Chapitre 10
Chapitre 10
L'atterrissage dans le tapis de cendres ne fit aucun bruit.
Avant que le second garde du Soleil Voilé n'ait pu tourner sa lame vers lui, Kaelen ramassa une poignée de poussière calcinée et la lui jeta en plein visage. Aveuglé par les résidus de suie, l'inquisiteur chancela en portant une main à ses yeux. Kaelen ne lui laissa pas le temps de récupérer : utilisant tout le poids du corps de Vann, il ramassa la barre de fonte au sol et porta un coup net à la tempe de l'homme. Le soldat s'effondra lourdement à côté de son camarade inconscient.
La prêtresse lâcha son brasero dans un hoquet de stupeur et fit un pas en arrière vers la rampe d'accès, la bouche ouverte pour crier l'alarme.
Kaelen fondit sur elle avec la vivacité d'un loup. Sa main osseuse se plaqua fermement sur la bouche de la femme tandis que son autre bras lui bloquait la nuque contre la paroi rocheuse. Ses yeux gris plongèrent dans ceux de la prêtresse avec une intensité si terrifiante qu'elle s'immobilisa net, paralysée par un effroi inexplicable. D'un mouvement rapide et précis, il pressa deux points de pression derrière sa mâchoire ; la prêtresse sombra dans l'inconscience et glissa sur la roche.
Kaelen se tourna aussitôt vers le poteau central.
D'un coup de barre de fer glissé dans le cadenas rouillé de la chaîne, il fit sauter le verrou avec un levier parfait. Les liens d'argent tombèrent dans la poussière.
Mira s'effondra dans ses bras, le souffle court, les poignets meurtris et sanguinolents. Elle leva les yeux vers lui, encore incrédule :
— Tu… tu es venu, murmura-t-elle à mi-voix. Ils ont bloqué toutes les sorties vers la ville haute. Dame Veyra sait que le sceau s'est fissuré.
Kaelen hocha la tête. Il récupéra la dague courte à la ceinture du premier inquisiteur et la glissa sous sa tunique, puis désigna d'un geste impérieux le fond de la fosse.
Derrière la rangée des derniers bûchers s'ouvrait une fissure cyclopéenne, scellée par deux vantaux de bronze verdi par les siècles. Au-dessus de l'arche, taillées dans le métal sombre, figuraient quatre armoiries que Kaelen aurait reconnues entre mille :
Le Faucon d'argent de Sered.
Le Lys de saphir de Lysa.
L'Arbre de fer d'Elara.
Le Loup écarlate de Voren.
Ses compagnons.
— Ne va pas là-bas, murmura Mira d'une voix tremblante en s'appuyant contre lui pour marcher. Les archives appellent cet endroit la Fosse des Damnés. La légende dit que c'est là que l'Ordre a enfermé les traîtres qui voulaient voler la dépouille de Kaelen après la bataille de la Porte Céleste.
Kaelen posa sa main sur le bronze froid. Les glyphes gravés dans le métal vibraient sous sa paume.
Des traîtres.
Le mensonge de l'Ordre était si vaste qu'il avait inversé chaque vérité. Ce n'étaient pas des traîtres qui reposaient derrière cette porte, mais les survivants qu'on avait dû effacer de l'histoire pour bâtir la théocratie.
Kaelen sortit sa dague et tailla une fine entaille sur sa propre paume. Il pressa le sang de Vann contre le centre des armoiries, là où l'effigie d'une flamme blanche unissait les quatre blasons.
Le sang coula dans les rainures du bronze.
La porte ne s'ouvrit pas avec un grincement ordinaire, mais dans une détonation sourde qui libéra un souffle d'air glacé, saturé d'ozone et de lavande séchée — le parfum que Lysa utilisait toujours pour masquer l'odeur des sortilèges de soin.
Ils franchirent le seuil.
La crypte n'avait rien d'un charnier. C'était un vaste mausolée de marbre sombre, épargné par la poussière grâce à des champs de stase arcaniques millénaires.
Au centre de la rotonde reposaient quatre sarcophages de verre noir et de platine. À l'intérieur, baignant dans un fluide ambré, ne gisaient pas des cadavres desséchés, mais quatre corps parfaitement préservés. Leurs poitrines ne se soulevaient pas, mais leurs visages étaient figés dans une expression de supplice suspendu dans le temps.
De chacun des sarcophages partaient d'épaisses conduites d'argent qui s'enfonçaient dans le sol vers les profondeurs de la montagne, pulsant à intervalles réguliers d'une lueur dorée.
Kaelen s'avança, le cœur au bord de la rupture.
Il posa sa main contre la paroi de verre du premier cercueil. À l'intérieur reposait Sered, son second, son frère de bataille, les traits tirés par une agonie éternelle.
Sur la plaque scellée au pied du monument, les mots originaux, antérieurs aux falsifications de l'Ordre, étaient encore lisibles :
« Ici dorment les Piliers de l'Aube. Leurs âmes maintiennent la cage. Leurs souffrances nourrissent le Dieu sans Nom pour que les cités vivent un jour de plus. »
La vérité le frappa comme une dague en plein cœur.
Ses compagnons n'avaient pas été des traîtres, et ils n'étaient pas morts au combat. Après la disparition de Kaelen au sommet de la Porte Céleste, l'Ordre naissant les avait trahis, drogués, puis enchaînés dans cette crypte pour transformer leur force vitale en un tribut perpétuel offert au Fléau Divin afin d'acheter une fausse paix.
L'Ordre de la Lumière n'avait jamais vaincu le monstre.
Il le payait chaque jour avec l'agonie des héros.
Mira étouffa un cri d'horreur en comprenant le mécanisme des conduites d'argent :
— Ils sont encore vivants… Ils sont coincés entre la vie et la mort depuis trois cents ans…
Kaelen serra le poing ensanglanté. Les yeux de Sered, derrière la vitre d'ambre, semblèrent frémir d'une lueur fugitive au contact de son aura.
Dans le sol, les conduites d'argent grondèrent. Plus bas, dans les ténèbres insondables, la faim ancienne attendait son offrande.