Chapitre 28
Cass se rematérialise à l'avant d'un navire qui fend de hautes vagues fraiches et bleu intense; elle s'accroche au bastingage et voit une immense statue surgir des flots : une femme qui tire vers le haut un homme à genou et l'aide à se lever,
- « L'éternité sauvant l'humanité des eaux de l'oubli », déclare le capitaine dans un haut parleur bourdonnant.
Autour de Cass, d'autres sont accrochés à la rambarde du grand navire, qui aurait pu être militaire, s'il n'avait pas été de bois vernis et dont le moteur était presque muet. Plissant les yeux, elle constate que ceux qui l'entourent sont des humains, sauf le capitaine.
Celui-ci tonne :
« C'est votre premier voyage à Big City, alors chers amis, j'ai le plaisir de vous accueillir à bord. Les prochaines fois, vous arriverez directement à quai, sauf si vous avez trouvé un appartement là-bas. Big City n'est pas comme votre Île Sanctuaire, mes amis : la plupart des gens que vous y croiserez sont des humains comme vous. Vous le savez mieux que moi, entre humains, parfois tout se passe bien, mais parfois il y a des frictions. Soyez rassurés, en cas de pépin, vous vous retrouverez sur votre île Sanctuaire. Et soyez responsable de votre côté : il n'y a pas de prisons dans l'After, mais si vous déconnez, vous vous retrouverez en thérapie, et même si vous avez l'éternité, chaque seconde de votre nouvelle vie est précieuse. »
Derrière la statue immense, des milliers de navire comme celui de Cass convergeaient vers une ville moderne, de style XXVe siècle, avec des Arcologies scintillantes, et des déclinaisons plus anciennes; au loin, une Tour Eiffel, un Opéra de Sydney, une Basilique Ste Sophie...
« À Big City vous trouverez tout ce que vous voulez : des bars et des restaurants, des écoles et des universités, des lieux de plaisir de tout type et même des Xenos émulés s'ils vous manquent. Des églises et des mosquées, des théâtres et tous les mondes virtuels du monde d'avant. Il y a aussi des agences immobilières qui vous aideront à trouver la maison, ou l'appartement de vos rêves, mais aussi une chambre de commerce qui vous aidera à monter l'entreprise que vous avez toujours voulu mener, si vous voulez continuer d'aider votre prochain dans cet univers. Enfin, si vous avez jamais rêvé de devenir peintre, écrivain, réalisateur, metteur en scène, toutes les professions artistiques sont possibles et sont attendues par vos pairs. Dans l'éternité, tout le monde a tôt ou tard son moment de gloire, c'est statistique ! Comme vous êtes sur mon navire et que je vous aime bien, je vais même vous faire une confidence : il y a de nombreux secrets dans Big City car depuis des siècles et des siècles les habitants d'ici en ont fait un lieu d'art et de jeu en lui même et il vous faudra de nombreuses années pour tous les découvrir. La vie est un jeu, amusez-vous, prenez du plaisir, vous l'avez bien mérité ! »
Une corne de brume résonna et le navire heurta, très doucement, un quai de bois. Enthousiaste, les nouveaux venus empruntèrent la passerelle. Une dame aux yeux doux, cheveux courts et vêtue d'une toge grise murmura à Cass : « Je suis excitée d'y arriver mais j'ai un peu peur. Cela fait un an que je suis sur mon île Sanctuaire, et j'ai un peu honte, mais on s'y sent si bien ! »
Cass n'avait pas traîné, elle. Un jour, sera-t-elle ici pour de bon ?
L'afflux de population était vaste et constant, mais pourtant elle avait de l'espace, comme si les perspectives se modifiaient là où elle ne regardait pas. Le nez en l'air, comme tous les autres, elle avançait dans des travées confortables, piétonnes, accolées de jardins, qui menaient au cœur de la ville. À ses côtés, des familles ou des amants, morts les uns avant les autres, se retrouvaient en pleurant de joie. Certains se promenaient en ville avec des animaux de compagnie.
