Chapitre 31
Loin des aventures de Cassandre, il y a dix ans, deux amiraux opéraient une visite de routine sur un vaisseau isolé et désarmé. Si cet interlude ne semble pas avoir de lien direct avec nos aventures, les destinées de ces personnages passés et futurs se croiseront bientôt.
Le conseil de l'amirauté comportait cinq membres, dont trois d'entre eux, de l'avis des deux autres, étaient là à rien foutre, et ce n'était pas plus mal.
Ravzan est sec dans son uniforme bleu et or, cheveux blancs plaqués en arrière, économe de mouvements, toujours sur le point de dire quelque chose sans jamais le murmurer. La légende racontait qu'il n'avait amélioré son corps d'aucune modification génétique, et qu'il lui arrivait de tomber malade, en plus de subir les stigmates de la vieillesse dès soixante ans.
Ravzan considère son homologue - enfin, son supérieur, puisqu'il préside le conseil, avec la philosophie d'un mal nécessaire. Ce supérieur est Tohil, qui depuis sa nomination est devenu gras et rougeau comme un paysan de l'ancien temps, et on supplierait son col orné de cinq étoiles de s'ouvrir pour qu'il puisse respirer. Tohil est, dans un sens, le pire des amiraux : il a la double réputation de foncer dans le tas et de piquer des colères quand on le critique sur ce point - des colères qu'il oublie la seconde qui suit.
Mais s'il existait un juge des personnalités, il l'absoudrait : Tohil est un héros de guerre, le type qui est parti sur le front avec ses soldats en hurlant qu'on se reposera dans l'After, et qui savait prendre la bonne décision. De plus, il n'était foncièrement pas raciste envers les Xenos, même s'il ne se privait pas de se lamenter en des mots grossiers sur leur incompréhension de notre monde, ce qui était rafraîchissant dans une société où à l'inverse toute une administration guindée disait du plus grand bien de nos amis non-humains tout en pensant le pire. Tohil était à bien des égards l'inverse de Ravzan, et aimait croire qu'à deux ils formaient un être bicéphale avisé et équilibré.
Une guerre faisait rage dans un point de l'espace à la frontière de la SH et la Ligue d'Antioch, et plus précisément autour de Caliban-1, un caillou sinistre et insignifiant, enveloppé de nuages aussi opaques qu'étouffants. La question du pourquoi de la guerre n'a jamais intéressé l'armée - toute l'armée se repose sur le comment. Et la Flotte Stellaire entretenait des petites escarmouches sur cette frontière. Le commandement militaire avait poliment dit que ce conflit était bien trop anecdotique pour le Conseil de l'Amirauté, et Tohil, après avoir poussé une gueulante et passé une table à travers un couloir, n'ayant pu briser une fenêtre avec, l'avait accepté d'un coup et était passé à autre chose. Il avait avalé que pour le Conseil de a SH, le Conseil de l'Amirauté était une maison de pré-After pour de vieilles gloires dont l'avis serait toujours moins pertinent que celui des IA.
Au programme du jour, le duo d'Amiraux passait en revue un navire désaffecté, l'Alecto, si vieux qu'il correspondait à des classes qui ne s'étudiaient même plus en cours d'école militaire, en l'occurrence ici, une Anicroche, c'est à dire une corvette stellaire dénuée de boucliers, capable d'arriver subitement sur le champ de bataille, frapper le point faible avec une charge de missiles, puis repartir aussitôt. L'Alecto avait les lignes pures d'un temps révolu, un front large et terrifiant capable de frapper les esprits avant les coques, une couleur acier témoignant de sa fabrique en masse, et des volutes profilées sur ses côtés pour faciliter sa progression en atmosphère ténue. C'était le vaisseau des romans d'aventure.
Tohil était d'autant plus enthousiaste de la visite qu'il était un ancien capitaine de l'Alecto, aujourd'hui reconverti en navire ayant la double office de musée et de laboratoire scientifique. Tohil était plus qu'enthousiaste : il était impressionné, et alors qu'ils progressaient dans les couloirs aux parois éclairées de plantes luminescentes, il ne tarissait pas d'éloges :
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Ravzan prend une inspiration pour répondre, mais Tohil à son habitude tourne la tête comme un chien d'arrêt. Un Xeno - une créature semblable à une guêpe sans ailes, grande comme un gros chien, avance dans le couloir, lisant de son gros œil unique des instructions sur un terminal portatif. Le Xeno se dresse, s'immobilise, et salue avec dignité les amiraux.
