Chapitre 5
Kaelen n'avait pas besoin de force brute. Il avait passé une vie entière à observer les faiblesses des forteresses, à comprendre comment un seul coup de marteau au bon endroit pouvait faire s'effondrer une muraille de trois mètres d'épaisseur. Les bibliothèques, aussi vastes fussent-elles, n'étaient que des forteresses de papier et de bois.
Il posa ses mains sur la structure de l'étagère du Secteur Quatre. Ce n'était pas une simple rangée, c'était une colonne vertébrale qui soutenait tout un pan de la section des mémoires interdites. Il sentit le bois travaillé, la tension des chevilles, le poids mort des manuscrits qui pesaient sur la charpente.
Il ne poussa pas. Il ne tira pas. Il fit pivoter la cheville centrale d'un millimètre, exactement là où le bois, rongé par l'humidité, avait perdu toute résilience.
Un craquement sec, semblable à un coup de tonnerre dans le silence étouffant de la salle, déchira l'air.
La structure gémit. Kaelen se laissa glisser derrière une pile de registres au moment précis où le monstre de chêne s'effondrait. Le fracas fut assourdissant. Des milliers de parchemins volèrent dans les airs comme une volée de corbeaux effrayés, obscurcissant la vision des scribes alentour.
Le garde, surpris, hurla une imprécation, sa matraque à la main, et se précipita vers la source du désastre, convaincu d'un sabotage ou d'une révolte.
C'était le moment.
Kaelen se faufila dans l'ombre portée des rayonnages qui restaient debout. Il se déplaçait avec la grâce silencieuse d'un spectre, chaque muscle de ce corps chétif répondant à la discipline de son esprit ancien. Il atteignit le Mur des Litanies.
Face à lui, le basalte noir semblait absorber la faible lueur des lampes vertes. Il posa sa paume contre la paroi. Il ne chercha pas de poignée, ni de serrure. Il chercha la résonance. Il ferma les yeux et appela non pas la lumière solaire — qui lui était refusée — mais la signature énergétique du lieu.
Il sentit un frisson parcourir ses doigts. La pierre n'était pas pleine. Derrière le basalte, il y avait un vide, une cavité qui s'étendait profondément dans la montagne.
Il sortit de sa manche la toile noire que Mira lui avait confiée. Il en tira une pincée des cendres argentées.
La « Rune Interdite ».
Pendant la guerre, cette rune n'était pas enseignée. Elle était bannie, considérée comme une hérésie arcanique, car elle ne créait pas de barrière, elle n'invoquait pas de bouclier. Elle déchirait le tissu de la réalité pour accéder à ce qui était dissimulé. C'était la rune des inquisiteurs du Fléau, ceux qui cherchaient les secrets enfouis dans les âmes.
Kaelen prit une profonde inspiration. Son cœur battit douloureusement contre ses côtes, mais sa main, elle, restait parfaitement immobile.
Avec la poudre argentée, il commença à tracer les lignes sur la pierre froide.
Un cercle imparfait, traversé par une ligne brisée, surmonté de trois points. Au fur et à mesure que le tracé se formait, la poussière commença à luire d'un bleu électrique, presque douloureux à regarder. L'air autour de lui se chargea d'ozone et d'une odeur de terre ancienne, de tombe ouverte.
« Kaelen... »
La voix ne résonna pas dans ses oreilles, elle gratta directement contre son esprit.
Il ignora le murmure. Il termina la rune.
Un déclic sourd, un son de pierre contre pierre qui semblait venir du fond des âges, fit vibrer ses dents. Le basalte ne s'ouvrit pas comme une porte ; il se dissolut, devenant translucide, avant de s'effacer totalement, révélant une ouverture sombre, sans fond.
Le froid qui en émanait était insoutenable. Ce n'était pas le froid de la glace, c'était le froid du vide absolu.
Kaelen s'avança, une hésitation brève traversant sa détermination. Il savait qu'il allait franchir un seuil sans retour. S'il entrait là-dedans, il n'était plus Vann le scribe. Il n'était plus le fugitif. Il redevenait le Champion, mais un champion sans armée, seul face à l'horreur qu'il avait cru vaincre trois siècles auparavant.
Il franchit le seuil.