Cass se retrouva au pied d'une arcologie qui s'élançait dans les airs avec la courbure d'un arc. Il y avait un terminal vide, censé proposer un plan de la ville. En s'approchant, le terminal émula une IA qui apparut en transparence, comme un hologramme, et qui ressemblait à un homme désabusé, adossé à un pilier :
Vous aimerez aussi ... par JBSchrottenloher ... 14K 1.8K Les Étoiles de l'Horizon Noir par KitchenChiefetGamer Les Étoiles de l'Horizon Noir 100 4 Un roman captivant de science-fiction fantastique, mêlant des éléments de piraterie classique à des aventures interstellaires, des mystères cosmiques et des personnages... Tueur de Mondes (tome 2) par Ourale04 Tueur de Mondes (tome 2) 0 1.5K Imaginez... Une jolie petite planète perdue dans l'immensité du cosmos, les nuages bleus qui l'enveloppent et la belle lune brillante qui tourne doucement autour d'elle... Gamma [Tome 2] par Laure-Ecrit Gamma [Tome 2] 5.8K 362 Nous pensions que c'était terminé. Ultra était détruit. Mais leurs actions ont continué dans un autre district, je me suis alors chargée de sauver ces gens d'une mort ce... Le Dilemme de R. Cadischac par TakCastel Le Dilemme de R. Cadischac 759 72 Shae est une scientifique qui aspire à explorer les étoiles, comme les héros des premières conquêtes spatiales. Hélas, le destin en a fait autrement. Elle occupe désorma... L'étoile terrestre par jeannezigre01 L'étoile terrestre 3.5K 350 Après une catastrophe énergétique mondiale, le monde se remet petit à petit de ses blessures, mais c'est sans compter sur l'arrivée d'une masse d'énergie que la planète... - « J'peux vous aider ?
- Parlez-moi mieux, fit Cass curieusement, pour le tester.
- Autant pour moi, dit-il en se redressant. Que puis-je pour vous ?
- Je cherche une cousine...Julia Prahi. Elle est arrivée dans l'After en 2531.
- Mmm...je vois. (il ferma les yeux quelques secondes). Mais je ne peux pas vous aider. Vous n'êtes pas de sa famille - ou alors elle vous a rayé de sa liste. »
Il semblait revanchard de la remarque faite par Cass plus tôt. C'est amusant, pensa-t-elle. Huit siècles que les IA conversationnelles sont avec nous, et elles sont toujours de l'autre côté de la vallée de l'étrangeté, jamais assez humaines. Il leur manquait une composante essentielle de l'humain : le fait qu'il était, au fond de lui, un être perdu.
- « Je ne vous ai pas dit la vérité, corrigea-t-elle. C'était juste une amie. Désolée.
- Je ne peux pas vous aider non plus. De la même façon qu'on avertit toutes les personnes présentes qu'une personne de leur famille ou qui leur est chère arrive dans l'After, parfois, il arrive que des individus dressent des barrières : relations toxiques, besoin d'anonymat...Je vois que Julia était une célébrité, par ailleurs. Je ne sous-entends rien, hein. Mais vous même...vous ne voudriez pas qu'un ancien amoureux creepy du collège revienne vous stalker ici, et vous poursuive...pour l'éternité.
- Je peux lui envoyer un message ?
- Vous ne voulez pas non plus que cet amoureux malaisant vous envoie des messages. Alors non. Espérons que dans l'éternité un jour elle pense à vous et vous débloque.
- D'accord, fit Cass abîmée dans la réflexion, dites-moi, il y a une section de Big City qui ressemble à New York ?
- Bien sûr, je vous appelle un taxi ? »
Cass opina. Un carillon résonna derrière elle : un taxi jaune, flottant, qui n'existait que dans les fictions, s'était matérialisé. Elle embarqua. Le chauffeur avait tout de la nonchalance de l'IA qu'elle venait de quitter. Le taxi s'élevait et volait entre les gros dômes des arcologies, au milieu de voitures volantes tirées de la fiction, mais aussi de vaisseaux plus ordinaires comme des Raven. Le chauffeur la regarda dans le rétro :
- « Je vous arrête où à New York ?
- Il y a une agence de détectives ? Tenue par des humains ?
- Cette question n'a rien à voir, j'imagine, avec votre recherche de Julia Prahi ?
- Les IA caftent les unes aux autres ? Bon à savoir. Vous me fliquez ?
- Oui et non. Moi j'en ai rien à fiche. Essayez d'éviter la thérapie, quand même.
- Le problème dans l'After, c'est qu'on ne peut pas garder ses petits secrets. Quand je pense une chose, c'est comme si je parlais. Parce que je suis virtualisée, par vrai ?
