Chapitre 27
...Ou non...
Cass avait souvent songé que les Wau seraient bien plus efficaces sans Armure, car ils pourraient être par conséquent plus nombreux - l'Armure semblait une construction de pointe, élaborée on ne sait où par on ne sait quoi. Elle avait cette croyance, peut-être infondée, que les petits actes de bonté ordinaires pouvaient ruisseler et changer le monde. Sans Armure, donc, sans puissance computationnelle non plus, elle arpenta Prospero pour, de jour, réparer les injustices auprès des médias, des tribunaux, des fonctionnaires corrompus, des parents indignes et des Xenos opprimés, et, de nuit, taper physiquement dans le dur des cartels. Par la peine d'avoir une Armure quand un décharge psi peut mettre KO n'importe quel criminel.
Elle fut rappelée par une alarme lui indiquant que tous les dispositifs pour que le Wau explore l'After étaient en place. Cass revint dans la Forteresse et revêtit l'Armure. Elle vérifia que le logiciel de téléversement copié par ses IA aux centres de transfert passait inaperçu. Elle ouvrit une connexion quelque part dans un centre de transfert qui fonctionnait à plein régime, comme le populeux secteur 88 de Prospero qui attirait une foule sédentaire car estimant que le nombre lui porterait bonheur.
Elle s'allonge pesamment dans le sarcophage de l'Unité Sombre, pensant : moi aussi, comme ceux qui se téléversent, j'ai l'intention de revenir. Est-ce que je changerai d'avis ?
Le logiciel s'enclenche et le noir se fait.
L'obscurité, et la privation de sens, ont duré une quinzaine de minutes, et c'était plutôt long quand on a le cerveau qui va vite. La perte la plus notable était la perception psi - c'était un isolement froid, un silence puissant qui ramenait Cass à une enfance de solitude.
Toutes les deux minutes, une voix murmurait : restez calme, le transfert est en cours et se passe très bien. Dans son Armure, le Wau songeait à Star Trek et à Thésée.
Et ses yeux s'ouvrirent. Assise sur un banc de marbre blanc veiné de gris, vêtue d'une tunique blanche et bleue, légère, où glissait une brise délicieuse. Ses pieds nus sur une herbe grasse et une terre chaude, une terrasse surplombant une île de cyprès, de maisons carrées blanches et de pins parasols, et au-delà, le bleu intense de la mer. En face d'elle, un type avec la tête innocente d'un second rôle de cinéma, avec une veste en velours. Il lui sourit, attend qu'elle fasse quelque chose.
Ainsi, voici l'After...elle se lève. Son corps est plus léger. Son cœur est enthousiaste. La vieillesse, lui suggéra une IA de son Armure, à des millions d'années lumières du centre serveur au cœur de la Terre, est une nouvelle jeunesse.
Elle s'approche de la feuille d'un laurier-sauce, d'un vert éclatant. D'un vert parfait, étudié depuis des centaines d'années pour que le cerveau humain se sente bien juste à le regarder. Elle se tourne vers l'homme, qui la regarde avec un sourire bête.
- « Vous êtes qui ?
- Bienvenue, Stella Nori. »
Elle pencha la tête puis compris : l'Unité Sombre lui avait donné un faux nom. L'homme poursuivait :
- « Je ne suis pas un humain, mais une IA qui a pour but de vous accueillir dans l'After. Est-ce que vous vous sentez bien ?
- Ça va.
- Pas d'anxiété ? Le transfert s'est bien passé ?
- Je pense. »
Elle se retenait de hurler qu'elle cherchait Julia Prahi. Attendons. Comprendre, puis agir.
- « Je voyais l'After plus grand que cette île, avoua-t-elle.
- Si l'After était une planète, elle serait grande comme mille soleils. Tel est le monde où l'humanité, depuis presque mille cinq cent ans, vit sa nouvelle vie.
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- Nous émulons désormais des personnalités du passé.
- Quel est le nom de cet endroit ?
- Cette île est la vôtre. On l'appelle l'île Sanctuaire. Le modèle grec est celui de base, mais nous avons d'autres apparences : cottage anglais, appartement dans un astéroïde, bulle sous marine sur Iris...dites moi si vous voulez une liste. Si jamais votre taux de stress augmente au-delà d'un certain seuil, ou que votre intégrité physique virtualisée est menacée, on vous ramènera ici, intacte. En sécurité.
- Mais...on ne peut pas mourir ici, non ?
- Non. Par plaisanterie on dit souvent qu'ici on peut tout faire, sauf une chose, et il est d'usage de ne pas nommer cette chose.
- Je vois un village en contrebas, et des habitants. Des IA aussi ?
