Chapitre 3
Elle avait incroyablement bien dormi. Aucun cauchemar n’avait troublé son sommeil. Elle avait au moins gagné cela, la fin de ces cauchemars qui la poursuivaient depuis des mois.
Elle regarda sa montre, 10 h. 7 heures de sommeil, voilà qui expliquait sa sensation de bien-être. Une bonne nuit de sommeil en effet.
Elle rangea ses affaires, prît un rapide petit déjeuner constitué d’un peu d’eau et d’une barre de céréale avant de repartir.
Là, en plein jour tout semblait encore plus dramatique. Les bâtiments écroulés, les gens, le chaos. Elle préférait ne pas trop regarder, elle avait déjà aperçu quelques corps et son estomac n’avait pas apprécié dès le matin. Elle avait dû fournir des efforts pour ne pas rendre son petit déjeuner. Elle préféra ne pas s’attarder et s’éloigner au plus vite.
Sur sa route, elle croisa des gens étrangement calmes.
Au début elle avait pensé qu’elle n’était pas la seule à avoir su garder la tête froide. Puis elle en avait croisé d’autres et s’était dit qu’ils devaient plutôt être en état de choc. Car ils restaient là, immobiles, sans bouger et regardant autour d’eux, comme pour réaliser ce qui les entourait.
Mais plus elle avançait, plus elle en croisait et cela commençait à l’inquiéter. Elle notait à chaque fois plus de détails alarmants en les observant.
Ils restaient immobiles, terriblement calme et sérieux à regarder autour d’eux. Elle ne pensait plus qu’il s’agissait d’une réaction normale de personnes en état de choc, comme elle l’avait pensé au début. Non, il y avait autre chose et elle ne se sentait pas rassurée.
Ils étaient trop nombreux à se trouver dans cet état, cela ne semblait pas normal. Et ce calme, si silencieux qui les caractérisait. Elle commença à se sentir oppressée par ce calme silencieux.
Nom de dieu, ils venaient de traverser une catastrophe terrible, de manquer de mourir. Et ils étaient là, tranquilles, terriblement calmes, sans bouger. Tous ces gens, tant de gens. Ils étaient trop nombreux à réagir de la même façon, cela lui semblait de plus en plus étrange.
Mais le plus effrayant, c’était leur regard. Ils lui donnaient froid dans le dos… un regard observateur, à l’affut. Comme des prédateurs attendant de fondre sur leur proie. Elle n’était guère rassurée et commençait à se dire que son imagination prenait une tournure un peu trop noire à son goût.
Elle commençait à avoir les nerfs à fleur de peau et à sursauter au moindre petit bruit. Elle tenta de se calmer en essayant de relativiser sa réaction. Elle était manifestement trop émotive. Mais cela était sans doute normal vu la situation. Son esprit en panique exagérait sans doute la scène. Trop de stress, trop de tension voilà tout. Certainement rien que de très normal dans tout cela. Pourquoi imaginer le pire ? La situation était déjà bien assez compliquée en elle-même, sans aller y ajouter un danger supplémentaire. Danger étayé sans aucun élément concret, juste de vagues perceptions personnelles. Elle tentait désespérément de se rassurer lorsqu’elle les vit.
Un groupe de 4 hommes fondre sur un autre et l’agresser violemment sans raisons apparentes. Elle s’arrêta une minute pour les regarder, choquée, tétanisée. Elle pensa bien à tenter quelque chose pour les arrêter, n’importe quoi. Elle ne pouvait décemment pas rester là sans réagir et laisser cet homme se faire rouer de coups. Elle commençât à regarder autour d’elle pour trouver une arme de fortune, quelque chose, n’importe quoi, vite.
Jusqu’à ce qu’elle croise le regard de l’un d’entre eux… et ce qu’elle vit la fit fuir de terreur, sans plus réfléchir… courir, vite, courir… Son instinct avait pris le relais plus vite que ses pensées rationnelles. Fuir loin, au plus vite, prenant le pas sur sa raison pour lancer son corps dans une course éperdue.
Comme un gibier fuyant son prédateur. Elle avait couru un long moment avant de finir par ralentir à bout de souffle. Depuis, elle marchait avec d’autant plus de méfiance. Elle ne s’expliquait pas ce qu’elle avait vu dans le regard de cet homme, mais une partie d’elle avait compris, elle, le danger, la menace explicite de ce regard.
