Chapitre 9
Chapitre 9
L’air s’épaississait à mesure que Kaelen descendait dans les boyaux oubliés de la Citadelle. L'odeur d'eau stagnante et de moisissure cédait peu à peu la place à un parfum âcre, étouffant : celui du bois carbonisé, de la graisse rance et de la cendre froide.
L’odeur des fosses de purge.
Kaelen déboucha au sommet d'une coursive en surplomb. Devant lui s'étendait la Fosse des Pénitents, une immense faille naturelle transformée en arène d'exécution par l'Inquisition du Soleil Voilé.
Des dizaines de poteaux de bois noirci s'élevaient du sol calciné comme une forêt pétrifiée. Sur chacun d'eux, des anneaux de fer rouillé pendaient au bout de courtes chaînes. Mais ce qui fit ralentir le cœur de Kaelen, ce ne furent pas les entraves : c'étaient les inscriptions taillées à même le bois calciné.
Au-dessus de chaque pieu d'exécution, une plaque de cuivre gravée proclamait le crime du supplicié. Et invariablement, sous la sentence officielle, les inquisiteurs avaient inscrit la même litanie de clôture :
« Mort pour avoir profané la Sainte Gloire de Kaelen, Champion Éternel. »
Kaelen s'approcha du premier bûcher à portée. Ses doigts sales effleurèrent le bois brûlé.
Ici avait péri un artisan fondeur, pour avoir coulé un alliage protecteur jugé hérétique. Plus loin, une archiviste, pour avoir caché un registre datant d’avant la Seconde Inquisition. Sur un autre pieu, à demi effacé par la suie, le nom d’un vieillard accusé d’avoir chanté une complainte où le Champion d’Aubeval n’était désigné que par son nom d'homme, sans les titres divins conférés par l’Ordre.
Chaque flamme allumée dans cette fosse, chaque corps réduit en cendres au cours des trois derniers siècles l'avait été en son nom.
Son visage idéalisé, sculpté sur les médaillons d'argent et tissé sur les bannières de soie, était le sceau qui condamnait les justes et sanctifiait les bourreaux.
Une fureur froide et tranchante envahit Kaelen. Ce n'était pas la colère impétueuse du jeune guerrier d'autrefois, mais la détermination absolue d'un homme qui contemplait l'ampleur du monstre né de sa propre légende.
Soudain, un claquement sec retentit à l'extrémité de la fosse.
Deux silhouettes encapuchonnées de blanc apparurent sur la rampe d'accès, traînant une forme ligotée qui se débattait avec fureur. Entre les deux gardes du Soleil Voilé avançait une prêtresse subalterne, brandissant un brasero portatif d'où s'échappait une fumée vert émeraude.
— Attachez-la au poteau central, ordonna la prêtresse d’une voix sèche. Dame Veyra veut que les braises soient prêtes lorsqu’elle descendra pour la confession.
La captive releva violemment la tête, crachant une mèche de cheveux noirs collée à son front par la sueur. Ses yeux d'un brun doré étincelèrent sous la lueur du brasero.
Mira.
Elle avait les poignets ensanglantés par les liens de corde tressée de fil d’argent — des entraves conçues pour inhiber le moindre flux de mana. Malgré les coups reçus, elle ne criait pas, refusant d'offrir à ses geôliers la satisfaction de sa terreur.
L'un des gardes la projeta contre le bois calciné du bûcher principal.
— Tu as caché les parchemins du fondeur Seln pendant six ans, cracha-t-il en serrant la chaîne autour de sa taille. Tu diras où le muet s'est terré, ou la flamme de Kaelen purifiera ta carcasse jusqu'aux os.
Mira releva le menton, le regard dardé vers le soldat :
— Kaelen cracherait sur vos flammes, chien de prêtre.
Le garde leva la main pour la frapper au visage, mais son geste ne s'acheva jamais.
Du haut de la coursive, Kaelen avait déjà mesuré l'angle, la portée et l'inertie. Il n'avait ni lame ni armure, mais au sol reposait une barre de fer forgé, vestige d'une ancienne grille de contention brisée par la chaleur.
Kaelen s'en saisit à deux mains. Le métal était lourd pour les bras frêles de Vann, mais la trajectoire n'avait besoin que de gravité et d'une précision chirurgicale.
Il bascula la masse au-dessus du parapet.
La barre de fonte fendit l'air en sifflant et s'écrasa avec un craquement mat sur l'épaule du premier garde, le projetant lourdement au sol dans un hurlement étouffé.
Avant que le second soldat n'ait pu dégainer sa courte lame, Kaelen se laissa glisser le long de la chaîne d'ancrage du parapet, atterrissant silencieusement dans la cendre des bûchers.
Ses yeux croisés avec ceux de Mira ne portaient plus le voile timoré de l'apprenti muet.
Pour la première fois au cœur de la Fosse des Supplices, le faux martyr venait réclamer ses morts.