Chapitre 4
Les pas du garde résonnaient contre le sol en pierre avec une régularité de métronome, un son sec qui semblait marteler chaque seconde de la vie de Kaelen. Ils traversèrent des sections entières de la bibliothèque, un labyrinthe de rayonnages qui s'élevaient jusqu'à se perdre dans l'obscurité de la voûte. Ici, le silence n'était pas paisible ; il était lourd, épais, saturé par la peur des autres scribes.
Kaelen observait sans en avoir l'air. Il vit des hommes et des femmes, les dos courbés, les mains tachées d'encre noire, recopiant inlassablement les chroniques de l'Ordre. Ils ne levaient jamais les yeux. Ils étaient les spectres de ce monde, condamnés à réécrire le mensonge, jour après jour. Par endroits, sur les murs, de grandes tapisseries représentaient son propre visage : un Kaelen idéalisé, sans cicatrice, le regard tourné vers un soleil éternel. Chaque fois qu'il passait sous l'une d'elles, une sensation de nausée lui montait à la gorge. Il ne reconnaissait pas cet homme. Il ne connaissait pas ce héros-là.
Le garde le poussa brutalement vers une table de travail isolée dans le Secteur Quatre, une zone où l'humidité était si forte que les parchemins semblaient dégouliner de moisissure.
— Ici, grogna l'homme. Et n'essaie pas de jouer au malin. Maître Orsenn passera dans deux heures. Si la liste des saisies n'est pas terminée, tu finiras aux chaînes, comme les autres.
Il s'éloigna sans attendre de réponse, ses bottes ferrées claquant sur le sol. Kaelen resta immobile un instant, le souffle court, avant de s'asseoir. La table était encombrée de registres poussiéreux. Il fit mine de travailler, trempant sa plume dans l'encre, tout en glissant discrètement sa main dans sa manche pour toucher le papier que Mira lui avait donné.
Le contact de la carte était chaud, étrangement vivant.
Il déplia le parchemin sous la table, à l'abri des regards. La carte était précise. Le Secteur Quatre n'était pas un simple lieu de stockage ; c'était un point de jonction. Ses yeux parcoururent les tracés d'encre brune. Il comprit alors pourquoi Vann avait cherché cette porte : le Secteur Quatre était construit directement sur une faille architecturale, une zone que les plans officiels de la Citadelle ignoraient ou cachaient.
La « Porte sans poignée » ne se trouvait pas au bout d'un couloir. Elle était intégrée à la structure même du mur de soutènement, là où les fondations de la Citadelle rencontraient la roche naturelle de la montagne.
Kaelen leva les yeux. Il savait où il était.
De l'autre côté de la rangée de rayons, à une trentaine de mètres, se trouvait le Mur des Litanies. C’était une paroi massive, faite de blocs de basalte noir, recouverte des noms de tous les martyrs supposés de l'Ordre. Selon la carte, c'était là. C'était là que la vérité était scellée.
Il sentit une vibration sous ses pieds. Un bourdonnement sourd, presque imperceptible, comme un soupir de terre. Les lampes vertes à proximité vacillèrent violemment. Il n'était pas le seul à savoir. La chose en bas, celle qui avait murmuré son nom, semblait réagir à sa présence, à sa proximité avec ce qui était enfermé.
Il devait agir. Mais il ne pouvait pas simplement s'approcher du mur. Trop de gardes, trop de scribes serviles.
Alors qu'il commençait à formuler un plan, une ombre se projeta sur son registre. Il se figea.
— Tu écris mal, Vann, murmura une voix.
C'était Mira. Elle ne le regardait pas, occupée à trier des parchemins sur la table voisine. Elle parlait avec une nonchalance calculée, ses doigts effleurant les livres.
— Les prêtres disent que l'écriture reflète l'âme, continua-t-elle à voix basse. La tienne est trop agitée aujourd'hui.
Kaelen plongea sa plume dans l'encre et traça un mot sur le coin de son registre, un mot qu'elle seule pouvait voir : Mouvement.
Elle ne bougea pas, mais ses yeux parcoururent la salle.
— Le garde qui t'a amené est ivre, dit-elle, toujours aussi doucement. Il a laissé les clés de la section des archives interdites sur son bureau, à la sortie. Si quelqu'un faisait tomber une étagère… une étagère très lourde… il serait obligé d'intervenir et de laisser le passage libre vers le Mur des Litanies.
Elle se tourna légèrement vers lui, un sourire froid aux lèvres.
— Mais c'est un travail pour quelqu'un qui a le bras long, Vann. Pas pour un scribe.
Kaelen comprit. Elle ne lui demandait pas de l'aide ; elle lui offrait une distraction. Mais pour déclencher un tel accident, il fallait plus que de la force. Il fallait de la précision. Il fallait savoir où frapper.
Il posa sa plume, son cœur battant à tout rompre. Il n'avait plus son épée, plus de magie solaire, mais il avait une connaissance des structures, une compréhension des points de rupture que seuls les anciens guerriers, ceux qui avaient fait tomber des forteresses entières, possédaient.
Il hocha la tête une seule fois.
C'était le début de la fin du mythe. Il allait briser le silence, et peut-être, en détruisant ce mur, commencerait-il à brûler le mensonge qui étouffait le monde.
Kaelen se leva. Le travail de scribe attendrait. La guerre, elle, venait de recommencer.