Chapitre 26
Un travail qui convoquait la force d'un titan et la ruse d'un sphinx.
Le Wau a débranché des câbles de l'Unité Sombre, lourds et puissants, capables de gérer le flot monstrueux d'énergie de l'antimatière. Avec une IA clonée de l'EV du Saint des Saints, il travaille sur l'interface : pouvoir se connecter à l'After. Pas pour communiquer sur écran 2D, comme le font certains experts sur la Terre venus tester des nouveaux systèmes, mais pour s'y plonger totalement.
Le Wau se remémore de ses cours d'Infinitique - la science étendue de la modélisation de la conscience, et, ce qu'on ne dit pas car trop connoté spirituellement, ni plus ni moins l'étude de la vie éternelle. Une fois les travaux de force accomplis, elle retire l'Armure, et demande à un drone d'émuler la voix et la personnalité d'Aloysius.
« Allez professeur, briefez moi sur l'After pendant que je travaille sur l'Unité Sombre. »
Le drone enclenche sa réponse instantanément.
« Ah, l'Infinitique théorique, lança le drone, qui éclairait aussi le plan de travail de Cass. Ma très chère Cass, je vois où vous voulez en venir - car l'After est la porte, selon les Transients, vers la transcendance. »
- « Mais commençons par le commencement. La vie éternelle, voilà ce que convoite toute créature sentiente de l'univers qui a survécu suffisamment pour créer une civilisation. L'homme n'y échappe pas. Et c'est bien normal : nous avons été programmés pour survivre, coûte que coûte. La mort par "vieillesse" est un mythe. Toutes les morts sans exception sont violentes : arrêt cardiaque, embolie pulmonaire, métastases...elles n'ont rien à envier aux carnages des loups sauvages de nos forêts d'autrefois. Je voudrais faire une digression sur le pouvoir et la bêtise, vous me permettez ?
- Faites donc, répondit Cass qui ouvrait le cœur de l'Unité Sombre avec soin.
- Vous n'avez pas manqué de remarquer que notre société est composée de gens peu sages et pour tout dire pas très intelligents, plutôt brutaux, avides de pouvoir pour le pouvoir, et qu'ils obtiennent ce pouvoir. Un sage ne veut pas du pouvoir. J'ai une théorie, qui va vous faire sourire, mais qui soutient que cette situation déplorable est une stratégie optimale de l'évolution. Quand le pouvoir financier et politique est réuni dans la main d'un homme idiot, il va tenter de l'utiliser pour obtenir la vie éternelle. S'il était réuni dans la main d'un sage, le sage ne voudrait pas de la vie éternelle. Et au fil des siècles de l'histoire humaine ces idiots puissants ont construit des pyramides, lancé des croisades, collecté du sang de vierge ou je ne sais quoi, en vain. Jusqu'à l'explosion des données publiques au début du 21e siècle qui a permis le développement des IA par réseaux neuronaux. Là, les puissants technocrates se sont dits : et si on se téléversait dans un serveur ? Une idée a priori très peu sage que seuls des idiots voudraient mener à bien car incapables de refouler leur peur de mourir. Mais qui a fait évoluer notre société, sans qu'elle le veuille vraiment, un pas de plus vers la transcendance.
- C'est ce que prétendent les Transients.
- Vous vous méfiez, je l'ai bien compris, de ces Dieux Xenos, mais les Transients nous ont beaucoup donné et rien ne s'est avéré un mensonge ou une duperie, même si l'avocat du diable que vous êtes argumenterait que ces anges sont suffisamment doués pour mentir sans qu'on soupçonne quoi que ce soit. Reprenons. N'est-il pas fascinant et excitant de penser que dès l'an 2020 il était théoriquement possible d'émuler un humain ? Dans le fond, il suffisait de prendre un cerveau et sa structure neuronale, et de la copier virtuellement. Mais avant se coller au sujet, me permettrez vous une deuxième digression ? Sur l'Antiquité.
- Faites donc mon vieux. J'en ai pour un moment. »
Cass testait le pare-feu de l'Unité Sombre. Est-ce qu'en faisant transiter une conscience, des comportements numériques suspects seraient provoqués, détectés et donc bloqués ?
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- Un roi sumérien ? J'imagine que vous ne parlez pas de l'Endymion qui porte ce nom.
