Chapitre 7
Après la soirée mouvementée et tardive. Silène fut la première à émerger. Elle ne savait pas où ils étaient, mais ne doutait pas que quelqu’un devait veiller à leur bien-être.
Le village était calme, il y avait peu de monde aux alentours. Elle ne savait pas qu’elle heure il était, mais il ne devait pas être très tard. Silène s’éloigna tranquillement en direction du lac, appréciant la douce chaleur du soleil. Une fois au lac, elle obliqua en direction de la forêt. Elle avait besoin d’y retourner pour réfléchir dans un endroit qui lui soit familier.
Silène marchait depuis 5 minutes sous les arbres lorsqu’elle entendit des murmures. En continuant en direction du bruit, elle se rendit compte qu’il s’agissait manifestement d’une conversation animée.
- Vous n’avez pas répondu à la question, qu’allons-nous faire quand ils se réveilleront ? vous savez bien que vous n’auriez pas dû aller si vite avec eux et attendre que le charme s’estompe.
- Et alors. Pour qu’ils nous voient tels que nous sommes et qu’ils nous fuient. Au moins nous avons saisi l’occasion, avec un peu de chance nous aurons quelques femmes qui seront fécondées.
- Et après ? vous croyez qu’ils accepteront la situation sans broncher.
- Et après ? L’important c’est la passeuse de monde et Airain semble l’avoir subjugué.
- Comment êtes-vous si sure que ce soit elle ? elles sont deux à être arrivée dans notre monde, non ?
- Elle était la première du groupe, cela ne peut être qu’elle, c’est évident.
- Si vous en êtes sûr.
- De toute façon tu es juste toléré ici, le fauve. De quoi te mêles tu ?
- De ce qui me regarde. C’est moi et ceux de ma race qui assurons votre sécurité. Quand vous serez capable de vous battre à nouveau tout seul vous pourrez peut-être vous permettre de contester mes interventions.
L’homme ne broncha plus.
- Alors que comptez-vous faire d’eux, une fois qu’ils vous verront tels que vous êtes ?
- Nous leur proposerons de rester parmi nous s’ils le souhaitent ou de repartir. Nous ne sommes pas des meurtriers, tu le sais bien. Ils auront le choix.
- Il leur faudra sans doute un peu de temps pour s’y faire.
- Nous prendrons soin d’eux de toute façon, ce sont des « origines » la loi nous le recommande. Tant qu’ils ne sont pas dangereux pour nous.
- Et dans le cas où ils seraient dangereux pour vous ?
- Nous les renverrons chez eux. Peut-être alors pourrions-nous être amenés à solliciter ton aide.
- Je vois. Mais dans ce cas, il faudrait que vous soyez sûr de savoir qui est la passeuse de monde. Je ne suis pas convaincu que vous ayez choisi la bonne.
- Oui, nous verrons à nous en assurer. Dirent ils peu convaincu
Silène s’était approchée davantage, elle souhaitait voir de qui il s’agissait. Elle faisait de son mieux pour être aussi silencieuse que possible et les aperçus enfin au détour d’un arbre. Un groupe de 4 hommes et le Guerrier.
C’est lui qui posait toutes ces questions qui semblaient les embarrasser. A priori ils ne voulaient aucun mal à Silène et ses compagnons. Ils cherchaient juste à féconder leurs femmes. Etrange. Pour quelle raison ?
Ils semblaient avoir fini de discuter, elle se recula doucement pour repartir aussi discrètement que possible. Silène ne se sentait pas rassurée. Elle avait l’impression que le guerrier avait perçu quelque chose.
Silène se retournait pour partir, quand malheureusement, une branche craqua sous ses pas. Ils se retournèrent en direction du bruit. Elle savait qu’ils ne pouvaient pas vraiment la voir, que des branches la masquaient à leur vue. Pourtant le regard du guerrier semblait la suivre. Ne devenait elle pas complètement parano ?