« Euh...murmure Tohil, vous êtes un matelot ? »
Une voix très onctueuse et agréable résonne dans l'esprit des amiraux : « Je suis un personnel détaché. Mon nom ici est Gamma. À vos ordres. »
D'un geste agacé, Tohil le congédie. Une fois à distance, il marmonne à Ravzan...un Xeno, un télépathe...si ça se trouve il a foré dans notre esprit pour retirer tout ce qu'il y a de confidentiel. Un point en moins pour notre capitaine génial, qui s'appelle ?
- « Andreï.
- Andreï comment ?
- Juste Andreï.
- Je pensais à un prénom plus nom, si vous voyez ce que je veux dire. Les intellos qui sèment des fleurs sur les champs de bataille et transforment les Anicroches en musée. »
Un matelot se présenta et salua les Amiraux. Depuis un sinistre accident de ses premières classes, Rav avait le corps renforcé de circuits et le protocole informait les vaisseaux de cette particularité pour qu'ils éteignent les appareils produisant certains champs magnétiques pour ne pas dérégler sa mécanique interne. On lui confirma la bonne execution de cet ordre, et Tohil congédia encore le matelot d'un geste peu élégant.
- « Un élément significatif de sa carrière ? Au Capitaine. - De taille : il a été inscrit au programme Lodovico. - Oh merde, » et Tohil plisse les yeux, « Je me souviens juste du procès, avec le Transient. Jamais été aussi heureux de ne pas être au courant de tout. Oh. »
Les portent s'ouvrent sans bruit sur une large pièce, un hangar, où autrefois étaient entreposés des missiles destructeurs. Dans des cubicles à trois dimensions aux couleurs blanches et bleues, des matelots plutôt jeunes - peut-être des scientifiques, s'affairaient sur des aquariums et terrariums.
Les amiraux s'approchent de deux femmes en uniforme d'officier et d'une grande différence d'âge. La plus jeune doit à peine être adulte, les cheveux courts, une énergie rayonnante. L'autre a des pommettes saillantes et des yeux pénétrants, et surtout, une broche brillante, immanquable, de la forme de la lettre Psi qui signifie : Attention, je sors de l'université Psi, je peux lire dans vos pensées même si je suis tenue de ne pas le faire.
Elles se présentent en saluant : la plus petite et la plus jeune est Geneva, la Psi, élancée et nonchalante, est Pallas.
- « Il y a combien de télépathes à bord ? demande Tohil sans se présenter. - Trois en comptant les Xenos », répond calmement Pallas, croisant les mains dans le dos.
Tohil tourne un regard vers Ravzan qui signifie « trois de trop ».
- « Pourquoi trois ? - Le mieux serait de demander au Capitaine. - C'est un bon capitaine ? demande Tohil en lui coupant la parole. - C'est le meilleur ! répond avec enthousiasme Geneva. - Oui, j'imagine que vous n'en avez pas connu tant que ça. Quelle est votre fonction ici, Second Maître Geneva ? - Botanique. - En tant que spécialiste de la botanique, donc, vous estimez qu'Andreï est un excellent capitaine. - Et un excellent biologiste. »
Le silence tombe devant l'incongruité du propos. Pallas garde son regard égal.
- « Le Capitaine Andreï veille à ce que tout le monde soit très motivé, dit-elle. On voit en moi une télépathe, mais la base des Psi c'est l'empathie. Nous analysons le moral de l'équipage pour en tirer le meilleur. - Ça m'a tout l'air d'être une secte, conclut Tohil. »
Ravzan pensa, et Tohil probablement aussi, qu'un bon équipage militaire fonctionne hélas idéalement comme une secte. Les amiraux demandèrent à Pallas de les guider vers le fameux Andreï, ce qu'elle fit en allongeant discrètement le trajet par des rénovations remarquables récemment établies : le poste de commandement et de pilotage en panoptique, les coques des réacteurs étincelantes, la salle des cartes où les plus anciennes et les plus belles étaient sur papier et accrochées au mur. Un vaisseau de roman d'aventures.
Pallas laisse s'ouvrir la porte au fond d'un couloir puis s'éclipse.
Derrière la porte, une vaste pièce presque vide, un bureau; derrière le bureau, une baie vitrée sur le laboratoire de recherches. Sur le bureau, des pages griffonnées d'équations antiques. Et crayon à la main, col d'uniforme ouvert, un homme au nez trop long et un peu trop crochu pour être un héros de romans d'aventures, mais probablement le Capitaine.
Il s'extirpe difficilement des calculs le regard vague, et se lève, trébuche presque en repoussant son siège. Son visage et surtout ses yeux portent le masque d'une tristesse ancienne, génétique, comme si ses aïeux avaient été mystérieusement maudits. Il est aussi surnaturellement calme.
