Chapitre 7
Chapitre 7
La lumière blanche et malsaine du sceptre d'Orsenn projetait des ombres difformes sur les milliers de visages sculptés dans la paroi circulaire. L’inquisiteur avançait à pas lents, le regard fixé sur Kaelen, savourant ce qu’il prenait pour la terreur muette d’un enfant pris au piège.
— Tu pensais que Vann était le premier à descendre jusqu’ici ? murmura Orsenn, la voix douce, presque paternelle. Depuis trois siècles, chaque fois qu’un esprit refuse d’accepter le mensonge sacré, il finit par chercher la faille. Et la faille les mène tous ici.
Kaelen ne recula pas. Il sentait contre son dos le froid suintant du livre de chair suspendu aux chaînes. Ses mains tremblaient, trahissant la faiblesse du corps de l'apprenti archiviste, mais son esprit restait lucide, calculant les distances et le moindre angle d'esquive.
Sous ses pieds, la pierre ne vibrait plus par à-coups : elle grondait d'une rumeur continue, comme si les fondations mêmes de la Citadelle Noire s'éveillaient.
— Tu ne parles pas, reprit le prêtre en levant le sceptre d'une fraction de pouce. C'est parfait. La prière n'a pas besoin de mots quand l'âme est prête à être moissonnée.
Soudain, une clameur sourde jaillit non pas des couloirs, mais des dalles elles-mêmes.
Ce n'était pas un cri unique, mais un enchevêtrement de milliers de murmures. Les voix des anciens scribes disparus, des soldats purgés, des hérétiques brûlés dans les cours hautes, et au milieu d'elles, distinctes et déchirantes, les voix de ses anciens compagnons :
« Kaelen… pourquoi nous as-tu laissés ? » « Le sceau n'a jamais tenu… » « Brise les chaînes… »
Le vacarme invisible frappa Orsenn de plein fouet. L'inquisiteur marqua un temps d'arrêt, ses yeux s'écarquillant sous la surprise. Le sceptre vacilla, sa lueur blanche pâlissant sous la pression de cette force souterraine.
— Impossible… cracha Orsenn en serrant les dents. Le festin est scellé ! Le Fléau ne s’adresse à personne en dehors de la Veillée !
Kaelen comprit aussitôt l'ouverture. Les voix ne cherchaient pas à le détruire : elles répondaient à sa présence, amplifiées par le livre de chair et les cendres encore imprégnées sur ses doigts.
Sans attendre que le maître inquisiteur reprenne le contrôle de la relique, Kaelen plongea vers la droite, contournant l’arc de lumière purulente pour se rapprocher de la base des chaînes maudites. Le silence forcé de Vann ne l'empêcherait pas de mener la guerre.
Kaelen roula sur les dalles humides, évitant de justesse le trait d'énergie blanchâtre craché par le sceptre. Le rayon percuta le sol à l'endroit exact où il se tenait une seconde plus tôt, vitrifiant la pierre dans une odeur âcre de soufre et de chair brûlée.
La douleur lui déchira l'épaule gauche à l'impact de la chute. Le corps de Vann manquait d'endurance, mais les réflexes forgés par dix années de guerre contre le Fléau étaient intacts. Kaelen ne perdit pas un dixième de seconde : il prit appui sur ses genoux et se projeta vers l’un des piliers d'ancrage retenant les chaînes d’obsidienne.
— Minuscule vermine ! éructa Orsenn, dont le visage se décomposait sous l'assaut des murmures. Tu ne sortiras pas vivant de ce sanctuaire !
L’inquisiteur leva à nouveau son arme, mais les voix sous la pierre s'élevaient désormais en un grondement assourdissant. Le sol tremblait avec une telle violence que les poussières de basalte tombaient du plafond en rideaux grisâtres. Autour de la salle, les milliers de visages sculptés semblaient s'animer dans la pénombre, leurs bouches de pierre ouvertes sur un même cri muet qui martelait l'esprit d'Orsenn.
« Le faux martyr… le sang des nôtres… brise la chaîne ! »
Kaelen atteignit la chaîne centrale. Le métal était glacé, suintant d'un liquide noir identique à celui qui s'écoulait du livre de chair. Il glissa sa main droite dans sa manche et pressa contre le maillon principal le reste de la toile noire contenant les cendres argentées.
Puis, avec l'ongle de son pouce noirci par l'encre des archives, il traça à même le fluide noir le tracé inverse de la rune d'asservissement : la Rune de Rupture.
Ce n'était pas un sortilège nécessitant une réserve immense de mana, mais une clé arcanique. Durant le siège de la Porte Céleste, il avait lui-même enseigné aux maîtres de guerre comment briser les liens unissant les abominations à leur source d'alimentation.
La poudre argentée réagit instantanément au contact de la sève corrompue. Une décharge bleutée jaillit du maillon avec le sifflement d'une lame plongée dans l'eau glacée.
Un hurlement inhumain s'éleva du livre suspendu. La reliure de peau se convulsa, et la première chaîne céda dans un fracas métallique assourdissant.
Le livre bascula dans le vide, retenu seulement par ses amarres secondaires. La chute déséquilibra le flux d'énergie de la pièce : le sceptre d'Orsenn crépita violemment avant d'exploser en gerbes d'étincelles pâles, brûlant la paume de l'inquisiteur qui poussa un cri d'agonie en lâchant son arme brisée.
— Qu'as-tu fait… murmura le maître des archives en reculant, tenant son poignet calciné contre son torse. Tu as rompu le sceau de garde… l'Inquisition va sentir l'onde de choc jusqu'au sommet du Temple !
Kaelen se releva lentement. Dans son regard ne brillait aucune panique, seulement la détermination implacable du Champion de l'Aube. Il désigna la brèche béante ouverte par la rupture du basalte, là où l'effondrement partiel de la voûte laissait entrevoir un conduit de drainage abandonné menant aux entrailles des Niveaux Inférieurs.
Sans un regard en arrière pour l'inquisiteur terrifié, Kaelen s'engouffra dans l'obscurité du boyau de pierre.
Derrière lui, les cloches d'alarme de la Citadelle Noire commencèrent à sonner à toute volée dans la nuit souterraine. Les voix s'étaient tues, mais la chasse venait de commencer.