Mais Silène ne prit pas le temps de trop s’interroger, et partit rapidement en obliquant sur sa droite. Elle retournerait plus tard au village. Par là. Elle sentait une attraction dans cette direction, elle suivit la sensation sans plus se questionner. Une fois éloignée, elle ferait un détour et reviendrait par un autre chemin. Elle avait l’impression qu’elle était suivie, mais ne se retourna pas pour vérifier.
Silène sentit tout de suite la différence. Elle s’immobilisa. Il faisait plus froid et la végétation avait complètement changée. S’avançant encore de quelques pas, il lui fallut encore quelques instants avant de réaliser ce qui s’était produit.
Silène était revenu dans son monde. Elle avait retraversé le passage. Silène sentit la chair de poule se répandre sur sa peau, comme une vague sous la fraicheur de l’air.
Puis, Elle les sentit, avant de les entendre. Une onde d’énergie qui se déplaçait un peu plus loin devant elle. Ils étaient plusieurs. Quand Silène les aperçut enfin, elle constata qu’ils étaient 4. 4 hommes.
Et elle comprit tout de suite ce qu’ils étaient, des prédateurs, des humains transformés. Quelque chose dans leur regard, leur façon de bouger. Quelque chose qui lui rappelait les habitants du refuge. Silène se camoufla derrière la végétation et les regarda passer à quelques mètres devant elle. Une fois qu’ils l’eurent dépassé, elle se remit à respirer. Elle avait machinalement retenue sa respiration. Réaction stupide, comme si ne pas respirer pouvait l’aider à mieux se dissimuler. Ils étaient passés trop vite pour la remarquer.
Silène se demandait d’ailleurs pourquoi. Certes elle n’était pas dans le sens du vent. Ils n’avaient donc pas pu la détecter à l’odeur. Que faisaient-ils donc par ici ? Ils n’en avaient pas après elle, manifestement. Etaient-ils en train de chasser en forêt ? Leur instinct animal avait-il déjà pris le dessus ? Silène partit lentement dans la même direction qu’eux, poussée par la curiosité. Elle avait bien conscience que ce n’était pas raisonnable de sa part et qu’il était bien plus sûr d’opérer un demi-tour pour retraverser le passage et regagner la sécurité. Mais elle continua tout de même en prenant mille précautions. Que cherchait-elle à faire ?
Elle marchait lentement, surveillant sans cesse les alentours. Silène ne tenait pas à tomber sur eux par surprise et risquer de se retrouver prisonnière. Elle leur avait échappé une fois par chance, et se doutait bien qu’elle ne pouvait pas espérer que cela se renouvelle.
D’ailleurs, Silène ne s’était pas posé la question plus tôt. Mais comment avait-elle su qu’ils arrivaient ? Elle s’arrêta un instant en en prenant conscience. Comment cela était-il possible ? Inexplicablement, elle les avait sentis arrivé bien avant de les voir ?
Silène réfléchissait. Qu’avait-elle ressenti ? Elle n’était pas capable de l’expliquer, mais elle se souvenait parfaitement de la sensation. Comme si une force approchait. Une force que son inconscient avait captée et interprétée quasi immédiatement. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Comment seulement l’expliquer ? Elle n’avait pas cette capacité avant de rejoindre le refuge. La preuve en était qu’elle avait failli se retrouver prisonnière. Si elle avait pu sentir cela dès le début, elle aurait pu les éviter facilement.
Silène se demandait pourquoi elle était à présent dotée de cette perception. Était-ce le passage d’un monde à un autre qui l’avait doté de ce don ? Ou était-ce une capacité latente en elle ? Plus son esprit tournait et se posait des questions, plus elle était persuadée que tout cela avait un lien avec le refuge. Silène ne se l’expliquait pas, mais elle était certaine que son passage au refuge était en partie responsable de cette nouvelle perception. Elle se demanda si ces compagnons de voyage auraient eux aussi cette capacité. Se découvrirait-elle aussi d’autres talents insoupçonnés ? Que de questions sans réponses.