Après un salut formel, les Amiraux se fendent d'une poignée de main. Ravzan commence à bredouiller un commentaire, mais Tohil le coupe :
- « Mon vieux, c'était une sacrée visite ! Asseyez vous et dites moi sur quoi vous planchez. Vos calculs là...des équations. Moi les maths, je n'y comprends rien. - Rien, je suis désolé, Amiral. - Alors déjà ne vous excusez pas, et ensuite, je vous le déclare un peu plus formellement, vous n'allez rien nous cacher. - À vos ordres. De même que nous devons faire une série d'exercices physiques chaque jour, j'exerce aussi mon esprit. - Vous êtes pas banal, ça c'est sûr. Ravzan, c'est quoi déjà les trois points de son dossier ? - Pas de nom de famil- - Rav et moi, on pensait que vous étiez dans le club des noms prénoms. - Votre jugement est correct. J'avais un nom de famille. Et un autre prénom, pour tout dire. Je l'ai supprimé, il y a quelque temps. Raisons personnelles. - Aucun problème, c'est pas avec des coquetteries d'identité qu'on perd les guerres. Deuxième point Rav ? Amiral Ravzan je veux dire. - Lodovico. - Ah, vous étiez dans le programme Lodovico. »
Si cela était possible, le visage d'Andreï se serait encore plus fermé. Il était véritablement immobile.
- « Rien à nous dire ? - Rien. - Soit, troisième point ? - Un mental d'acier et un cœur d'or, dit Ravzan, arrivant depuis des heures à placer une série de mots sans se faire couper.
- C'est quoi, un putain de poète qui rédige les profils de la Flotte ? hurla Tohil. - C'est flatteur et j'aimerais que ce soit exact. Ou inexact maintenant que j'y pense. - Parce que votre cœur d'or vous perdra ? - Parce que l'acier rompt tôt ou tard si la pression est trop forte. À choisir, je préférerais avoir un mental d'or.
- Bon, on va arrêter d'épiloguer sur la poésie et la métallurgie et passer aux sujets concrets. Un télépathe, un Xeno, vraiment, Andreï ?
- Quitte à être un théâtre d'expérimentations, je me suis dit, déclara Andreï, expérimentons jusqu'au bout.
- Un Xeno est rentré dans ma tête, Capitaine. Il a peut-être tous mes secrets dans la sienne, maintenant.
- La télépathie n'est que la captation de pensées parfaitement formulées dans votre esprit...
- Oui, oui, j'ai eu - on a eu hein l'Amiral Ravzan pense comme moi - le topo pendant le séminaire à l'université Psi. Mais ce qui marche pour les humains marche-t-il pour les Xenos ? »
Andreï reste immobile.
- J'ai besoin d'un Xeno télépathe pour communiquer avec une autre créature. Un Xeno appelé Doux Soleil.
- Encore un ?!
- Notre troisième télépathe. À part qu'il ne peut pas communiquer, juste...disons, contrôler. Une grosse masse de neurones de deux tonnes incapable de bouger par lui même, de regarder autour de lui ou même de parler. Son espèce est nommée les Libres, car leur pensée les libère.
- Il est plus performant qu'une IA ? demande Ravzan.
- Le projet est de se passer de Leonardo. »
Tohil et Ravzan se regardèrent éberlués. Un Xeno qui se substituerait à la planète ordinateur ?
- « On n'y est pas encore, ajouta le Capitaine pour ne pas paraître pour un fou.
- Pas d'yeux, pas de jambes, pas de bouche ? Comment font-ils pour vivre ? renchérit Tohil. - Il possède 10 trillions de neurones interconnectés jusqu'à 100 fois. Les résultats sont très encourageants. Les libres vivent sur une planète sans nom, un peu toxique pour nous, qu'on peut rejoindre avec une carte...je vous passe les détails. Doux Soleil est un peu un aventurier et s'est proposé d'être ambassadeur sur Prospero. Au final il s'y est beaucoup ennuyé et j'ai eu la chance d'être présenté à cet être...très intelligent, même si un peu rêveur. Ah, et sur leur planète ils prennent le contrôle mental des autres espèces, par exemple des petits rongeurs, qui leur apportent eau et biomasse pour qu'ils survivent.
- J'y vois une faille majeure de sécurité, et un Capitaine bien peu soucieux de garder son poste. »
Tohil tape dans ses mains, mais il a un sourire paternel.
