Chapitre 30
Direction le nord-est. Cass commence à courir au petit trot pour s'échauffer, puis à grandes foulées infatigables. La course d'endurance devient sprint. Elle contrôle sa respiration. Elle a le métabolisme d'un jaguar. Chaque foulée est si puissante qu'elle laisse une empreinte dans le sentier numérique, qui vient ensuite se combler délicatement. Chaque enjambée donne lieu à un bond animal.
Au loin, elle voit d'autres hameaux, dont le mât arbore un drapeau. Elle remarque des troupes de soldats postés au coin des routes : spartes fiers, archers anglais fatigués, chevaliers à la lance pointée sur le sol. Ils regardent, impassibles, Cass filer devant eux : ce sont des IA. Des panneaux indiquent le Fief de la Joie; elle doit traverser une ville et celle-ci est de maisons carrées en adobe ocre, d'une taille sans commune mesure avec son hameau : il y a ici un zoo accueillant de grandes girafes à deux têtes et un grand nirgal rouge au sourire carnassier, une forge aux fourneaux éclatants de lumière comme des soleils écrasés sur terre, un temple où errent des prêtres et des oracles à tête d'insecte, une grande allée sombre d'onyx où brillent, dans les maisons obscures, les regards de marchands IA capables de tout dénicher, mais aussi une grande guilde des Explorateurs, université imposante surmontée d'un promontoire hérissé d'oriflammes et de télescopes.
Elle stoppe devant la guilde, et intercepte une jeune apprentie, qui en tombe par terre de surprise en laissant tomber des parchemins qui roulent sur les marches. Cette dernière se relève et s'excuse en rougissant, et essaye de rassembler les parchemins dont un roule aux pieds de Cass. Cass demande où se trouve le Fief de la Joie et elle bafouille. Cass plisse les yeux : c'est une IA. Quelle interaction étrange.
- « Tu me veux quoi, IA ?
- Euh, je m'appelle Camille, je suis toujours impressionnée de rencontrer des joueurs...
- Le Fief de la Joie, réponds.
- Euh, par là...hésite-t-elle encore, en s'empêtrant dans les larges manches de sa tunique. Elle indique le nord. Dites-moi, reprend-elle, est-ce que vous êtes libre ce soir ? Je n'ai pas trop d'argent mais je pourrais vous faire à manger et...»
Mmm...d'accord. Donc on peut vivre des petites aventures avec des entités IA. Tout est au service du joueur...
Et d'ailleurs, à califourchon sur un hippopotame gigantesque surmonté d'un tapis d'or, voici un homme aux longues tresses dont le visage est occulté par le masque d'or d'un pharaon. Le maître de la ville. Un joueur. Il tonne :
- « Je suis... »
Cass ne saura jamais son nom. Elle est déjà partie en courant. Elle n'a pas le temps.
Deux heures plus tard, le soleil tombe sur l'horizon. Ici, les jours font 24h, comme sur la Terre mythique. Elle trouve un hameau inoccupé dans le creux d'un méandre : un pur hasard dicté par la rectitude mathématique d'un itinéraire qui ne suit pas les chemins, car il n'était visible de nulle part. Les paysans lui font la fête, et elle le nomme H2. Ils la supplient de faire un élevage ou une culture, mais elle s'enfuit.
À la prochaine route, elle construit un chemin entre celle-ci et H2. Trois Arches se dressent dans la nuit, d'où sortent deux joueurs et une joueuse, respectivement juchés sur une pie géante aux ailes liserées d'or qui plane à travers l'arche, un chariot de bois tiré par six esclaves IA, et un simple âne aux yeux doux. Le temps qu'ils se présentent, si lentement au goût de Cass, un baron, un seigneur et une dame, elle reprend son souffle, mais c'est à peine utile.
Elle demande la pie noire et or en échange d'une connexion basse, et les deux autres restent stupéfaits de cet échange. Mais l'échange a bien lieu.
Une fois ceux-ci disparus, elle se juche sur l'oiseau et lui indique le nord. L'envol est brusque et Cass bascule en arrière, pour se rattraper à ses pattes. Elle reste ainsi suspendue par la seule force de ses bras à l'oiseau géant. Ses muscles tirent, mais elle peut tenir. Autant de temps qu'il faudra.
