Chapitre 9
Chapitre 9
« Non ! », répéta Orik.
La chaîne s'ancra encore plus sur la cheville de Orik.
Son corps glissa d’un demi-mètre sur le pont. Les quatre marins agrippés à la chaînes furent entraînés avec lui, leurs bottes raclant le bois sans trouver de prise. Derrière eux, l’ancre continuait sa chute vers le fond de la mer.
Adravan posa une main sur la cuisse d’Orik.
« Tenez-le. »
Orik tenta de reculer. « Ne me touche pas ! »
« Si la chaîne vous emporte, vous mourrez. »
« Alors coupe la chaîne ! »
Clark abattit sa hache sur un maillon de la chaîne. Le fer rebondit et manqua de lui briser le poignet. Il frappa une seconde fois sans laisser la moindre marque visible.
« Elle est trop épaisse ! » cria-t-il.
Le Morne-Vent dépassa la dernière Dent, mais le courant le rabattit aussitôt vers une arête qui fermait l’entrée du bassin. La coque éventrée ne résisterait pas à un nouveau choc. Sans l’ancre pour ralentir l’épave, ils atteindraient la roche en moins d’une minute.
Barek comprit en regardant le couteau.
« Au-dessus du genou », dit Adravan. « La chaîne a déjà broyé l’articulation. »
« Tu ne feras pas ça avec une lame de pêche. »
« Alors donnez-moi votre hache. »
Orik se débattit. Le mouvement resserra la boucle et lui arracha un cri. « Attendez ! Détachez-la ! Vous pouvez la détacher ! »
Adravan observa l’enchevêtrement. Deux maillons avaient traversé le bois et coincé la jambe contre un support fendu. Il faudrait soulever la chaîne, dégager le support et faire repasser le pied dans la boucle. Même avec dix hommes, ils n’en avaient pas le temps.
« Barek », dit-il. « Combien avant la roche ? »
Le second regarda par-dessus son épaule. « Quarante secondes. »
« Trouvez une autre solution. », demanda Adravan.
Barek resta silencieux.
« Trouvez-en une ! »
« Je n’en ai pas. »
Adravan tendit la main. Barek ne lui donna pas immédiatement la hache.
« Il doit choisir », dit le second.
« Il choisira de garder sa jambe. »
« C’est sa jambe. »
« Et dans trente secondes, ce sera son cadavre. » Adravan désigna les hommes entraînés par la chaîne. « Avec peut-être quatre autres. »
Orik secoua la tête si vite que son bandeau glissa de son œil blessé. « Je préfère tenter de la dégager. »
« Vous n’avez pas le temps. »
« C’est à moi d’en décider ! »
La phrase frappa Adravan au milieu du fracas.
Pendant un instant, il revit Joren dans la salle d’audience. Un capitaine ramène son équipage vivant. Adravan lui avait laissé l’apparence d’un choix, puis menacé sa famille jusqu’à ce qu’une seule réponse demeure possible.
Orik le suppliait maintenant de ne pas décider à sa place.
La roche approchait.
Si Adravan attendait sa permission, l’homme serait mort avant de la donner. S’il agissait, Orik vivrait peut-être assez longtemps pour le haïr.
Il n’existait aucune décision qui ne lui prenne rien.
« Je suis désolé », dit Adravan.
Barek le fixa.
Le prince n’avait jamais prononcé ces mots devant un sujet. Il ne savait même pas s’ils s’adressaient à Orik, à Joren ou à tous ceux qui avaient reçu un ordre sans pouvoir en refuser le prix.
« Tenez-le », ordonna-t-il.
Barek referma son bras valide autour de la poitrine d’Orik. Cenn lui mit un morceau de cuir entre les dents, puis passa une corde au-dessus du genou et serra de toutes ses forces. Clark posa la hache dans la main d’Adravan.
« Vingt secondes ! » cria un marin.
Adravan coupa d’abord le pantalon avec le couteau. La chair sous la chaîne était déjà violette, déformée au point que le genou n’avait plus de forme humaine. Il plaça la lame de la hache au-dessus de l’articulation.
Orik recracha le cuir. « Joren, attends ! »
Adravan frappa.
Le premier coup entra dans la cuisse sans traverser l’os.
Orik hurla.
