Chapitre 15
Chapitre 15
La poussière de marbre étouffait la Grande Basilique, recouvrant les gravats de la statue colossale d’une chape grise et spectrale. Les prélats de l’Inquisition, privés de leur sanctuaire et de l’illusion de leur pouvoir, étaient agenouillés parmi les éclats de pierre, encadrés par les piques des fondeurs et les épées des paladins repentis.
Maître Orsenn, le visage maculé de suie et déformé par l’amertume, ricana dans un souffle rauque en fixant Kaelen :
— Tu as brisé la pierre, muet… Mais un dogme ne s’effondre pas avec un marteau. Le monde au-dehors continuera de prier. Les rois continueront de brûler les hérétiques en ton nom. Tu ne peux pas éteindre un soleil qui brûle depuis trois cents ans !
Kaelen s’approcha du maître des archives sans un mot. Il ramassa au sol une torche d'apparat tombée des mains du Patriarche, dont la flamme verte crépitait encore, alimentée par les huiles sacrées.
Il porta le médaillon à sa gorge.
« On ne détruit pas un mensonge en l'enfermant dans une crypte. On le brûle au grand jour. »
D'un geste précis, Kaelen projeta la torche contre les grandes tentures de velours noir brodées d'or qui pendaient le long de la nef. Le tissu imprégné d’encens s’embrasa instantanément avec un grondement sourd.
En quelques instants, le feu grimpa jusqu'aux voûtes. Les bannières frappées de l’Œil et de la Flamme, les représentations grandioses du faux martyr et les parchemins des décrets inquisitoriaux devinrent des torches gigantesques. La chaleur devint intenable, roussissant les dorures et faisant éclater les vitraux sous la pression thermique.
Mira s’avança à ses côtés, portant les caisses de manuscrits falsifiés et de registres de confiscation arrachés aux Archives Basses.
— La ville entière regarde le dôme s’illuminer, dit-elle, les reflets des flammes dansant dans ses yeux ambrés. Ils voient la Citadelle brûler.
Kaelen hocha la tête. Il se tourna vers la foule des insurgés qui contemplait le spectacle avec un mélange de crainte sacrée et de libération vertigineuse.
« Que chaque place, chaque quartier, chaque temple réduise ses idoles en cendres, » ordonna la voix résonnant au-dessus du crépitement du brasier. « Brûlez les prières qui ont asservi vos pères. N’érigez aucun nouvel autel. Ni pour les dieux, ni pour les héros. »
Des clameurs montèrent de la foule, reprises par les dizaines de milliers d'habitants amassés sur les parvis extérieurs.
Par les fenêtres brisées de la basilique, le ciel nocturne ne s'éclairait plus de la fausse lumière solaire imposée par la théocratie, mais d'une myriade de brasiers allumés à travers toute la cité. Les statues des carrefours tombaient, les registres d’esclavage et de dîmes nourrissaient les feux de joie, et le mythe séculaire du Champion de l’Aube se consumait dans la réalité de la nuit.
Au centre de l’édifice en ruine, Kaelen détacha le médaillon amplificateur de son cou et le laissa choir dans les flammes du maître-autel.
Le héros inventé par l'Ordre n'existait plus. Il ne restait désormais qu'un monde mis à nu, et la dette finale à régler avec les profondeurs.