Vous aimerez aussi Aloys (Tome 1) : lightning and shadow par MarianneLtrr Aloys (Tome 1) : lightning and shadow 182K 18.5K La guerre est arrivée de nulle part, sans qu'on puisse l'empêcher. Les Elémentaires ont traversé leurs immenses portails luminescents avec un seul objectif : tout ravage... Aeternam Galaxia par TiffanyWolf13 Aeternam Galaxia 425K 37.2K La Terre. Planète dominée par l'espèce humaine depuis des milliers d'années. Mais ceci est en train de changer... En 2029, la Terre est bien différente de celle que nous... ... par JBSchrottenloher ... 14K 1.8K Extra-terrienne par AMissParis Extra-terrienne 16.3K 612 2110 après notre air, les terriens ont découverts d'autres planètes habitées. La Terre commence à échanger avec les autres civilisations extraterrestres pacifistes. C'ét... Gamma [Tome 2] par Laure-Ecrit Gamma [Tome 2] 5.8K 362 Nous pensions que c'était terminé. Ultra était détruit. Mais leurs actions ont continué dans un autre district, je me suis alors chargée de sauver ces gens d'une mort ce... Le Dilemme de R. Cadischac par TakCastel Le Dilemme de R. Cadischac 760 72 Shae est une scientifique qui aspire à explorer les étoiles, comme les héros des premières conquêtes spatiales. Hélas, le destin en a fait autrement. Elle occupe désorma... La cinquième fille par storiesbyza La cinquième fille 2.2K 76 Troisième Guerre mondiale. Chaque famille doit livrer son enfant aîné à l'armée. Pas de discussion. Pas de retour. Mais le jour où ils viennent chercher sa sœur, Aeryn... Avec l'altitude, elle prend la mesure du monde infini de Trust : dans la nuit, les hameaux s'éclairent, et sur ce monde qui n'est pas sphérique mais plat, les lumières s'étendent, multitude. Certaines, issues de mégalopoles, flamboient : villes flottantes sur l'eau et dans les airs, citadelles perchées sur les montagnes, atlantis éthérées au fond de lacs placides, cités autour de pyramides ou de tours monumentales, visages de joueurs narcissiques taillés dans les falaises, parfois même des insultes envers les joueurs et envers les dieux, érigées depuis la terre par des milliers d'IA.
Cette cité devant, de pavés sombres et de réverbères d'or, éclairée par des montgolfières qui laissent tomber des traînées de feu, disposant de ports à navires flottants dans les airs, est-ce donc là la Céléphaïs des Spectres ? Cass pense à descendre en altitude, et sa pie géante obéit, plongeant sous les arches d'onyx de la cité fantôme. Ses pieds touchent presque, à une vitesse terrifiante, les rues dont chaque pavé est gravé d'une tragédie procédurale. La pie circule entre les IA et les hommes chats vêtus de masques vénitiens incrustés d'alexandrites et d'œil de tigre, des odeurs d'encens, d'opium, d'iode et de petrichor montent à elle. La pie, d'une secousse, reprend de l'altitude pour survoler le carnaval de minuit : fantômes semi-fondus d'icônes religieuses et de pop culture, dansant, massacrant et forniquant entre elles ou avec les visiteurs, avant d'exploser dans un feu d'artifice de couleurs et d'odeurs.
Son oiseau reprend de l'altitude, et survole le reste de la nuit. Alors que le matin pointe, il montre des signes de fatigue et finit par se poser. Cass, elle, semble plus vigoureuse qu'une créature numérique. La pie secoue la tête comme un oiseau, à s'y méprendre, et cela touche un peu Cass. Les oiseaux n'ont pas d'empathie, même si certains l'ont développé avec les bons accompagnements de ce dernier millénaire. Alors, oiseau réel ou reconstitution IA...elle caresse la tête de la Pie, puis repart en courant vers le nord.
Une journée de plus, mâtinée de quelques haltes pour corriger son chemin, et elle pénétrait enfin dans le Fief de la Joie.
Si le territoire de Lucky s'étendait sur de nombreux hameaux, villages et villes, la capitale du fief était une grande cité qui avait tout d'une Bagdad onirique : d'un désert jaillissait un filon de cristal semblable à une eau en mouvement dans le soleil, et des éclats de ce même cristal, ronds et gros comme des perles, venaient éclabousser toutes les constructions. Il s'agissait de bâtiments blancs et ocres, carrelés sur leur façade de couleurs vives. La capitale du fief, qui se nommait Madinat as Salam, la cité de la paix, était un lieu de commerce et de fêtes, et, incognito, Cass croisa parmi les IA qui s'interpellaient de nombreux joueurs qui avaient trouvé dans le fief un terrain neutre. De toute évidence, Lucky avait abandonné l'idée de gagner le jeu, mais comptait être le vendeur de pioches de tous ces chercheurs d'or.