Le bruit fit reculer Clark. Le prince n'avait jamais eu à commettre de telles actions de ses propres mains. Certes, il était froid et telle était l'exigence imposée à son rang, mais jamais il n'avait mutilé ou blessé d'hommes ailleurs qu'aux entraînements, dans un cadre sûr et contrôlé. Barek ferma les yeux, mais ne lâcha pas l’homme. Adravan dut arracher la hache de la plaie avant de frapper de nouveau.
« Dix secondes ! »
Il abattit la lame une deuxième fois.
Le manche vibra jusque dans ses épaules. Le corps d’Orik se cambra contre Barek et son cri se transforma en un bruit étranglé. Adravan vit sa propre main hésiter au-dessus de la blessure.
La Suprématie aurait obligé cette main à terminer. Elle aurait réduit le doute à néant et la douleur d’Orik à une simple réaction qu'elle aurait pu ordonner de disparaître.
Ici, Adravan devait assumer seul le poids de ses actes.
Il frappa.
L’os se fissura.
Il frappa encore.
L'os se brisa enfin.
La chaîne emporta la jambe sectionnée. Elle disparut par-dessus le bord avec l’ancre, laissant sur le pont une traînée rouge que l’eau de mer étala entre les planches.
Orik ne cria plus.
« Il ne respire plus ! » hurla Cenn.
« Il respire », répondit Barek. « Faiblement. Serre le garrot ! »
Cenn passa le manche du couteau sous la corde et tourna jusqu’à ce que le sang ralentisse. Barek pressa sa chemise contre la plaie. Son épaule blessée tremblait, mais il maintint tout son poids dessus.
Le navire heurta la première arête.
Adravan fut projeté sur le côté. La hache quitta sa main et glissa jusqu’au bastingage. Le pont se souleva sous lui tandis que la coque s’ouvrait avec un craquement si profond qu’il le sentit dans ses dents.
« Joren ! » cria Barek. « Le bateau ! »
Adravan regarda Orik. Son visage était devenu gris. Une bulle de salive teintée de sang apparut entre ses lèvres à chaque respiration.
« Je ne peux pas le laisser », dit Barek.
« Alors restez avec lui. » Adravan se releva. « Cenn, vous transmettez mes ordres. Clark, avec moi à l’aviron. Les autres, retenez cette chaîne ! »
« L’ancre touche le fond ! » répondit Clark.
Le poids accrocha quelque chose sous l’eau. Toute la poupe fut tirée vers l’arrière. Le Morne-Vent pivota brutalement, présentant son flanc à la seconde roche.
Adravan saisit la corde de l’aviron improvisé. La vergue fendue vibrait si fort qu’elle pouvait rompre à tout instant.
« À droite ! » cria-t-il.
Cenn répéta l’ordre. Les survivants tirèrent.
Le flanc du navire frôla la roche au lieu de la percuter de face. Des planches éclatèrent et l’eau envahit les compartiments inférieurs, mais la proue entra dans le bassin.
La plage se trouvait à moins de deux cents mètres.
« L’ancre nous retient ! » lança Clark.
« Elle nous empêche surtout de nous fracasser. Donnez du mou à chaque vague. »
« Si on relâche trop, on repart vers les roches ! »
« Alors ne relâchez pas trop. »
Clark lui adressa un regard incrédule. « C’est ton plan ? »
« Mon plan est de faire avancer cette épave jusqu’au sable. Si vous avez besoin d’un discours plus inspirant, chantez ! »
Personne ne chanta.
Le cri d’Orik semblait encore suspendu au-dessus du pont. Même les vagues ne parvenaient pas à l’effacer.
Adravan attendit que la mer soulève la poupe. Le corps de Joren reconnut l’instant où l’ancre cesserait de tirer pendant une fraction de seconde.
« Maintenant ! Laissez filer trois maillons ! »
La chaîne avança. Le navire gagna plusieurs mètres avant que l’ancre morde de nouveau le fond.
« Tirez l’aviron ! »
Les hommes obéirent. Une nouvelle vague les poussa. Adravan répéta la manœuvre, donnant à la chaîne juste assez de liberté pour progresser sans perdre le contrôle. À chaque reprise, la plage se rapprochait.
« Orik ? » demanda-t-il sans quitter l’eau des yeux.