- Une épopée. La plus vieille fiction de l'histoire de l'humanité, elle date de -1800. Elle traite de la vie éternelle. Gilgamesh est un roi, qui, après bien des aventures, est terrifié par la possibilité de sa propre mort et entreprend un voyage vers le bout du monde, sur les eaux de la mort, où il rencontrera Uta-napisht, un héros qui le mettra à l'épreuve. Il lui ordonnera de ne pas dormir durant six jours et sept nuits. Gilgamesh s'endort, et Uta-napisht lui dit : « Gilgamesh, comment veux tu résister à la mort quand tu ne peux pas résister au sommeil ? ». Un esprit littéraire peu rompu à l'Infinitique verra un lien entre le sommeil et la mort. Mais il y a dans cette épreuve quelque chose de vrai, moderne et profond relié au fonctionnement désormais bien connu du cerveau. Et j'aime à croire que les Anciens en avaient l'intuition. Voyez-vous, Cass, vous changez. Vous changez en permanence. Alors si vous pouvez accéder à l'immortalité, quelle Cass voulez-vous emmener ? Celle d'hier, la jeune étudiante qui n'avait pas encore intégré l'Université Psi de la Terre ? Le Wau invincible que vous êtes aujourd'hui ?
- EV, dans nos conversations, n'évoque jamais que je suis un Wau et rien de ce qui est lié à l'Ordre.
- C'est noté, je n'évoquerai plus votre appartenance à l'Ordre Wau dans le cadre de nos conversations, dit l'EV avec sa voix standard, avant de rebasculer sur celle d'Aloysius. Celle d'hier, la jeune étudiante qui n'avait pas encore intégré l'Université Psi de la Terre ? La Cass d'aujourd'hui, concentrée sur ses missions occultes ? Ou alors, la Cass du futur, sage et expérimentée ? Ces trois personnes sont différentes. Au jour le jour, les changements sont minimes. Imperceptibles. Mais les gens changent. C'est pour cela qu'on mettait les gens en prison autrefois. On se disait : ils vont changer, qu'ils le veuillent ou non. Et peut-être qu'ils changeront en bien. On arrive donc à ce premier constat, glaçant : l'immortalité promise par les religions est conceptuellement impossible, car nous changeons en permanence. Et quand changeons nous profondément ? Pendant le sommeil. Quand les informations recueillies dans la journée sont ordonnées dans la mémoire profonde par un processus mental dont l'émanation consciente est le rêve. Ainsi l'épreuve d'Uta-napisht prend entièrement son sens : on peut accéder à l'immortalité si on résiste au sommeil - équivalent au phénomène de changement de notre personnalité profonde. Fascinant, pas vrai ? Poursuivons dans l'Infinitique théorique. Mettons nous à la place des technocrates du XXIe siècle : nous savons plus ou moins comment virtualiser un cerveau, maintenant concrètement, comment on fait ? Dites-moi, Star Trek, ça vous dit quelque chose ?
- Une sorte d'Épopée encore, non ?
- Oui. C'est l'Équipage du Capitaine Wau de cette époque. Dans Star Trek, les héros disposent d'une technologie capable de téléporter des humains. Ils sont dans leur vaisseau, un gars pousse un bouton, et ta-da, ils sont sur une planète.
- De la téléportation comme les Transients le font ?
- Haha, vous avez vraiment qu'un seul truc en tête ! »
Cass avait repris son Armure, et rebranchait des câbles géants. Le drone poursuivait :
« Star Trek a la courtoisie de nous expliquer comment fonctionne la téléportation : on copie les corps, on envoie l'information et de l'énergie pour qu'ils se reconstituent dans l'endroit de destination. Et là vous me dites : c'est une copie, Sam, que devient l'original, celui qui a été copié, celui qui est dans le vaisseau ? La réponse est terrible : ils le désintègrent pendant le processus. Cela veut dire que pendant un bref instant, Cass, il y a deux personnes existantes, identiques, deux personnes sentientes, qui ont droit à la vie, à des émotions, à des aventures, mais l'une va être tuée parce que sinon on aurait des copies de nous partout. Et pas n'importe quelle copie : c'est l'individu original qui est tué. Quand vous vous faites téléporter, vous êtes tué. La copie est persuadée que ça a marché. Je ne sais pas pour vous mais cette pensée m'est intolérable. Le processus est totalement déficient. Si la téléportation existait ainsi, personne ne l'utiliserait, c'est sûr et certain ! Mais pour revenir aux technocrates, ils étaient face au même problème : on analyse votre cerveau et on en fait une réplique parfaite dans un serveur, fort bien, mais le cerveau original, il est encore là, vivant, sûr de sa continuité de pensée ! Ça sert à rien du tout pour l'humain : il est condamné à mourir avec son corps biologique. Pas de vie éternelle. C'est du vent. Une fiction. »
Cass, retirant son armure, songea que l'EV faisait des connections pertinentes et inédites car elle avait émulé Aloysius. Un exposé objectif n'aurait rien donné de tout cela. L'humain devient meilleur avec les EV, mais les EV deviennent meilleures avec les humains.