Elle n’aurait eu aucune chance de toutes façons face à ces 4 hommes. Tout du moins essayait-elle de s’en convaincre. Elle s’efforçait de rester aussi calme et censée que possible, de garder la tête froide, à tout prix. Mais lorsqu’elle repensait au regard de cet homme, tout ce qu’elle ressentait c’était de la terreur. Elle n’avait alors qu’une envie : se remettre à courir, à perdre haleine.
Oubliés les bons sentiments ou la culpabilité. Que lui importait de porter secours à un homme déjà condamné et de risquer sa vie. Elle culpabilisait, oui, mais elle était en vie. Et son instinct de survie était plus fort que sa culpabilité et ses bons sentiments qui tentaient de la ramener en arrière pour aider cet homme.
Mais elle savait déjà que c’était inutile, qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui. Elle avait vu une telle détermination, une telle froideur, sans aucunes émotions dans le regard de son agresseur. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait, mais elle savait que ce n’était pas normal. Les êtres humains étaient violents et agressifs, souvent sans raison apparente, oui c’est vrai... Mais là…Les gens n’en attaquaient pas d’autres déjà au sol, habituellement, surtout après une catastrophe pareille. Non...
On se portait secours où l’on fuyait. C’était ça l’attitude normale de tout être humain. On ne cherchait pas à agresser violemment les autres, jusqu’à les battre à mort. Elle avait essayé de croire qu’il devait s’agir de drogués ou de gens malades… elle avait essayé de s’en convaincre… elle cherchait désespérément à se raccrocher à quelque chose. A un espoir même ténu…
Malheureusement, cette journée s’avéra bien pire que sa nuit de fuite.
Les actes d’agressions violentes et en apparence sans raison se multipliaient sur son chemin. Elle avançait plus lentement désormais, plus prudemment. Rasant les murs et se cachant autant que possible. Courant dans les espaces découverts, pour ne pas être visible trop longtemps.
Elle se donnait l’impression d’être un animal traqué par un fauve, un prédateur prêt à la tuer à tout instant. C’est ce qu’elle voyait se dérouler sous ses yeux à plusieurs endroits. Des groupes de prédateurs traquant et tuant leurs proies…
Mais il s’agissait d’êtres humains et non d’animaux. Ils se comportaient comme des fauves, des prédateurs… des meutes… et elle en voyait de plus en plus. Elle avait l’impression d’être en zone de guerre, de fuir l’ennemi invisible, prêt à l’abattre à tout instant.
Elle commençait à mieux comprendre ce qu’avait tenté de lui dire ses « petites amies ». Éviter ses congénères car ils étaient dangereux. Cela avait sûrement un lien avec les météorites.
Elles lui avaient bien recommandé de ne pas les toucher, car « elles amenaient le changement ». Silène ne s’expliquait pas comment, ni pourquoi cela avait lieu. Mais elle prenait conscience de ce qu’elles avaient tenté de lui révéler. Et elle comprenait mieux leurs recommandations d’éviter ses congénères.
Elle n’avait aucun moyen de déterminer lesquels étaient encore normaux ou pas. Elle espérait juste que tout le monde n’avait pas été transformé. Cependant elle prit le parti de redoubler de prudence et d’éviter tout le monde. Elle était terrifiée et elle se demandait si elle arriverait un jour à la forêt.
A la tombée de la nuit, elle se cacha dans les débris d’une maison à moitié écroulée. Là, sous les débris, elle se camoufla comme elle le put en mettant des pierres pour en fermer partiellement l’accès. Elle ne tenait pas à être surprise dans son sommeil. Elle ne dormit que d’un œil cette nuit-là. Se réveillant à chaque cri, chaque bruit et ils furent nombreux…
L’aurore. Elle avait mal dormi. Les cris, les bruits, les appels à l’aide l’avaient tenue éveillée. Il était inutile d’essayer de continuer à dormir, elle était trop tendue de toute façon.
Le jour commençait à émerger. Il serait peut-être plus sûr d’avancer dès maintenant autant que possible, avant qu’il fasse trop jour et qu’elle soit trop facilement repérable. Elle commençait à se demander si elle atteindrait un jour la forêt.