- En effet, sur votre île Sanctuaire, vous pouvez inviter des amis, mais par principe c'est votre Sanctuaire. Les IA qui sont ici sont surtout là pour subvenir à vos besoins. Vous n'avez pas besoin de manger, car ce royaume est dominé par l'envie plus que par le besoin...cela dit quoi de mieux qu'un bon repas pour vous rendre heureuse ?
- Et si je veux retrouver les autres ? Je veux dire, ceux qui se sont transférés dans l'After comme moi ?
- Il convient, Stella, si vous le voulez bien, que vous fassiez plus ample connaissance avec votre corps. »
Cass regarda ses mains, jaugea ses muscles.
- « Je me sens pareille.
- Le passage dans l'After vous débarrasse de quelques scories : douleurs articulaires, métastases, corrige votre posture, mais c'est presque imperceptible. En effet, l'esprit et le corps sont intimement liés, et vous êtes émulée par une IA majeure qui est le clone de votre cerveau, mais aussi deux IA d'équilibres pour gérer vos émotions et votre corps. Pensez à la phrase « je veux voir mes statistiques ».
Elle y pensa. Apparut en transparence sur un coin de son champ de vision des évaluations de sa santé, de sa force physique, de ses réflexes, de son endurance...le guide poursuivit :
« Les notes sont données sur 100. Un humain en forme correcte est à 70. Lors de votre passage dans l'After, nous essayons de tirer ces notes doucement, jour après jour, vers 80. »
Cass ne commenta pas, mais toutes ses notes étaient entre 180 et 350.
- « Certains jeux et espaces de liberté s'affranchissent de ces contraintes. Mais veillez souvent à être vous-même. La continuité de votre personnalité en dépend. À présent, je vous propose de faire le tour de l'île. Voulez-vous que je vous accompagne ?
- Ça ira. Attendez-moi ici. »
Elle inspira. Odeurs de résine et d'eucalyptus. D'iode. De vacances d'été de milliardaire. Elle descend un petit escalier aux marches de pierre enfoncées dans la terre, alors qu'un écureuil la regarde passer. Elle écarte feuilles de palmier et de cocotiers, pour arriver sur le village, dallé de blanc, fenêtres en vitrail ouvertes, murs de chaux blanche et intérieurs de bois bleu. Un chat de Titus, tête ronde et grands yeux allongés, habituellement empathes, au pelage noir, vient caresser ses jambes. Des IA affairées vont et viennent - l'une étend des draps, un autre remonte sa pêche du jour.
Un homme de son âge, au physique moyen mais étrangement rassurant et familier, cheveux longs, les yeux brillants d'intelligence, s'approche et lui propose d'une voix très douce de lui faire à manger ce soir. Elle est presque transie d'une sensation jamais vraiment ressentie, qui est peut-être l'amour, et elle doit lutter de toutes ses forces pour se rappeler qu'il est le fruit de ses demandes inconscientes et de siècles de game design.
Elle l'ignore, et descend un escalier de bois, iroko lisse et vernis, à la texture rêche, vers l'eau. Sable blond et argent, constellé de coquillages ronds ou coniques minuscules et secs. Le soleil est haut mais ne tape pas. Le ressac est doux, au rythme de son pas. La plage fait tout le tour de l'île. D'ici, elle a des airs ironiques d'une île des morts de Bocklin, avec des cyprès et quelques bâtisses aux toits rouges.
Elle scrute l'eau. Translucide, d'un bleu-vert léger ponctué de touffes de posidonies, quelques gros poissons colorés, d'immenses bénitiers, puis devient d'un bleu profond et apaisant surmonté d'écume. L'étendue d'eau était immense; probablement générée procéduralement à partir de certains schémas mentaux de sa psyché. Un monde à mon image mentale, pensa-t-elle.
La marche n'a pas été inutile : elle devient lentement plus en accord avec elle-même. L'humanité a eu raison de ne pas attendre Dieu et de se construire son propre paradis.
Elle retrouve son IA d'accueil.
- « Vous vous sentez mieux ?
- Oui, votre conseil était bon. Dites moi, comment je peux savoir si je rencontre quelqu'un si c'est une IA ou un humain ?
- Plissez les yeux. »
Elle s'exécute. Son guide luit d'une vague lueur rouge. Sa main à elle devient légèrement bleue.
- « Bleue pour les humains, rouge pour les IA, vert pour les émulés.
- Un émulé est une personnalité reconstruite à partir de données, c'est ça ?
- Oui, ou si son propriétaire est mort récemment sans se transférer, l'EV en général peut donner presque 99% des données nécessaires. Il n'y a pas de continuité de pensée, mais...c'est une renaissance.
- D'accord. Je ne veux pas sembler pressée, mais comment retrouver les autres ?