- « C'est là qu'intervient le paradoxe du bateau de Thésée, qui a fondé le Théséisme. Thésée revient de Crète vainqueur du Minotaure...encore une Épopée, voyez...et on met son bateau en cale sèche. C'est un peu une relique, d'accord ? Au fil du temps, le navire se désagrège. Quand une planche tombe en poussière, on la remplace par une neuve. Mais que se passe-t-il quand on a changé toutes les planches ? Est-ce que c'est encore le bateau de Thésée, ou un autre ?
- C'est un peu comme nous, qui changeons petit à petit chaque nuit par nos rêves, c'est
ça ?
- Oui. Vous êtes l'élève dont j'ai toujours rêvé. Peu importe qu'il soit ou pas le bateau de Thésée. Il change comme nous. Il nous accompagne. Le Théséisme, en pratique, fonctionne ainsi : on vous met dans un sarcophage médical, et on se branche, physiquement, à votre cerveau. On prend un neurone, parmi vos trois milliards et quelques. Comme la planche du bateau de Thésée, on copie son état et ses connections, et on l'émule virtuellement. On anéantit le neurone biologique, et on reconnecte les restants au virtuel. La pensée suit son processus. Et on recommence l'opération. Trois milliards de fois.
- C'est long ?
- La première fois, je veux dire, la première fois que le volontaire n'est pas mort en chemin,
ça a pris un an. C'est long pour le cobaye, mais ce n'est pas une mauvaise nouvelle. Plus c'est long, plus les connexions sont solides. Plus la transition est douce, lisse, moins elle a de défauts. Vient un moment où il n'y a plus aucun neurone vivant dans le cerveau de notre cobaye : les neurones virtuels sont connectés à ses yeux, ses sens, son corps, et le cerveau du gars fonctionne pareil. Et là, on coupe, et il est totalement dans le monde virtuel du serveur.
- Un an ? Et maintenant cela prend combien de temps ?
- Oh, trente secondes tout au plus. Le passage dans l'After est une véritable industrie financée par la SH sur tous les continents de toutes les planètes avancées. Toute l'humanité s'y plonge tôt ou tard. C'est l'enjeu majeur de notre civilisation. Les progrès sont donc constants et les technologies impressionnantes.
- À quoi ressemble l'After ?
- Oh, Cass, il faudra pour cela que je vous fasse une conférence de plusieurs années sur le Game Design pour que vous saisissiez le tout.
- Vous voulez dire qu'il y a des jeux vidéo dans l'After ?
- L'After est un lieu où on ne peut plus mourir qui vise à apporter du plaisir et de la stabilité mentale aux êtres virtuels qui l'habitent. Sous un certain angle, c'est une forme de jeu vidéo, mais c'est plus subtil. Et sinon, il y a aussi des jeux vidéo. La science du Game Design a permis de penser à des lois d'équilibre dans cet environnement nouveau. Car il nous faut des lois, différentes des nôtres, pour y vivre là bas en bonne communauté. Un exemple tout simple. Vous ne pouvez pas mourir dans l'After. Qu'est ce qui empêche votre voisin de prendre un couteau pour vous trancher la gorge et rigoler un bon coup ? Une expérience traumatisante. Il faut des systèmes de sanction. Des prisons au paradis.
- La limite de la liberté absolue...
- Heureusement que le jeu vidéo était déjà depuis un siècle l'industrie de loisirs dominante dans l'humanité quand s'est posée la question d'une justice virtuelle.
- On peut mettre des Transients ou des Xeno dans des Androïdes. Pourquoi des gens virtualisés dans l'After ne reviendraient pas, nombreux, vivre parmi nous ?
- Parce qu'ils ne le veulent pas.
- Cela me semble très suspect. Sur les trillions d'humains dans l'After, pas un seul ne veut revenir ? Pour moi c'est une façon de ne pas dire qu'ils sont tous prisonniers.
- Prenez en compte que la plupart des gens qui se téléchargent dans l'After ne pensent qu'à une chose : ne pas quitter leur famille, leur maison, leur rythme de vie, leur vie un peu médiocre mais qu'ils aiment de tout leur cœur. Ils disent souvent, alors qu'on les allonge en pleurant dans les sarcophages de transfert « je me télécharge bientôt dans un Androïde et je reviens ». Et ils ne le font pas. Enfin si, ils tentent, mais ça ne dure jamais. Parce que, voyez-vous, la vie réelle est pénible. Les couleurs sont ternes, les gens enquiquinants, on a envie de pisser je ne sais pas combien de fois par jour, on fait des cauchemars et des gens vous insultent dans la rue ou sur les réseaux pour passer leurs nerfs. Notre corps est lourd. Le temps passe trop vite, ou trop lentement. Parfois on est anxieux sans raison. Les douleurs. Les proches qui nous quittent. L'After est conçu pour être un monde agréable. Très agréable. C'est un endroit qui nous manque très fort et beaucoup, rapidement. Je crois que le pire c'est l'ennui. L'ennui existe là bas mais il est très bien dosé. Ici, on en a toujours trop ou pas assez. Et ils ont un « cheminement vers la paix ».