Des arbres sang-de-dragon titanesques abritant des habitations à flanc de tronc, des tigres blancs et argent qui jouaient dans les feuilles, des dragons-serpents qui se lovaient dans d'immenses fioles de verre taillées comme des joyaux, des ifrits et des djinns qui se chassaient comme chats et chiens entre les tentures somptueuses des magasins, un bazar s'enfonçant dans les abîmes de la terre promettant mille trésors vendus par des marchands à tête de mouton et aux yeux rouges, une route enfin pavée de lapis-lazulis, flanquée de musiciens aveugles et de mendiants, qui mène au palais du Seigneur Lucky : dômes d'or au-dessus d'opulentes cascades qui irriguent la ville, jardins taillés et sauvages, où des mendiants sollicitent la cour, et enfin la double porte de bronze gravée d'une immense tortue, symbole des drapeaux du seigneur.
Devant ces portes, deux IA soldats défouraillent leur cimeterres en murmurant d'un ton méfiant :
- « Vous ne pouvez pas être elle...
- je le suis ! » répliqua Cass impérieuse.
Et ils s'inclinent et lui ouvrent la porte.
Couloirs de marbre, tentures de pourpre et d'écarlate, colonnes monumentales. Des servantes IA fort peu habillées se proposent de guider Cass et elles la mènent dans une aile, à l'étage, derrière une porte de bois doré.
Une grande chambre à coucher : lit à baldaquin, balcon qui donne sur la ville, miroirs et bibliothèque fournie. Cass se retourne sur l'IA, une servante aux cheveux bouclés, les yeux tournés sur le sol.
- « Je veux parler à Lucky. D'ailleurs il m'attend.
- Nous avons été mis au courant, Dame Stella. Le Seigneur Lucky va vous recevoir lors d'un banquet en votre honneur, mais il souhaite que vous revêtiez une tenue de circonstance. Elle est sur votre lit.
- C'est hors de question.
- Je suis embarrassée, Dame Stella. Rien ne peut commencer si vous n'êtes pas habillée comme il convient. »
Cass sentit monter une fureur en elle, comme toujours mélangée à la réconfortante pensée qu'elle éprouvait encore des sentiments. Outre le temps perdu, si précieux, elle refusait de se plier au fétichisme de cet idiot. Comme par vague gratitude du sentiment suscité, elle se pencha sur la tenue, puis, la saisissant, l'étudia avec un trouble profond. C'était la tenue règlementaire des aspirants officiers Psi : une tunique pourvue d'une vareuse asymétrique bleu liserée d'or, une broche d'or psi sur le col.
Il y a bien longtemps, quarante, soixante ans, Cassandre avait porté cette tenue, durant trois jours, à bord d'un vaisseau appelé l'Alecto, sous le commandement d'un impulsif capitaine nommé Tohil. Sélectionnée pour ses facultés hors normes, elle avait reçu l'injection de modification génétique pour le développement psi de son métabolisme. Elle avait 20 ans. Elle regarde ses mains. Elle semble toujours avoir 20 ans. L'injection des Wau. Peut-être ne vieillira-t-elle jamais ? Ou très lentement. Elle se sépare de sa toge de l'île Sanctuaire, nue devant la servante, l'ignorant, et revêt l'uniforme. Elle se regarde, comme si elle contemplait un passé proche et lointain.
La broche psi est sur le côté droit. Elle la portait du côté gauche, à son époque : c'était un signe d'originalité, le seul et le dernier qu'elle se soit permise. Le troisième jour, devant Tohil, qui avait une fonction purement représentative, elle avait dû passer devant un jury de philosophie appliquée. Le thème était : l'impartialité dans la médiation des conflits. Elle se souvient de son ouverture : L'impartialité dans la gestion des conflits est un combat intérieur qui nous met face au propre de l'humanité : nos émotions. Quelle ironie qu'elle soit devenu ce monstre insensible à la recherche de vagues émotions, même négatives. Un monstre d'impartialité. Le lendemain, pourvue de ses félicitations, elle partait à bord d'un Tyger pour la Terre où elle serait évaluée Omega à l'UniPsi.
Cette tenue n'était pas une coïncidence. Un sujet qui sera fatalement abordé lors de la réception - et probablement dans le cadre d'une négociation. Trust.