Avec ces prédateurs humains à l’affût, son trajet allait encore se trouver rallongé. Elle n’aspirait plus qu’à trouver ce refuge dont lui avaient parlé ses amies. Elle ne pensait plus à porter secours à qui que ce fut.
Y avait-il seulement encore quelqu’un à secourir. Elle était épuisée, terrifiée. Elle ne pourrait pas tenir longtemps dans cet état. Pouvait-on vivre longtemps en étant continuellement terrifiée ? Ses nerfs tiendraient-ils le coup ? Elle n’était même pas certaine d’être encore de ce monde d’ici la prochaine nuit. Arriverait-elle un jour à la forêt ? Elle ne cessait d’en douter.
Elle avançait doucement, avec milles précautions, rasant les murs, courant sur les espaces dégagées. Elle avançait lentement, si lentement. Car aller plus vite eut été trop dangereux. Un prédateur humain pouvait être à l’affut n’importe où. Il valait mieux qu’elle soit prudente, même si cela rallongeait encore son trajet. Elle fit juste une rapide halte vers 15 h pour déjeuner d’un morceau de pain et de quelques fruits ramassés dans une épicerie à l’abandon. Puis elle repartit rapidement.
Plus vite elle s’éloignerait de la ville, mieux cela vaudrait. Vers 17 h, elle reprit espoir. Elle venait de reconnaitre une rue. Elle n’était plus très loin de la forêt. Elle était plus près qu’elle ne le pensait. Elle n’avait croisé personne de la journée et commençait à penser que les prédateurs ne devaient pas trop fréquenter ce quartier. Ils avaient dû rester sur le centre-ville ou plus de « victimes » devaient être concentrées.
Elle touchait presque au but. Parfait, elle allait bientôt y arriver. Si elle continuait comme cela elle atteindrait la forêt dans la soirée ou dans la nuit. Elle serait bientôt à l’abri. Avec sa chance, elle trouverait certainement très vite ce refuge. Elle commençait à retrouver espoir.
Elle hésitait à s’aventurer dans une zone découverte d’une grande avenue. Malheureusement, il lui fallait passer par là pour atteindre la rue d’en face qui menait directement à la forêt. Elle observait la rue et ses alentours depuis déjà 10 minutes et ne voyait aucun mouvement nulle part. Elle se décida tout de même à la traverser en courant.
Enfin, elle arrivait au bout de la traversée et déboucha dans la rue d’en face. Tout s’était bien passé, ici elle était à couvert. Tout allait bien… elle arriverait bientôt… pensa-t-elle. Elle passa une petite intersection et dépassa une maison écroulée, quand elle les vit. Deux hommes, immobiles au milieu de la rue. Elle s’immobilisa immédiatement. Retourner en arrière, courir ? L’avaient-ils vue ? Oui… ils la fixaient à présent. Que faire ? Étaient-ils encore humains ?
- Bonjour – dit l’un d’eux.
- N’ayez pas peur. Vous pouvez approcher vous savez…
Elle se rassura, ils semblaient encore humains. Elle marcha tranquillement. Ils se trouvaient sur le trajet de sa route, mais cela ne serait pas un problème.
- Bonjour – répondit-elle. Je commençais à désespérer de trouver des gens normaux. Il y en a d’autres avec vous ? dit-elle en arrivant à leur hauteur.
- Non, nous sommes seuls dans le coin, nous n’avons croisé personne d’autres depuis un moment.
Voilà qui semblait de bon augure, songea t elle. Les prédateurs semblaient vouloir déserter la périphérie de la ville.
- Vous allez où comme ça ?
- Euh… je ne sais pas trop en fait. J’envisage de quitter la ville. Dit-elle évasive.
Elle se sentait réticente face à l’idée de leur donner trop d’éléments. Après tout, elle ne les connaissait pas.
- Vous êtes bien chargée dites donc ?
- Oui.
- Vous pouvez poser votre sac et vous reposer un peu si vous le souhaitez.
En plein milieu de la rue ? Certes il n’y avait peut-être pas de prédateurs dans le coin, mais tout de même ! Ce n’était pas très prudent...
- Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de rester ici en plein milieu de la rue.
- Il n’y a aucun danger ici, je vous l’assure.