Silène marchait depuis 5 minutes quand elle arriva en périphérie de la ville. Le passage était bien plus proche de la ville que lorsqu’elle l’avait traversé la première fois. Ils avaient marché environ deux jours en forêt avant de le traverser. Là, elle se trouvait à 5 minutes, autant dire juste à côté.
Silène les vit à 500 mètres d’elle à l’affut dans les décombres. Ils guettaient un groupe de 4 personnes et de 4 enfants. 3 femmes et un homme et ils étaient encore normaux. Les autres… les 4 prédateurs qui l’avaient dépassé en forêt les observaient à leur insu.
Elle sentait le danger qui les guettait. Elle le voyait à la façon dont ils les observaient. Comme des fauves à l’affut du gibier. Ils se dispersèrent et disparurent de son champ de vision quelques instants. Puis Silène les vit réapparaitre tandis qu’ils encerclaient les 4 personnes et les enfants, ne leur laissant aucune voie de fuite.
Les humains s’immobilisèrent, les femmes serrèrent les enfants contre elles, attendant la suite. Les prédateurs se dirigèrent tranquillement vers eux et leur fit signe d’avancer devant eux. Les humains ne tentèrent même pas de résister. Ils ne pouvaient pas fuir avec les enfants. Silène les regarda disparaitre de sa vue derrière un bâtiment. Ils se dirigeaient plus avant vers le centre-ville.
- Vous ne devriez pas être là.
Elle sursauta violemment et se retourna. Le guerrier. Que faisait-il là ?
- C’est dangereux pour vous d’être ici et je suis sûr que vous préféreriez éviter ce qui vous attendrait s’ils vous capturaient.
- Vous savez ce qu’ils vont leur faire ?
- Oui
- Pourquoi les emmènent ils ?
- Vous êtes sûre de vouloir le savoir ? Vous ne préférez pas retourner de l’autre côté avec moi ?
- Répondez moi, s’il vous plait, que vont-ils leur faire ? dit-elle doucement.
- Ils garderont les femmes, et ils extermineront les autres s’ils ne changent pas…
- Que voulez-vous dire ?
- Ils tenteront de contaminer l’homme et les enfants mâles, mais si cela échoue ils les tueront.
- Vous semblez si sure de vous… qu’est ce qui me dit que vous ne tentez pas de me mentir pour me ramener plus vite ?
- Rien. Mais vous devriez me croire puisque je vous le dis, je sais mieux que vous de quoi il est question.
- Je préfère voir par moi-même.
- Vous prenez des risques inutiles.
- Et alors ?
- Alors, c’est votre vie après tout.
Elle partit dans la direction que les prédateurs avaient prise, vers le centre-ville. Elle voulait en savoir plus. Pourquoi d’ailleurs ? Il avait raison. Elle savait pertinemment que ce n’était pas raisonnable. Que c’était prendre des risques inutiles, mais elle avait besoin de savoir.
Elle ne savait pas si elle pouvait le croire. Et s’il lui mentait ? De toute façon elle avait passé l’âge qu’on lui dise quoi faire. Cela faisait longtemps que Silène ne comptait plus sur personne pour prendre soin d’elle. Au bout d’une vingtaine de mètre elle se retourna et constata qu’il la suivait.
- Pourquoi me suivez vous ?
- Parce que c’est plus sûr pour vous.
- Je n’ai pas besoin de garde du corps, je peux parfaitement m’occuper de moi.
- Vous ne direz pas la même chose si vous tomber sur eux.
Elle pouvait difficilement prétendre le contraire.
- Hum d’accord.
- D’accord pour quoi ?
- Vous avez raison, il est sûrement plus sûr que vous m’accompagniez.
- Nous voilà donc d’accord.
Décidément, il ne lui facilitait pas la tâche. Il était exaspérant. Toujours aussi magnifique elle devait le reconnaitre, mais exaspérant.
