Chapitre 25
Pour la première fois de sa vie, le Wau avait demandé à réunir le Conseil de l'Ordre.
C'était en son pouvoir; il aurait pu le faire à tout moment mais respectait l'agenda probablement chargé de confrères qui, tout comme lui, veillaient de leurs possibilités sur une petite surface des innombrables problèmes de la Société Humaine et de ses émanations. Il n'avait vu ses homologues qu'à l'occasion de son intronisation, une longue réunion plutôt technique qui expliquait les possibilités de ses dotations (l'Armure, l'Unité Sombre, le Saint des Saints, les injections transhumaines) et la philosophie de l'Ordre : veiller au bien de l'Humanité.
La porte au fond du couloir de sa section du Saint des Saints s'ouvrit sur un siège à ses dimensions et une vaste pièce en demi-cercle. Dans des projections holographiques, un à un, ses frères, beaucoup trop nombreux pour être tous affichés (étaient mis en avant ceux qui, détectés par les IA, bougeaient légèrement leur tête).
En moins de deux minutes, le premier était déjà présent. Au bout de dix sept minutes, le temps moyen pour qu'un Wau aille aux points les plus éloignés de la SH, le Conseil informa que tous étaient présents.
Le Wau se demandait si lui aurait pu être là, comme eux, en moins de dix sept minutes. Probablement pas dans toutes les situations. Ils sont plus forts et méritants que moi. Je suis une déception. Ils étaient tous identiques, sur les écrans.
L'un d'entre eux déclara : « Cher frère, nous avons répondu à ta convocation. »
Le Wau exposa ses échecs récents, et le fait que les Transients savaient peut-être désormais où était le Saint des Saints. Il conclut ses résultats par ces mots :
« Je ne me sens plus digne de porter l'Armure. Je vous propose de m'exclure de l'Ordre Wau. »
Un silence appuyé suivi, puis un autre, ou était-ce le même, déclara d'une voix ancienne, et peut-être féminine :
- « Nous n'avons pas la possibilité d'exclure un de nos frères. Cela n'est pas prévu dans notre Ordre.
- Pour être plus précis, nous sommes dans une situation normale, renchérit un autre, au phrasé plus rapide, moins noble.
- Une fois que l'Armure est donnée, elle ne peut être reprise, déclara un troisième, encore une voix féminine et grave. C'est ainsi.
- Mon frère, tu as utilisé à plusieurs reprises le mot « échec ». Il faut plus qu'un homme et plus qu'un dieu pour qualifier un échec. Ce que tu perçois comme un échec, reprit celui au phrasé rapide, n'en est peut-être pas un. Aucun échec complet n'existe. Le processus de sélection est si strict chez l'Ordre que la plupart du temps les candidats retenus n'ont jamais connu l'échec, et il faut bien du temps pour qu'une forme d'échec survienne. L'expérience de l'échec est formatrice et nécessaire. Nous l'estimons indispensable. Il n'y a pas de degrés hiérarchiques dans notre Ordre, mais il y a ce que nous appelons la Boussole.
- La Boussole ? On ne m'en a jamais parlé, avoua le Wau.
- On ne parle de La Boussole qu'à ceux qui la découvrent. La Boussole nous guide dans notre mission, expliqua encore une voix, plus vieille, d'un frère caché derrière les autres. Elle est composée de six points cardinaux, qui ne sont révélés que lorsqu'on les expérimente. Le Sud est l'échec. Les autres points te seront révélés au fur et à mesure que tu en feras l'expérience.
- Attendez, vous avez tous accompli la Boussole en entier ?
- Non. Certains meurent avant que cela n'arrive. Personne n'a jamais vraiment accompli la Boussole en entier - ce n'est pas son but.
- Mais vous venez de parler du Sud devant tout le monde !
- Tout le monde ici a découvert le Sud. Tu es le dernier d'entre nous à avoir échoué. » conclut-il avec chaleur.
Cette révélation plongea le Wau dans la stupéfaction.
- « L'Ordre Wau ne doit rien à personne. Nous ne rendons pas de comptes. Et charité bien ordonnée commence par soi-même. Cela ne veut pas dire que nous utilisons les ressources de l'Ordre pour notre puissance, mais que si nous nous négligeons, nous perdons l'outil essentiel de notre mission : nous-mêmes. L'Armure est rare mais toi, tu l'es tout autant. Les crises que tu vivras seront nombreuses. Tu ne pourras pas les résoudre toutes. Tu échoueras parfois. Souvent.
- L'échec est le destin fatal de l'excellence, dit une voix au fond, car l'excellence cherche à se dépasser, et atteint inévitablement sa limite.
- Parfois même la victoire est un problème.
- Notre simple existence est un problème, renchérit une voix masculine, grave. Les Wau ont engendré les Anti-Wau.
- Les Anti-Wau ? s'interrogea Cassandre.
- Quelqu'un qui devient Wau, coupa promptement un frère, ne peut pas quitter l'Armure. Alors oui, il peut tout à fait ne plus exercer. Il peut abandonner la vie de Wau et sa mission, et mener l'existence qu'il veut. Mais il peut toujours revenir. On est Wau, jusqu'à sa mort.
- Et si un Wau décide de déclarer la guerre à l'humanité ou à l'Ordre ? demande Cassandre.
- Nous lui ferons face, mais nous ne lui retirerons pas l'Armure.
- Je reste Wau, alors conclut-elle.
- Frère...déclara le tout premier interlocuteur. Nous ne prenons pas le terme de Frère à la légère. Nous sommes un Ordre et aussi une famille. Quand tu échoues, nous ne te blâmons pas. Nous te soutenons. Nous te relevons. Nous t'encourageons. Nous t'aimons. Nous sommes solidaires. Tu es des nôtres.
- Merci de votre solidarité. »
En d'autres circonstances, et les IA intégrées ne lui auraient pas drainé toute sa conscience, elle en aurait pleuré. Mais la mission revenait au premier plan.
- « J'ai une demande. Lors de mon intronisation, vous m'avez expliqué que mon champ d'action s'arrêtait à l'After. Or, j'ai besoin d'aller dans l'After pour interroger quelqu'un.
- Si cela est absolument nécessaire, et qu'il n'y a pas d'autre moyen...commença une voix.
- ...et si tu peux trouver un moyen d'y aller sans utiliser le Théséisme, irréversible, pour y aller...
- ...alors tu peux y aller.
- Je comptais travailler sur l'Unité Sombre pour y pénétrer.
- Intéressant. Tu vois, cher Frère. Tu es déjà en train de nous donner une possibilité d'aller plus loin. Nous avons une confiance absolue en toi. Tu ne nous as jamais déçu, et tu ne nous décevras jamais. Tu n'es pas seul. Tu ne le seras jamais. »
Le Wau se leva et s'inclina avec gratitude.
« Je vous ai pris suffisamment de temps. Merci à l'Ordre de m'avoir choisi. »