- Vous avez besoin d'une carte des lieux. Convoquez-la en la demandant mentalement. »
Elle s'exécute et devant elle se matérialise une table avec une carte solide d'un monde inconnu.
L'IA détaille en pointant les lieux du doigt :
- « Ici, c'est l'archipel des îles sanctuaires. La carte n'en montre qu'une dizaine, mais il y a une île par habitant de l'After, même les émulés. Le gros continent juste à côté est Big City. C'est une grande ville qui synthétise un peu toutes les cités de l'univers dans son histoire. C'est le lieu de rencontre par excellence, et la première étape d'un nouvel arrivé dans l'After. Aux limites de Big City s'étend une série de contrées diversifiées et de petits villages pour plaire aux explorateurs et aux touristes. Cet endroit s'appelle les territoires inconnus. Mais si le monde de la SH vous manque, vous pouvez aller ici, de l'autre côté de Big City, où se trouve une réplique à l'échelle 1 de tous les mondes colonisés et quelques Xenos, reliés par des Portes Intriquées. On appelle cette endroit la SH2. Entre nous, ce n'est pas très populaire, sauf si vous êtes nostalgique.
- Pas de véritables Portes Intriquées, pas vrai ?
- En effet, elles seraient inutiles. On peut se téléporter assez facilement si « les règles de l'endroit » le permettent. Mais dans la SH2, on suit des règles très proches de la vie d'avant. Vous voyez ces grandes tours dans cette plaine sur le bord de la carte ? Ce sont des jeux vidéo. Ils ont tous leurs règles et leurs mondes.
- Comme Trust ?
- Trust est un jeu très populaire en effet. N'hésitez pas à essayer à l'occasion. »
Cass ne l'avait pas vue, mais une lune était en suspension dans le ciel. Quand l'IA s'en saisit, elle en cachait une autre, qui par les mystères de la perspective était plus grande.
- « La double lune de l'After. La petite est Abstract, le lieu des expériences extracorporelles. Vous pouvez devenir une musique, un animal, un rayon de soleil. C'est fascinant, paraît-il, mais je vous déconseille très fortement de le faire au plus tôt. Prenez vos marques. Restez vous même le plus longtemps possible. De toute façon, l'accès vous y est interdit la première année de votre After. L'autre lune est Pax, celle du cheminement vers la paix. Là encore, l'accès est interdit avant dix ans. Pax vous permet de vivre la vie d'un autre.
- J'échange de corps avec quelqu'un ?
- Non. On sauvegarde votre personnalité, et on efface tout. Ensuite, on vous plonge dans une simulation dans laquelle vous vivez la vie d'un autre humain, pris au hasard dans l'histoire de l'humanité. Vous revivez sa vie seconde par seconde, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans savoir à aucun moment que vous êtes dans cette simulation. Et ensuite, fort de cette expérience, on réintègre votre personnalité.
- Je ne comprends pas l'intérêt.
- Moi non plus, mais je ne suis pas comme vous et je ne ferai jamais l'expérience de Pax. Cela dit, force est de constater qu'au bout de quelques siècles, tout le monde finit par passer ses jours sur Pax. On appelle cela le paradoxe du paradis. On fabrique un paradis, comme cette île magnifique. Tout est merveilleux et parfait. Mais il manque quelque chose. Un obstacle. Vous ne vous êtes pas battue pour ça. Tous les jours, tout est parfait sans que vous ayez à souffrir pour l'obtenir. Le petit paradoxe du paradis, c'est qu'on rajoute des petits obstacles dans la perfection pour la rendre véritablement digne de jouissance. Par exemple, un jour, on vous dira : nous n'avons pas à manger aujourd'hui, pourriez-vous nous aider à aller pêcher ? Vous le ferez, et étrangement, le poisson tiré de votre labeur aura un goût différent. Mais quelle est la bonne dose d'obstacles et de victoires ? La réponse est : la même que dans une vie ordinaire standard. Et voici donc le paradoxe du paradis, soutenable éternellement : le paradis est idéal s'il est identique à une vie humaine. C'est, je pense, la justification de l'existence et du succès de Pax. »
Cass se pénétra de cette pensée.
Si la simulation sur Pax est parfaite, alors peut-être a-t-elle toujours été un autre qui vit sa vie par simulation sur Pax.
Cassandre, si elle est dans sa vie réelle et non dans une simulation, n'aura vécu qu'une seule fois sa vie, tandis que sa vie aura été vécue en simulation par des trillions d'humains.
Statistiquement, il y a très peu de chances qu'elle soit à cet instant vraiment elle-même. 1
Elle chassa ces idées et déclara :
« Je veux aller à Big City. »
L'IA sourit et répondit : « Vous n'aviez qu'à le dire à haute voix, comme pour n'importe quelle autre destination. Bon voyage. »