Il la guida machinalement durant plusieurs kilomètres. La dirigeant tantôt dans une rue, tantôt dans une autre. Il semblait savoir où ils allaient. Comment arrivait il à se diriger, Silène ne voyait aucuns signes ou indications qui pouvaient les orienter. Mais elle n’osa pas poser de questions.
Ils les rattrapèrent deux heures plus tard, ou plutôt ils tombèrent sur leur base. Ils étaient nombreux, des hommes, des femmes, des enfants. Elle sentait qu’ils y avaient aussi des prédateurs, plusieurs. Une forte énergie. Mais il y avait aussi des humains. Silène était soulagé.
Elle s’apprêtait à les rejoindre quand le guerrier la retint par le bras et lui fit non de la tête. Où voulait-il en venir ? Elle resta près de lui à l’abri des regards et observa tous ces gens plus attentivement. Les hommes étaient tous…des prédateurs, sans exceptions. Tous ceux qui étaient visible en tout cas. Les femmes restaient à l’écart et paraissaient encore normales. Elles étaient une dizaine avec des enfants. Elle y reconnut les 3 femmes et les enfants qu’elle avait vus un peu plus tôt. L’homme qui les accompagnait avait disparu. Silène comprenait mieux pourquoi le guerrier l’avait retenu. Les femmes et les enfants étaient gardés par des prédateurs.
- Que vont-ils faire des femmes et des enfants ?
- Ils les gardent pour la reproduction.
- Que, quoi ?
- Pour transmettre leurs gênes transformées.
- Mais les enfants ?
- Ils garderont juste les filles. Pour la reproduction plus tard.
- Et les garçons ?
- Ils les tueront.
- Quoi ? mais pourquoi ?
- Parce qu’ils ne changeront pas, ils les tueront.
- Comment cela ?
- La contamination n’est active que durant quelques mois, mais ne fonctionne pas sur les enfants. Leur métabolisme est immature, la transformation ne fonctionne pas sur eux. Et quand ils seront en âge d’être transformé ce ne sera plus possible.
- Mais pourquoi les tuer, ce ne sont que des enfants ?
- Ils détournent l’attention des mères pour se reproduire à nouveau et ils deviendront un danger plus tard. Des ennemis pour la nouvelle race. Transmettre les gênes et protéger la nouvelle progéniture est la priorité. L’ancienne race n’a plus de raison d’être.
- Pourquoi garder les femmes alors.
- Parce qu’elles sont compatibles avec leur race et qu’elles pourront toujours faire des enfants. Tout du moins dans un premier temps.
- Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Au fil des générations, la reproduction ne sera plus possible qu’entre ceux de la même race. Car malgré les apparences ils sont contaminés par plusieurs souches différentes. Les femmes non contaminées peuvent se reproduire avec toutes les races. Pas les femmes contaminées et pas les enfants qui auront été procréé.
- Comment sais-tu tout cela ?
- Parce que nous avons déjà vécu tout cela.
- Vous êtes comme eux ?
- Nous avons été comme eux. Nous sommes maintenant ce qui les attend.
- C’est pour cela que vous êtes prêt à nous accueillir. Parce que vous avez des problèmes pour vous reproduire ?
- Oui. Il y a de moins en moins d’enfant. C’est le piège de notre évolution. En suivant notre instinct, nous avons exterminé ceux qui seraient notre avenir. Et vous allez faire la même chose.
- Il n’est pas possible de l’empêcher ?
- Non, c’est inévitable, l’instinct est plus fort. A terme, ils extermineront tous ceux qui ne seront pas contaminés.
Elle regarda le groupe d’humain en face d’elle, ces hommes contaminés, ces prédateurs. Les femmes et les enfants qu’ils retenaient prisonniers et l’avenir qui les attendait. Cet avenir qui amènerait la race humaine à s’éteindre finalement. Que ce soit sous sa forme initiale ou mutés. Ils étaient condamnés d’une façon ou d’une autre. Mais Silène ne pouvait pas se faire à l’idée de la mort des enfants. Ne pouvaient-ils rien faire pour eux ?