Barek ne répondit pas.
« Est-il vivant ? »
« Occupe-toi du bateau. »
Adravan tira plus fort sur la corde. « J’ai besoin de savoir. »
« Et moi, j’ai besoin de mes deux bras pour empêcher mon ami de se vider de son sang. On fera tous avec ce qu’on a. »
La rage aveugla Adravan un court instant. C'était lui qui venait de les arracher à une mort certaine, et voilà qu'à peine le danger écarté, l'homme retombait dans son insubordination. Il se prépara à parler quand une vague souleva le Morne-Vent et l’emporta vers la plage. La quille heurta le sable, rebondit, puis s’y enfonça. Les hommes furent jetés au sol. Le mât arrière bascula dans le bassin et arracha avec lui les restes du gouvernail improvisé.
Le navire s’immobilisa.
Pendant plusieurs secondes, Adravan continua de serrer la corde. Son corps attendait une nouvelle attaque, un nouveau mouvement mais rien ne vint.
Il lâcha prise.
Ses mains tremblaient.
Ce n’était pas la fatigue. Il connaissait la fatigue des entraînements qui laissaient les bras trop lourds pour tenir une épée. Ce tremblement partait de ses doigts et remontait jusqu’à sa mâchoire chaque fois qu’il revoyait la hache entrer dans la jambe d’Orik.
Clark s’approcha de lui. Du sang couvrait ses bottes.
« Tu l’as mutilé. »
Adravan regarda le marin étendu près de la poupe. « Je lui ai sauvé la vie. »
« Tu n’en sais rien. Il peut encore mourir. »
« Sans mon intervention, il serait déjà au fond de l’eau. »
« Et t'attend à un remerciement peut-être ? »
Adravan se redressa. « Je n’attends rien de lui. »
« Alors pourquoi tu continues de le regarder ? »
Barek leva la tête. « Assez. On le descend avant que le pont s’effondre. »
Deux hommes arrachèrent une porte à ce qui restait d’une cabine. Ils la posèrent près d’Orik et glissèrent son corps dessus sans desserrer le garrot. Barek vérifia sa respiration, puis couvrit le moignon de la jambe avec une autre bande.
Adravan s’agenouilla de l’autre côté. « Vivra-t-il ? »
« Il a survécu à la hache. Maintenant, il faut qu’il survive au sang perdu, à la fièvre et à ce qu’il comprendra en se réveillant. »
« J’ai pris la seule décision possible. »
Barek noua la bande avec les dents. « Peut-être. »
Adravan attendit la suite.
« Ça ne la rend pas bonne », ajouta Barek. « Ça la rend seulement moins mauvaise que les autres. »
Le prince baissa les yeux vers Orik. Avoir raison aurait dû mettre fin à la discussion. Les faits restaient pourtant là : l’homme respirait parce qu’Adravan avait frappé, et sa jambe reposait au fond du bassin pour la même raison.
Les survivants quittèrent l’épave un par un. Certains sautèrent dans l’eau peu profonde. D’autres descendirent avec des cordes en emportant les blessés, quelques gourdes et tout ce qu’ils purent arracher au navire avant qu’il s’affaisse.
Adravan resta sur la plage pendant que Barek comptait les hommes.
« Clark. Cenn. Sorel. Davos. »
À chaque nom, une voix épuisée répondait.
Treize hommes, Orik compris.
Treize survivants sur l’équipage qu’Adravan avait forcé à reprendre la mer.
Le soleil descendait derrière les falaises. Le Morne-Vent reposait sur le flanc dans l’eau rouge du soir, trop brisé pour reprendre un jour la mer. Au-delà des Dents, la mère kraken avait disparu avec ses petits.
Barek posa deux doigts contre le cou d’Orik.
« Il est toujours avec nous. »
Adravan fixa l’homme inconscient. Il avait déjà défendu sa décision devant Clark, devant Barek et dans son propre esprit. Il pouvait en expliquer chaque seconde. La chaîne, le récif, l’ancre, le temps perdu. Aucun autre choix n’aurait sauvé davantage de vies.
Pourtant, lorsqu’Orik remua faiblement les lèvres, Adravan sentit son ventre se nouer.
Pour la première fois, il craignit davantage le réveil d’un homme que le jugement d’une Cour entière.