Ouais et j'aimerais vous dire que je regrette rien, mais voilà, Pax a ouvert mon cœur, a fait de moi une mauviette et ça me fait chier. Quant à vous, vous n'êtes pas Cassandre. À moins que vous soyiez une hackeuse qui arrive à modifier les EV, mais ce serait une première. »
Cela donnait beaucoup de grain à moudre à Cass. Les Hiboux, la présence d'un trafic d'esclave dans la SH, le cartel qui avait « un projet structurant »...sa liste de missions ne faisait qu'augmenter.
Elle rompit le silence et la méditation amère de Lucky. La nuit au dehors devenait profonde, hachée de temps en temps par une lumière vive.
- « Lucky, je vais avoir besoin de votre aide pour gagner le jeu.
- Rigolo. Et vous me proposez quoi ? »
L'évocation de son empathie le rendait agressif. Il devait se dire qu'il ne pourrait jamais mener une guerre en ne pouvant plus tuer personne.
- « Je connais Cassandre. Je pourrais vous la faire rencontrer en temps et heure.
- Rigolo et mignon. Mais même si vous lui ressemblez, tout ça, c'est des paroles en l'air. »
Cassandre dégrafa sa broche Psi et la replaça sur le col, côté gauche.
- « Une Cassandre la porterait ainsi. »
Lucky resta bouche bée, stupéfait. Un détail majeur mais évident de la vision, encore imprimée en lui. Avec froideur et morgue, Cass se dressa :
« Je sais où se trouve la Cassandre de votre vision. Un peu de patience. Je vais utiliser votre salle de méditation à bon escient pour produire un plan de conquête. Prenons le trône. Et je vous l'amènerai ici, la fille de votre vision. Vous avez, je pense, des trillions de gens à mener à la bataille...ou quoi que disent vos amis de Booz. »