- Ne pourrions-nous pas emmener les femmes et les enfants avec nous ?
- Pas maintenant, non.
- Pourquoi ?
- Parce que ce n’est pas si simple.
- Pourquoi ?
- Parce que nous n’acceptons dans notre monde que des gens qui acceptent de se mélanger avec nous.
- Que, quoi ? Je vous parle de sauver des enfants.
- En les enlevant aux seuls parents qui leur reste, que faites-vous de leurs mères ?
- Je. Nous les emmènerons aussi, naturellement.
- Ce n’est pas si simple.
- Je ne comprends pas, vous avez besoin de femmes pour vous reproduire, où est le problème ?
- Le problème est que nous n’avons pas le droit d’obliger quiconque à se reproduire. Or si elles ne nous acceptent pas, nous serons contraints de les renvoyer dans votre monde.
- Je ne comprends pas.
- Ce sont nos lois. Forcer à la reproduction est interdit. Très vite les origines comme vous, ceux qui n’ont pas encore changés, verront des choses en nous qui risque de ne pas les disposer favorablement à notre égard. Or les différences ne sont pas forcément bien acceptées par certaines créatures. Que ferons-nous alors ? lutter contre eux qui nous voueront une haine sans borne et chercheront à nous exterminer et à nous remplacer. Les tuer ? Il est plus facile de faire une sélection avant de leur permettre de venir dans notre monde.
- Comment cela ?
- Passer du temps durant quelques jours afin qu’ils s’habituent à nous et qu’ils soient prêt à nous accepter. Seulement alors nous pourrons savoir si nous pouvons leur permettre de venir dans notre monde.
- Ce sont vos règles ?
- Oui. Nous ne pouvons pas accueillir tout le monde sans nous mettre en danger. Il faut pouvoir les accueillir, les intégrer parmi nous et nous assurer que notre monde pourra subvenir à leurs besoins. Il faudra vous habituer à cette idée, nous ne pourrons pas accueillir tout le monde.
Silène le regarda sans rien dire. Elle ne pouvait pas lui reprocher de ne pas les accueillir tous. Elle avait parfaitement conscience de la malveillance de la nature humaine. Silène savait qu’il avait raison. Mais ne pas pouvoir tous les aider et devoir en abandonner certains derrières eux, était une idée difficile pour elle.
Pourtant si elle avait été à leur place, Cela lui aurait semblé normal de préserver son peuple et sa survie. Même si cela s’avérait au dépend d’un autre peuple. Quand il s’agissait de survie, Silène savait que les critères d’humanité et de grandeur n’avaient plus cours. On sauvait sa vie, sa famille et ses proches avant de penser aux autres. Elle ne pouvait pas leur reprocher de vouloir préserver leur peuple et leur monde.
- Il est temps de rentrer.
- Et que faisons-nous pour eux ?
- Rien. Rien pour l’instant, ce n’est pas le moment pour cela. De toute façon nous ne pourrons rien contre tout un groupe d’entre eux.
Silène ne répondit rien et le suivit. Il valait sans doute mieux attendre, pour l’instant. Il n’avait pas vraiment refusé de les aider, il avait simplement repoussé sa proposition à plus tard. Et il est vrai qu’ils avaient peu de chance de pouvoir faire quelque chose à 2 contre 10 hommes.
Tout ce qu’il lui avait dit semblait vrai pour l’instant. Ou tout du moins rien ne venait contredire sa version. Elle était donc portée à croire ce qu’il lui disait. Pour l’instant. Sans doute valait il mieux attendre un meilleur moment, une meilleure opportunité et revenir avec de l’aide.