« Andreï, Andreï, Andreï. Il y a des petites choses qui ne vont pas, mais j'aime l'Alecto. J'aime à croire qu'il porte bonheur. »
Nous y voilà, songea Ravzan. Le président du conseil voulait juste qu'on l'admire. Tohil fit semblant d'être songeur mais il attendait ce moment où il allait pouvoir raconter ses exploits devant un bleu.
- « Vous prenez des risques car vous avez cette ambition de marquer l'histoire de votre nom. C'est ce qu'il m'est arrivé. À bord de ce navire même ! Saviez-vous que j'en ai été le capitaine ?
- Si mes souvenirs sont exacts, fit Andreï avec une prudence de forme uniquement, car il semblait bien au fait du sujet, des colons de Calchas-3 avaient découvert une machine des Transients...un reconfigurateur de matière et envisageaient, disons, une autonomie.
- Exactement. Un appareil Transient capable de créer des bombes, des armes défiant l'imagination, juste en mettant des putains de cailloux dedans. Et Calchas-3 était un complexe minier, à moitié peuplé de suspendus revenus chercher par le labeur le retour de leur citoyenneté. En deux jours ils avaient déjà calé autour de la planète jaune un réseau de satellites armés de lasers. J'ai commandé une escouade de trois Anicroches : on a fait un trajet en statique au millipoil dans l'atmosphère. Vous imaginez, cette gueule de requin de l'enfer, qui apparaît dans le ciel ? Ces voyous ont dû penser que les Transients venaient demander paiement. Une seule attaque, plus de machine infernale, plus de problème. »
Un silence passa, et Ravzan s'inquiéta du manque d'enthousiasme général et d'Andreï en particulier. Tohil en fut stupéfait :
- « Pas de commentaire ? - Amiral, je ne sais pas quoi dire. - D'accord, très bien, je vois que vous n'êtes pas d'accord. On va pas refaire l'histoire. Vous n'auriez pas fait pareil. Vous auriez envoyé vos foutus télépathes, c'est ça ? (le ton montait, et pas qu'un peu) Allez-y, dites le ! Andreï, le capitaine génial !
- Je ne me considère pas comme un pacifiste, Amiral. Et je ne souhaite pas marquer l'histoire de mon nom. Surtout pas. Mais puisque vous m'invitez librement à émettre un commentaire, je considère que le recours à la violence est toujours une défaite. Force est de constater que dans la crise de Calchas-3 il a été très prompt. - Vous êtes dans la putain de Flotte Stellaire, Andreï ! On transporte pas des fruits dans nos navires ! Enfin dans aucun sauf celui-là. Je savais vous étiez un prénom nom, l'intello de la Terre. »
Andreï soutint son regard. Tohil pensa un moment que le Capitaine se croyait intouchable, comme s'il était le neveu de la présidente de la SH. Il aurait bien pu l'être, après tout, l'Amiral pouvait avoir sa peau ! Son arrogance silencieuse...il la haissait.
- « Vous êtes dans l'ARMÉE ! hurla-t-il. La force militaire est un outil qui règle les situations par le rapport de force et la violence. Mais tout ceci est trop basique pour vous, de toute évidence. Vous êtes comme ces génies tellement géniaux que vous perdez pied avec la réalité !
- C'est possible », répondit Andreï, toujours impassible.
Tohil aussi se calmait. Il se lève, fait le tour de son siège, s'appuie dessus.
- « Si c'est votre pensée, dites moi que j'ai mal agi en réglant la crise de Calchas-3 comme je l'ai fait.
- C'est mon intime conviction en effet.
- Merci pour votre réponse. Elle me permet de constater que vous n'êtes pas à votre place ici. Et ça c'est mon intime conviction. La Flotte Stellaire n'a que faire des donneurs de leçons pacifistes, qui font peu de cas des fondamentaux de la sécurité et de la confidentialité. Qu'est-ce que vous répondez à ça, Andreï ? »
Le capitaine restait toujours mystérieusement sans réaction. Un instant, Ravzan crut qu'il n'était pas un homme, mais un Xeno. Peut-être Tohil avait raison. Peut-être qu'Andreï était fou.
Dans tous les cas, ce silence aiguisa la paranoïa colérique, et déjà profondément à vif du président de l'Amirauté. Ignorant la présence de Ravzan, perdu dans sa colère, il grogna haineusement :
- « Profitez de votre dernière mission, Andreï. Je vais demander votre renvoi au plus tôt. Que les Dieux Aveugles fassent qu'on ne se rencontre plus jamais. »
Même la porte qui se referma sur lui, bien qu'automatique, sembla claquer de colère.