Chapitre 8
Chapitre 8
Le son des cloches de la Citadelle Noire ne ressemblait à aucun glas ordinaire. C’était un battement lourd, cuivré, modulé par les runes gravées dans le métal pour résonner directement dans les crânes des serviteurs et des soldats.
Sept volées lentes. L'alerte maximale.
Accroupi au fond du conduit de drainage, Kaelen sentait les vibrations traverser la roche rugueuse. L'eau noire et tiède lui arrivait à mi-mollet, charriant des boues soufrées et l'odeur rance des bains de conservation des manuscrits. Son épaule le brûlait d'une douleur sourde, et chaque inspiration dans cet air confiné faisait trembler la cage thoracique étroite de Vann. Mais sous la douleur, le guerrier prenait le dessus.
Au-dessus de lui, à travers les grilles de fonte scellées dans la voûte du conduit, le vacarme de la Citadelle s'amplifiait.
Des bruits de bottes ferrées martelaient les dalles des Archives Basses. Des ordres brefs, aboyés d'une voix sèche et autoritaire, perçaient le tumulte :
— Verrouillez les herces des Niveaux Trois à Sept ! Pas un scribe, pas un novice ne franchit les portes sans subir l’ordalie du miroir d'argent ! Si le garçon est contaminé, purgez la section entière !
Kaelen s'immobilisa dans une poche d'ombre, retenant son souffle.
Par les fentes d'un regard d'aération, il vit paraître trois silhouettes dans le couloir supérieur. Ils ne portaient pas la simple cuirasse noire des gardes ordinaires, ni la robe grise des archivistes.
Ils étaient drapés dans de longues tuniques d'un blanc crémeux, recouvertes d'un plastron d'acier poli dont le centre représentait un soleil éclipsé par un bandeau de tissu d'or : les Inquisiteurs du Soleil Voilé.
C’était la garde prétorienne de la théocratie. Le bras armé chargé de traquer toute résurgence des arcanes anciens et d'étouffer quiconque découvrait la supercherie du faux martyre. À leur ceinture pendaient de courtes lames à simple tranchant et des brûle-hérésies reliés à de petites fioles de verre emplies d’une huile verte incandescente.
Au milieu d’eux avançait une femme à l'allure spectrale. Sa tête était entièrement rasée, sa peau d'une blancheur de craie, et ses yeux étaient dissimulés sous un bandeau de soie dorée brodé d'yeux ouverts. Elle ne marchait pas, elle glissait, guidée par une longue canne d'ivoire terminée par une griffe de prédateur.
— Dame Veyra, murmura l'un des gardes en s'inclinant précipitamment. Maître Orsenn a été retrouvé dans la chambre basse… le poignet calciné par une décharge de rupture. Il prétend que le garçon muet a utilisé les Cendres.
La femme marqua un temps d'arrêt. Elle inclina la tête vers le sol, précisément en direction du conduit où Kaelen se dissimulait. Bien qu'aveugle, elle semblait flairer l'atmosphère, scrutant les courants d'air et les résidus de mana suspendus dans la poussière.
— Un scribe muet ne trace pas une rune de rupture sans guide, dit-elle d'une voix glaciale, dépourvue de la moindre émotion humaine. Vann n'était qu'un réceptacle médiocre. Ce qui a brisé le premier anneau de la chaîne est bien plus ancien.
Elle frappa le sol de sa canne d'ivoire. Une onde invisible balaya les dalles, faisant frémir l'eau croupie sous les pieds de Kaelen.
— Déployez les chiens de cendre dans les conduites de décharge, ordonna-t-elle sans élever la voix. Qu'on condamne l'accès au quartier des Fondeurs. Et amenez-moi la fille Seln. Si elle a conspiré avec lui, elle chantera sur le bûcher avant l'aube.
Kaelen serra les poings dans l'eau sale jusqu'à ce que ses ongles s'enfoncent dans sa chair.
Mira.
Elle s'était mise en danger pour lui transmettre la carte et les cendres. Si l'Inquisition mettait la main sur elle, elle ne survivrait pas aux interrogatoires du Soleil Voilé.
Mais Kaelen savait qu'un assaut frontal dans ce corps épuisé et désarmé équivaudrait à un suicide. Il devait atteindre les Niveaux Inférieurs, trouver de quoi s'armer et canaliser une once d'énergie runique avant que les chiens de chasse ne pénètrent dans le réseau de drainage.
La silhouette de Dame Veyra s'éloigna, escortée par les pas cadencés des inquisiteurs. Leurs torches projetaient sur les voûtes de pierre des ombres semblables à des ailes de corbeaux.
Kaelen attendit que le silence retombe sur la galerie haute. Puis, rampant avec précaution dans le canal fangeux, il s'enfonça plus profondément vers les niveaux oubliés de la Citadelle, guidé par la carte mentale que la mémoire de Vann lui avait transmise.
La guerre contre l'Ordre n'était plus une fuite : elle venait de devenir une course contre la mort