Ils retournèrent donc discrètement jusqu’au passage, sans rencontrer quiconque. Silène savait exactement où se diriger pour le trouver, pourtant il s’était déplacé. Mais elle n’y fit pas attention sur le moment. Ils regagnèrent donc le refuge. Une fois le passage traversée, Silène sentit immédiatement la différence, comme à l’aller. La température était plus chaude, plus agréable, l’air plus parfumé, la végétation plus luxuriante et exotique. Silène s’immobilisa malgré tout et le regarda. Elle avait besoin d’en savoir plus. Et surtout que comptait-il faire ? La voyant s’immobiliser, il se tourna vers elle.
- Il est temps que tu retournes au village, on va te chercher et cela risquerait d’attirer inutilement l’attention sur toi. Et je ne pense pas que c’est ce que tu souhaites ?
- Non.
- Je ne leur dirai pas que tu es la passeuse, mais tu devras le leur dire à un moment ou à un autre.
- Pourquoi ?
- Parce que comme tu l’as vu, tu pourrais aller sauver des gens de ton monde et les ramener dans le nôtre.
- C’est donc envisageable ?
- Oui.
- Les tiens seraient vraiment prêt à nous accueillir, si nous … si nous rentrons dans vos critères d’entrée ?
- Oui. Ils se feront une joie d’accueillir tous ceux que tu ramènerais. Sans compter le statut important qu’ils y gagneraient.
- Mais si nous ramenions des gens qui ont changés, que se passerait-il ?
- Ils ne seraient pas les bienvenus.
- Pourquoi ?
- Parce que dans la première phase du changement l’animal domine et qu’ils deviennent très agressifs. Nous ne prendrons pas le risque d’accepter l’un d’entre eux s’il a déjà été changé.
- Parce qu’ils sont trop dangereux…
- En partie parce qu’ils sont dangereux et agressifs et en partie parce qu’ils sont imprévisibles. Trop d’incertitudes qu’aucun dans notre monde ne voudra accepter.
- Donc aucun contaminé ne pourra être accepté dans votre monde.
- Non, aucun, ils seront refusés.
- Au final combien de gens votre monde peut-il accueillir ?
- Beaucoup.
- C’est combien beaucoup ?
- Plusieurs centaines.
- Sous réserves qu’ils vous acceptent et soit prêt à envisager de se mélanger avec vous ou de cohabiter sans animosité ?
- Oui.
- Ça fait beaucoup de monde.
- Assez oui.
- Et vos règles sont loin d’être difficile à accepter. Il est vrai que certains d’entre vous ont des apparences plus étranges et plus surprenantes que d’autres, mais bon…on s’y fait à la longe
- Que… Tu peux nous voir ?
- Oui. Et je commençais d’ailleurs à me demander si je n’étais pas folle à être la seule à vous voir vraiment.
- Surprenant… le charme ne fonctionne pas sur toi.
- Oui. Et qu’est-ce que c’est que ce « charme » ?
- Un sort de protection qui entoure notre monde. Dès qu’une créature passe un portail il entre en fonction. Et la créature croit voir des êtres de sa race en face d’elle. Ce qui nous laisse le temps de voir sa véritable nature, afin de déterminer si nous devons l’accepter ou la renvoyer chez elle.
- Etrange.
- Non, logique, on est plus en confiance avec ceux de sa race et on se montre rapidement tel qu’on est vraiment. Face à des créatures différentes on se méfie… et on aura tendance à avoir des comportements différents.
- Oui, vu sous cet angle c’est bien vu en effet. Qui décidera de ceux qui pourront venir dans votre monde ?
- Ceux de notre peuple qui t’accompagnerons si tu y retourne. Ils seront autorisés à décider pour notre peuple. Ainsi le choix sera fait avant de revenir.
- Je ne suis pas certaine d’être d’accord avec cela. Si c’est moi qui les amène, c’est moi qui devrais choisir, il ne serait pas normal que je me repose sur d’autres pour prendre une décision si difficile.