- Vous êtes drôlement futée. Mais je dois vous dire la vérité : quand vous dites des trucs, on sait. Mais vous pouvez penser ce que vous voulez, on y jettera jamais un œil. Pas de Psis chez nous. C'est peut-être pour ça que c'est le paradis. »
En se retournant, il lui tendit une carte de visite en papier qui indiquait : Big Game in Big City.
- « C'est quoi ?
- Le début d'un secret. Je vous trouve futée et figurez-vous que je suis pas n'importe quel taxi. Vous êtes spéciale et vous méritez d'entrer dans une chasse au trésor toute aussi spéciale que vous. J'espère que vous n'avez pas froid aux yeux. »
Le taxi descendit dans une travée où stationnaient des voitures à roues de l'ancien temps. C'était New York, mais de l'an 2000. Des arbres faméliques, une grande tranquillité. Quelques habitants qui se promènent, le cœur gorgé de nostalgie. Un immeuble de briques rouges flanqué d'une pancarte : Big Apple Detective Agency. Elle descend et son chauffeur l'interpelle et se penche à l'intérieur pour capter son regard :
- « Big game, vous savez ? C'est un vrai truc. C'est votre chance, petite. »
Et il s'envole.
Elle regarde la pancarte. Elle fait trop couleur locale. Le nom date d'un temps qui ressemble à la rue. C'est un truc d'IA pour intercepter les stalkers, évidemment. Pareil pour Big Game. Un jeu qui vous fait sentir important et qu'on réussit après avoir eu très peur, une peur savamment orchestrée, et qui change notre vie. Pour qu'on puisse penser à autre chose que les petites obsessions que nous avons ramené du monde des vivants. Elle songe à déchirer la carte, mais il faut que les IA pensent qu'elle est sous contrôle. Elle la regarde et la met dans sa poche.
De grandes artères vives de couleurs et de lumières; des humains qui jouent de la musique. De grands magasins, où d'autres humains vivent leur rêve de consommation. Une immense place étonnante, pleine de publicités d'un autre temps. Un homme s'approche et lui montre une arme à feu pour lui proposer de la prendre; elle décline. Son assurance est telle qu'il bat en retraite.
Ses yeux sont aiguisés, surhumains. Elle a abandonné son projet de trouver des détectives pour dénicher quelqu'un qui « connaît » les autres. Et puis elle voit un intriguant individu qui lui fait changer à nouveau ses plans.
Elle entre dans un petit bar tout en longueur. Le bois vernis, cette fois, est noir, et refléte des lampes aux vitraux Tiffany. Elle est fascinée par la beauté agressive et simple d'une femme aux cheveux blonds et longs vêtu d'une robe fluide de laine grise et d'un bêret, adorablement sexy. Mais celle-ci parle très haut d'une fête sans limites sur son île Sanctuaire à une amie, conquête du soir, qui la fixe avec des étoiles dans les yeux.
De l'extérieur, Cass a vu un homme à la peau mate qui est désormais à sa table, seul avec son verre. Son imperméable désuet et son chapeau d'aventurier évoque le détective cliché des romans classiques. Plissant les yeux, elle vérifie que c'est bien un humain. Un détective par passion et non pas par besoin. Un type qui se la joue détective. Il y a mieux, mais peut-être il sait quelque chose.
Elle s'assied en face de lui. Il plisse les yeux et vérifie qu'elle est humaine, alors qu'elle commande un alcool de nébuleuse.
- « J'ai besoin d'un type comme vous, je crois.
- Comme dans les romans », répondit-il d'une voix rauque.
Il semblait infiniment vieux dans son attitude. Dans le royaume de la jeunesse éternelle, le temps nous rattrapait différemment.
- « Et vous êtes réelle, poursuivit-il en la toisant. Parce que les IA parfois viennent, elles ont pitié de moi, je crois. À moins que les IA vous aient envoyé ?
- Comment sauriez-vous que c'est le cas ?
- J'ai mes trucs.
- Faites toutes les vérifications que vous voulez. En attendant, je cherche quelqu'un. Julia Prahi.
- Ah, vous êtes ce type de personne. C'est la première fois qu'une femme me fait une demande de recherche. Vous êtes sa descendante ? Racontez-moi. Elle vous a renié ?
