Chapitre 12
Chapitre 12
La poussière de marbre retombait en volutes grises sur la crypte dévastée. Dans l'abîme central, les remous d'ombre du Fléau s'enfonçaient lentement vers les couches les plus reculées de la terre, laissant derrière eux une traînée de suie glaciale et un silence lourd, presque religieux.
Mira se releva péniblement, chancelante, s'appuyant contre le socle de pierre qui soutenait autrefois le cercueil d'Elara. Ses yeux ne quittaient pas Kaelen. La jeune fille avait vu le monstre reculer. Elle avait entendu le Fléau balbutier d'effroi devant un simple gamin muet.
— Qui es-tu vraiment, Vann ? souffla-t-elle, la voix nouée par un mélange de stupeur et de vénération. Ce n'était pas de la magie d'archiviste. Ni une ruse de rebelle. Même les hauts prélats de l'Ordre n'auraient pas pu faire trembler cette chose…
Kaelen ne répondit pas. Il s'approcha du centre exact de la rotonde, là où les quatre sarcophages formaient autrefois une croix parfaite.
Sur la dalle centrale, dénudée par l'arrachement des conduits d'argent, une cavité circulaire s'était ouverte sous l'effet de la rupture magique. À l'intérieur reposait un coffret de métal blanc — de l'orichalque pur —, scellé par l'empreinte d'une bague chevalière que Kaelen connaissait intimement : le sceau personnel du premier Patriarche de l'Ordre, frère Edran.
Kaelen s'agenouilla. Le métal était tiède. Sans hésiter, il glissa la pointe de sa dague sous le fermoir et fit sauter la charnière séculaire.
À l'intérieur ne se trouvaient ni joyaux ni reliques étincelantes. Seulement un rouleau de parchemin jauni, préservé de l'humidité par des bandelettes de lin imprégnées de cire d'abeille, et un médaillon d'acier terni sans aucune inscription.
Kaelen déroula le parchemin d'une main ferme.
L'écriture était tremblée, hachée par la culpabilité, tracée avec l'encre rouge sombre réservée aux édits suprêmes. C'était le testament secret d'Edran, rédigé sur son lit de mort il y a plus de deux siècles et demi :
« À celui qui brisera ces sceaux, qu’il sache que nous avons tous failli.
Lorsque Kaelen s'est consumé au sommet de la Porte Céleste, le Fléau n'a pas péri. Son corps était détruit, mais sa faim demeurait, prête à dévorer les survivants épuisés. Les Sept Royaumes étaient à genoux, les armées anéanties. Nous n'avions plus la force de livrer un second combat.
Alors, nous avons choisi le mensonge.
Nous avons forgé le mythe du Grand Sauveur pour donner au peuple un dieu à prier et une raison de reconstruire. Mais pour apaiser le monstre affamé dans les profondeurs, il lui fallait du sang pur. Nous avons endormi Sered, Lysa, Elara et Voren. Nous avons offert leurs âmes en tribut pour acheter un répit aux mortels.
Chaque cathédrale élevée est une prison. Chaque prière adressée à Kaelen est une chaîne qui nourrit le pacte. Si le Champion revenait un jour, il ne nous pardonnerait pas.
Puisse la lumière des hommes ne jamais découvrir le prix de son aube. »
Mira lisait par-dessus son épaule. Ses doigts tremblaient tellement qu'elle dut poser la main sur le genou de Kaelen pour ne pas s'effondrer.
— Toute notre foi… chaque fête, chaque cantique chanté depuis notre enfance… murmura-t-elle, les larmes brouillant sa vue. Tout n'était qu'une mise en scène pour engraisser un démon et justifier la tyrannie de l'Ordre.
Kaelen roula le parchemin avec un calme effrayant et le glissa à l'intérieur de sa tunique, contre sa poitrine.
Ce document n'était pas seulement une confession : c'était l'arme absolue. La preuve irréfutable capable d'anéantir la légitimité de l'Inquisition et de réduire en poussière le pouvoir des prélats sans verser le sang d'un seul innocent.
Un fracas assourdissant résonna alors du haut de la crypte.
Les portes de bronze de l'entrée volèrent en éclats sous l'impact d'un sortilège de siège. Une lueur dorée et aveuglante inonda les marches d'accès, accompagnée d'un pas lourd et cadencé.
À l'entrée de la salle apparut Dame Veyra, entourée d'une douzaine de paladins en armure complète d'argent poli, leurs lances incandescentes pointées vers le fond de la rotonde.
L'inquisitrice aveugle braqua son visage livide vers Kaelen, son bandeau de soie dorée frémissant sous l'intensité de la signature magique qu'elle venait de capter.
— Les cuves sont vides… murmura-t-elle, d'une voix où perçait pour la première fois une panique viscérale. Qui que tu sois dans la dépouille de ce muet… tu viens de signer l'arrêt de mort de ce monde.
Kaelen se releva lentement, toisant la prêtresse suprême depuis les ruines du faux sanctuaire. Le silence de Vann pesait désormais plus lourd que toutes les lois de la Citadelle.