- Oui, mais c’est notre monde. Nous avons le droit de décider qui nous y acceptons ou non.
- Oui. C’est un argument qui se tient. C’est votre monde en effet, c’est donc logique que vous ayez votre mot à dire.
- Nous sommes d’accord.
- Dans le cas ou … je déciderai de le faire. Combien de temps aurais-je ?
- Nous ne savons pas.
- Vous ne savez pas ?
- Non. Le passage est fluctuant. Cela peut durer quelques heures à plusieurs mois. Tu es la seule à le savoir.
- Et comment je le saurais.
- Tu le sentiras.
- Comment….
Dit-elle avant de se concentrer en elle et de se rendre compte qu’elle savait en effet… ce n’était pas une perception claire, mais elle sentait comme une urgence. Plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines.2 ou 3 mois tout au plus. Mais Silène sentait que le temps filait et qu’il y avait urgence. Elle saurait sans se tromper quand le passage se fermerait.
Mais elle percevait aussi que plusieurs passages s’étaient ouverts et qu’elle pourrait passer par une autre porte si c’était nécessaire. Silène ferma les yeux et se concentra encore sur ses sensations. Elle visualisa précisément une dizaine de passages. Ils n’étaient pas fixes et ils… la suivaient.
Silène pouvait sentir la pulsation de l’énergie qu’ils émettaient. Ils n’étaient pas tous de même puissance. Elle en percevait deux qui allaient se fermer, mais en contrepartie un autre était en formation. En admettant qu’ils se ferment tous et qu’il finisse par en rester un… Silène voyait plusieurs mois avant cette situation… elle n’arrivait pas à savoir combien précisément. 2 ou un peu plus. Cependant cette durée semblait encore imprécise.
Silène percevait nettement une urgence en elle, comme une alarme qui semblait lui dire « vite, vite ». Rien de certain dans la durée, mais au moins deux mois. Combien de personnes pourrait-elle espérer sauver durant ce laps de temps ? Et pourquoi ? Pourquoi prendre une telle responsabilité ? Pourquoi irait-elle jouer au sauveteur, chercher des gens qu’elle ne connaissait pas et les ramener dans ce monde ? Pour les voir s’entre déchirer et détruire tout ce qui les entourait. Comme ils l’avaient fait pour leur monde. Cela en valait-il seulement la peine ? De toute façon, ils finiraient par changer au fil des générations, pourquoi tenter d’empêcher cela ? Qui était-elle pour vouloir jouer à Dieu et décider qui changerait de monde ou non ? Sans compter les risques qu’elle prendrait. Reviendrait-elle saine et sauve de cette tentative de sauvetage ? Pourquoi aller contre le sort et la nature ?
- Si je ne retourne pas chercher des gens dans mon monde que ferez-vous ?
- Rien. Tu es la seule à avoir la capacité d’aller d’un monde à l’autre. On ne peut donc rien sans toi. Les miens accepteront tes amis s’ils souhaitent rester et en seront déjà satisfait.
- Mais tu sais déjà que j’irai chercher ces femmes et ces enfants ? je ne peux pas les laisser en sachant qu’ils risquent de se faire tuer.
- Oui je le sais. Mais n’oublie pas que tu ne pourras peut-être pas tous les ramener.
- Non, je ne tiens pas à penser à cela, je préfère penser que je pourrais tous les ramener.
- Ce n’est pas raisonnable de penser ainsi, tu vas au-devant de déceptions.
- C’est une vision trop horrible, je ne peux pas accepter cette idée. Je ne pourrais pas vivre avec ça si je ne pouvais pas les ramener.
- Si, tu verras, on vit avec beaucoup de chose quand on n’a pas le choix.
Il sembla si dur, si fermé quand il prononça ces paroles. Dans sa bouche cela semblait une fatalité immuable. Silène n’était pas certaine de vouloir accepter cette réalité. C’était si cruel, si définitif. Elle ferait de son mieux pour en sauver le plus possible.