- Déjà, vous savez qui elle est, puisque vous me posez cette question.
- Quand même. C'est une célébrité. Je l'ai même croisée ici, dans cette ville.
- Je veux lui parler », déclara Cass, presque haletante d'impatience.
Il leva la main et commanda une assiette d'ailes de poulet frites et un verre de whisky.
- « Parlons paiement.
- Il n'y a pas d'argent dans l'After.
- Ouais, mais moi j'ai besoin d'informations pour faire tourner ma boutique. Donnez moi quelque chose d'intéressant et de frais qui vient du monde des vivants.
- Antioch s'est révoltée contre la SH. Guerre civile, centaines de morts, etc.
- Je m'en tape, les guerres ça arrive tout le temps. Je veux du biscuit sur des personnalités magnétiques, des gens à suivre, des gens que je puisse capter quand ils arriveront ici pour que je puisse rencarder une personne comme vous à l'avenir. »
Un serveur IA posa les ailes de poulet et le détective se servit.
- « Prenez-en si vous voulez.
- Les IA ont essayé de m'empêcher de m'approcher de Julia, vous savez pourquoi ? déclara Cass en regardant le serveur IA qui avait certainement tout capté de leur échange.
- Parce que vous n'êtes pas sur sa white list, probablement.
- Mais elles acceptent qu'on ait cette conversation sur elle ?
- Elles ne peuvent pas empêcher les interactions humaines consenties, encore heureux. C'est NOTRE paradis, pas le leur. Alors, toujours pas d'info sur le monde des vivants qui pourrait me payer ? »
Cass fit l'inventaire de ses connaissances...un sujet revint, un peu lancinant :
- « Il y a une révolte sur Orion Prime, énonça-t-elle comme dans un état second, réalisant enfin la portée de ses propres actes. Elle est menée par un certain Gorylkin, mais son vrai nom est Ada. Elle a dix huit ans. Elle dirige des forces armées. Peut-être trois cent hommes. Et certains Xeno l'appellent la Sainte.
- Pas mal du tout. Je vais creuser la suite tout seul. Ça fera l'affaire. Pourquoi vous cherchez Julia Prahi ?
- Je crois que je vous ai assez payé, non ?
- Je m'appelle Euyin. Soyez pas vache, j'ai une affaire par an, j'ai pas envie de la plier en une minute.
- Le temps est ce qu'il me manque le plus.
- Vous êtes dans l'AFTER ! Le temps est la seule chose qu'on ait de trop ici...bon, bon ! Dites moi au moins que vous reviendrez pour me dire le reste de l'histoire !
- Je ne peux pas. Je suis du genre à tenir ma parole et je n'ai aucune certitude sur le sujet.
- Mentez-moi, alors.
- Très bien, Euyin. Quand tout sera fini je reviendrai tout vous raconter. »
Il s'essuya les mains et sourit.
- « Vous allez me manquer. Julia Prahi est née un peu plus haut dans le upper east side, mais dans un New York de quelques siècles plus moderne. Je l'ai croisée, car ce New York de l'an 2000 est très populaire...il date d'avant sa conversion en Omnipole et on pouvait voir le ciel. Et puis entre nous, les différences sociales étaient plus marquées, alors les riches se sentaient beaucoup plus riches. Donc elle s'était installée ici. Elle menait grand train ici, je suis même allé à une de ses soirées, j'avais l'impression qu'il y avait toutes les célébrités de l'histoire de l'humanité. Julia est une femme charmante, fine d'esprit, peu avare de son immense savoir et de sa personnalité petillante. Et puis elle a créé son jeu vidéo, Trust. Ça lui a pris presque un siècle. Quand le jeu a officiellement ouvert, elle y est allée, et pour autant que je sache, elle y est toujours.
- Elle joue à Trust ?
- Je ne sais pas si elle y joue, et je ne sais même pas si les gens qui sont dedans y jouent, mais elle est dedans. »
Cass se leva brusquement sans même avoir touché son verre. Le détective la regarda avec des yeux tendres :
- « Et vous allez même pas me donner votre nom ?
- Pour votre propre bien. Si un jour quelqu'un semble me chercher, fuyez-le. Vous ne serez pas de taille. »
Je veux jouer à Trust, pensa-t-elle avec toute sa volonté. Elle fut enveloppée dans le noir aussitôt.