Chapitre 14
Chapitre 14
Veyra et ses fidèles avaient été rapidement dépassés et désarmés par la marée humaine des Fondeurs lors de l'évacuation tumultueuse de la crypte.
Les marches menant à la Grande Basilique de la Citadelle Noire étaient jonchées d’armes abandonnées et de bannières blanches piétinées. La déferlante des quartiers bas avait éventré les grilles de fer. Artisans, fondeurs aux mains noircies par les métaux interdits, anciens scribes et soldats ralliés montaient vers le saint des saints, encadrant Kaelen et Mira dans un cortège sans chants ni prières.
Lorsque les doubles portes de chêne doré s'ouvrirent, la nef immense apparut dans toute sa démesure théocratique.
Sous une coupole haute de quarante toises, des dizaines de lustres d'argent éclairaient la statue centrale : une effigie colossale de Kaelen en marbre immaculé, haute de quinze mètres, brandissant une épée solaire vers le zénith.
Au pied du colosse de pierre se tenait le Haut Conseil de l’Inquisition. Les prélats en robes d’or et d’hermine se serraient autour du Patriarche actuel, leurs visages décomposés par l’irruption de la foule armée. Au premier rang, Maître Orsenn, le moignon bandé de toiles souillées, fixait l'apprenti archiviste avec une haine mêlée d'un effroi sans fond.
— Sacrilège ! vociféra le Patriarche en levant son bâton pastoral surmonté d'un œil de diamant. Vous entrez en armes dans la maison du Sauveur ! La colère divine va consumer cette cité jusqu'aux racines !
Kaelen avança au milieu de l'allée centrale. Il ne portait toujours que sa misérable tunique de scribe déchirée, mais chaque pas faisait résonner les dalles d’une autorité qui imposa un silence de mort à la foule.
Il approcha le médaillon amplificateur de sa gorge.
« LE DIEU QUE VOUS PRIEZ EST DÉJÀ MORT. »
La voix roula sous la voûte avec une force tellurique, faisant vibrer les vitraux millénaires.
Kaelen monta les premières marches de l’estrade sacrée. D'un geste net, il jeta aux pieds des prélats le testament d'Edran, puis le livre de chair et les restes de canalisations d'argent arrachés à la crypte.
« Vous avez bâti votre empire sur un cadavre et nourri un démon avec le sang des justes. Regardez la vérité de votre foi. »
Un murmure horrifié parcourut les premiers rangs de la congrégation tandis que des officiers de la garde s’avançaient pour examiner les reliques souillées et le sceau d'orichalque du fondateur. Les preuves matérielles, suintant encore du fluide noir des profondeurs, ne laissaient place à aucun doute.
Orsenn tenta de faire un pas en arrière vers les portes de la sacristie, mais Mira lui barra la route, la pointe d'une lance d'argent calée sous son menton.
— C'est un démon qui parle à travers cet enfant ! hurla le maître des archives, le regard fou. Si vous brisez l'Ordre, rien ne retiendra le Fléau ! La terreur est le seul rempart contre l'abîme !
Kaelen se tourna lentement vers la statue gigantesque qui portait ses anciens traits.
Pendant trois siècles, ce marbre blanc avait justifié chaque supplice, chaque purge, chaque bûcher allumé dans la nuit. Ce faux dieu avait volé la paix des vivants et dévoré ses compagnons.
Kaelen posa la paume sur le socle du monument.
Il ferma les yeux, non pas pour prier, mais pour retrouver la résonance tellurique qu'il avait maîtrisée jadis. Il n'utilisa pas de magie solaire, mais chercha la faille mécanique au cœur du marbre, la ligne de tension qui soutenait l'édifice tout entier.
Il canalisa l'onde de rupture au point précis où le socle rejoignait la pierre de la nef.
Un craquement sec retentit.
Une fissure zébra le torse immaculé du faux sauveur. En quelques secondes, la faille s'élargit avec le fracas d'un éboulement. La tête couronnée d'or s'effondra la première, s'écrasant sur le maître-autel dans une explosion de poussière et d'éclats de marbre, suivie par le torse et l'épée brisée.
Du colosse sacré, il ne resta qu'un tas de gravats informes au milieu de la basilique dévastée.
Au milieu des ruines de sa propre image, Kaelen se tourna vers la foule silencieuse et pétrifiée.
« Le procès est clos, » déclara la voix amplifiée à travers le sanctuaire. « Vous n'avez plus de dieu. Vous n'avez plus de chaînes. »