Ils semblaient absolument vouloir la convaincre. Mais elle, elle ne tenait pas à rester là, son instinct lui dictait de partir, de rester en mouvement.
- Merci, mais je crois que je vais continuer à avancer, je ferai une pause un peu plus tard.
- Non, non, restez avec nous.
- Pourquoi ?
- Parce que. Parce que…
Ils regardaient fréquemment derrière eux comme s’ils cherchaient quelque chose du regard.
- Parce que c’est plus sûr de rester ensemble, c’est dangereux dans les environs mademoiselle. Dit l’un des deux.
Un grand brun sombre… sérieux. Trop scrutateur à son goût… comme les autres…
- Je n’en suis pas sûre.
- Si, si, c’est plus sûr.
Le deuxième commençait à vouloir la délester de son sac.
- Non merci, c’est gentil, je vais garder mon sac et je me reposerai un peu plus loin.
- Non.
- Quoi ?
- Non, vous allez rester ici.
Elle en resta sans voix. Elle les regarda plus attentivement. Ils étaient différents des prédateurs qu’elle avait vus et pourtant, quelque chose en eux l’inquiétait.
Quand soudain elle entendit du bruit venir d’une rue adjacente. Une cavalcade et des cris. Elle se tourna dans la direction des sons. Elle vit 3 hommes qui poursuivaient une jeune femme blonde. Elle était jeune, 20-25 ans. Puis elle prit conscience que les deux hommes qui étaient à côté d’elle, semblaient vouloir s’approcher d’elle encore plus près comme pour l’empêcher de partir.
- A l’aide, aidez-moi. Hurlait la jeune femme.
Les deux hommes dévièrent leurs regards vers elle un instant et elle en profita pour s’enfuir, mais celui qui avait voulu l’aider à se délester de son sac la tenait désormais et il la retint.
Elle détacha rapidement son sac à dos, le lui laissant dans les mains et se mit à courir droit devant elle. Ce n’était pas la bonne direction pour la forêt, mais tant pis. Le plus urgent était qu’elle leur échappe.
L’autre femme arrivait malheureusement droit sur eux, pensant sans doute qu’ils l’aideraient. Ils l’attrapèrent au moment où elle arriva à leur hauteur. Silène eut le temps de disparaitre de leur vue et de se cacher, avant de les observer à distance.
Les 3 hommes qui poursuivaient la jeune femme, rejoignirent les deux qui avaient tenté de la retenir. Ils partirent en trainant la jeune femme de force à leur suite. Silène ne savait pas ce qu’ils comptaient faire d’elle, ni où ils l’emmenaient. Elle regrettait de ne pas pouvoir lui porter secours, mais que pouvait-elle faire ?
Elle passa le reste de la journée terrée dans sa cachette. Terrifiée à nouveau et sursautant au moindre bruit. L’espoir n’avait pas duré longtemps. Le monde avait basculé si vite. Deux jours plus tôt elle se morfondait dans sa petite routine rassurante. S’efforçant d’oublier les malheurs de sa vie, qu’elle pensait alors si terrible. Maintenant elle se disait que tout cela était si loin, si futile. Oui, elle avait connu des drames… mais cela lui semblait à présent si dérisoire.
La souffrance lui semblait plus facile à supporter désormais que la terreur sans répit qu’elle ressentait à présent. Une terreur d’autant plus terrible que personne ne viendrait à son secours pour la sortir de cette impasse. Personne non plus avec qui partager ces moments difficiles. Elle était seule et ne pouvait compter que sur elle-même.
La nuit arriva enfin. Elle pouvait à nouveau tenter de gagner la forêt à présent. Il n’était pas raisonnable de continuer à sortir de jour désormais, trop dangereux. La nuit, sans lumière et en étant prudente, elle aurait une chance plus grande de passer inaperçue.
Elle atteint enfin la forêt 1h plus tard, mais sans équipement. Combien de temps lui faudrait-il pour trouver ce passage magique, ce « refuge » mythique ? Elle ne pouvait envisager de s’aventurer plusieurs jours en forêt sans un minimum d’équipement. Dans un premier temps, elle se nicha dans un fourré et sombra dans le sommeil, elle avait besoin de se reposer un peu, juste un petit peu.
Elle réfléchirait plus tard, après s’être reposée un moment.