- C'est quoi ?
- J'en sais rien, mais je crois que c'est l'After de l'After. Quelque chose qui nous donne un but, même en étant déjà au paradis. »
Cass n'avait jamais ressenti de fatigue, dans la vie réelle. Une fois achevé le Conseil Wau réuni pour son intronisation, elle avait trouvé sur la table du « Lieu de Vie » une injection de modification génétique qui a transformé son métabolisme en une machine optimale.
Elle venait d'achever les travaux techniques. Elle s'assied en tailleur devant l'Unité Sombre, immense et presque Xeno dans son apparence. Elle fait le point : elle n'a pas d'urgence. Elle peut plonger dans l'After. Si une catastrophe telle que Clelia pulvérise la Forteresse, son Armure la protégera.
Mon objectif : trouver Julia Prahi et ouvrir une boîte mentale pour lui poser la question sur quelqu'un. Une célébrité, c'est ça ? Pas de risque à demander à l'EV. L'EV répond, cette fois-ci sur un mode standard :
Je me permets de vous donner un petit résumé. Si vous voulez que je développe un point, dites le moi. Julia Prahi est née en 2444 à New York et téléversée dans l'after en 2531. Après des études de sociologie et d'infinitique, elle devient game designer junior de l'After. Elle gagne en popularité avec la création d'un jeu vidéo diffusé dans toute la SH appelé Modern Diplomacies. Devenue milliardaire, elle a fondé de nombreuses universités privées dans la SH et notamment l'École de Tous sur Prospero. Elle mène une vie extravagante et adopte la mode du « polylife », qui consiste à avoir sur chaque planète une maison et une famille, étendant la philosophie du polylife jusqu'à étendre sa « maison » à des villages entiers. Utilisant des matrices robotiques, on estime qu'elle a eu plus de 800 enfants. À partir de 2499 elle fréquente assidûment les mondes Xenos et finance des expéditions d'exploration. En même temps, elle disparaît de son écosystème polylife et ne communique plus. Elle se virtualise en 2531 dans le Centre Royal de Masmak. Dans le cadre de son existence dans l'After, il est à noter qu'elle a produit un jeu vidéo intérieur à l'After, appelé Trust, qui a été mis en place en 2791 sous forme alpha, puis en 2800 dans sa version définitive.
EV, dis m'en plus sur Trust.
Nous n'avons que peu d'informations sur Trust étant donné le Pacte de Documentation entre SH et After, lui même découlant de la constitution dite des Deux Vies, mais nous avons néanmoins quelques informations : Trust est un jeu vidéo créé par Julia Prahi et lancé en 2800. Il est exclusif aux habitants de l'After et il n'existe pas de clone du jeu dans la SH. C'est un jeu multijoueur, coopératif mais aussi compétitif. Certains joueurs sont présents dans la section de l'After du jeu continûment depuis deux décennies. Il est affirmé qu'une partie du système de jeu consiste à en découvrir les règles. Le jeu dispose d'une fin, mais personne ne l'a jamais terminé.
Deux décennies...cela doit être un bon jeu pour passionner les virtualisés sur une aussi longue durée.
« EV, tu me rafraîchis en deux mots la mémoire sur Masmak ? »
Masmak est une naine jaune autour de laquelle orbite Masmak-1, sa seule planète, terraformée et colonisée en 2240 par son Altesse Royale le Prince de Panarabie Faisal Al Saoud. C'est une planète privée comme cela était possible avant les accords de colonisation de la SH en 2700. La planète n'abrite que la famille royale ainsi que des invités de prestige, et est régie par une monarchie dominée aujourd'hui par le Prince Rahman Al Saoud.
« EV, pourquoi d'après toi Julia Prahi s'est téléversée sur Masmak ? »
Julia Prahi aurait collaboré sur de nombreux projets scientifiques financés par le Prince.
« Quels projets ? »
Je ne sais pas.
Nous y voilà. Une réponse suffisamment courte pour en dire long.
Cass se redresse. La machine fonctionne, les connexions sont parées. L'IA de la Forteresse lui suggère de laisser les connexions « quelques semaines » le temps qu'elles se fondent dans l'existant. Fort bien.
L'occasion de prendre du repos.