Chapitre 8
Chapitre 8
L’aviron de fortune faillit arracher les bras de tout l'équipage.
Le courant saisit les panneaux fixés à la vergue et les repoussa contre la coque. Les cordes se tendirent jusqu’à devenir aussi fines que des fils, plusieurs hommes furent traînés sur les genoux, écorchant leur peau sur le pont et un malheureux lâcha prise avant de passer par-dessus le bastingage avec un cri étouffé.
Après ça, le chant s'arrêta net.
« Tenez bon ! » cria Adravan.
Il enroula la corde autour de son avant-bras et tira. Le bois remonta de quelques centimètres, puis replongea aussitôt. La vergue se courba encre plus et un craquement puissant résonna dans la mer.
« Elle va casser ! » hurla Cenn.
« Pas si nous maintenons la corde tous ensemble ! »
« Ce n’est pas une question de force », répondit Barek. Il s’accrochait sur le pont avec son seul bras valide. « L’angle n'est pas bon, l’eau pousse l’aviron sous le navire. »
Adravan regarda la première Dent, l'équivalent d'une montagne de roche noire se dressait maintenant assez près pour qu’il distingue les coquillages et palourdes accrochés à sa base.
« On peut pas faire autrement, nous n’aurons plus rien pour tourner si nous le remontons. »
« Tu dois trouver autre chose ! Il va se casser en deux si on le laisse comme ça ! »
Cenn montra les attaches. « Il faut déplacer les nœuds plus haut. La vergue doit pivoter en suivant le courant de la mer au lieu de lutter contre elle. »
« Et mettre du poids de notre côté », ajouta Orik. Un bandage sale couvrait son œil gauche. Il désigna la chaîne de l’ancre enroulée près de la poupe. « On passe la chaîne autour de la vergue, elle peut faire office de contrepoids. »
Le prince n'était certainement pas marin. En revanche, toute sa vie avait consisté à prendre les idées des hommes les plus cultivés du royaume et à les mélanger pour les sublimer, il vit immédiatement comment leurs idées pouvaient se dérouler et si elles étaient réalistes.
« Capitaine ! » cria Clark. « La Dent ! »
« Remontez l’aviron », ordonna-t-il. « Barek choisit le nouvel angle. Cenn replace les attaches. Orik installe son contrepoids. »
Un rire nerveux parcourut les hommes.
« Tirez ! » lança Barek.
Les marins reprirent ensemble. Ils ne retrouvèrent pas immédiatement les paroles, seulement la cadence. Une voix lâcha un « Ho ! » et les autres répondirent au mouvement suivant. À chaque appel, la vergue remontait un peu. Adravan tira avec eux jusqu’à sentir la paume de ses mains se rouvrir.
Cenn défit les premiers nœuds avec les dents. Orik traîna la chaîne jusqu’à la poupe, passa une boucle autour de la vergue et verrouilla les maillons avec une barre de fer. Barek fit déplacer le point d’appui d’une longueur de bras.
La première roche n’était plus qu’à cinquante mètres.
« On descend ! » cria Barek.
« Relâchez au signal », reprit Adravan. « Pas avant. Pas après. »
Barek regarda Adravan. La situation était si catastrophique que son visage était dénué de toute émotion, comme si la seule pensée qui traversait son esprit était la survie et si pour cela il devait écouter et ne pas remettre en questions les ordres de son capitaine, alors il le ferait.
Adravan regarda la mer. Il laissa son corps dicter la danse, pour que l'instinct marin de Joren se réveille et lui susurre à l'oreille la solution miracle.
40 Mètres.
35 Mètre et toujours aucun ordre.
Barek, s'il ressentit un quelconque inconfort, n'en laissa rien paraître. Il garda son visage toujours aussi concentré, prêt à écouter n'importe quel ordre qu'on lui donnerait.
« Maintenant ! », cria Adravan
Les cordes glissèrent.
La vergue plongea selon son nouvel angle. Le courant la repoussa encore, mais la chaîne se souleva de l’autre côté et absorba une partie du choc. Cette fois, le bois ne plia pas.
Le Morne-Vent tourna.
Mais trop lentement pour sortir de la situation.
La Dent remplit le regard d’Adravan. Sur le pont, des hommes continuèrent de tirer alors qu’il n’y avait déjà plus assez de distance pour éviter la collision. Le corps de Joren lui transmit la certitude que la vague suivante soulèverait la poupe.
« Relâchez tout ! » ordonna-t-il.
Barek se retourna. « On vient juste de l’abaisser ! »
« Relâchez ! »
Les hommes obéirent et l’aviron remonta brusquement. Le navire cessa de tourner au moment précis où une vague le souleva et repoussa le navire jusqu'à ce qu'il glisse sur le côté de la roche.
Un hurlement de bois parcourut la coque. Des éclats noirs volèrent au-dessus du pont. La Dent passa si près qu’Adravan aurait pu tendre la main et la toucher.
Quelque secondes pls tard, elle fut derrière eux.
Personne ne célébra. Devant le Morne-Vent, des dizaines d’autres pointes déchiraient la surface. Certaines étaient visibles. D’autres ne se révélaient que par un cercle d’écume ou un changement presque imperceptible dans la couleur de l’eau.
« Une de passée », souffla Clark.
« Il en reste combien ? » demanda Adravan.
Barek eut un rire épuisé. « Qui irait compter ça maintenant ? »
Le navire entra officiellement dans les Dents de Morne.
Adravan essaya d’abord de traiter le passage comme des mathématiques, quelque chose de net et concret, on prend la distance jusqu’à la prochaine roche, ensuite la force du courant, on oublie pas le temps nécessaire pour abaisser l’aviron et commeça, il deux récifs passèrent à bâbord, puis un troisième sous la proue.
Mais les Dents de Morne se complexifié de plus en plus, au quatrième récifs, ses calculs cessèrent de suffire pour sauver l'équipage.
« Roche à tribord ! » cria Barek.
Adravan n’en vit aucune.
« Je ne vois que de l’eau. »
« Regarde le creux entre les vagues ! »
Une dépression sombre apparut, puis disparut avant qu’il puisse en estimer la position.
« Gouvernail à bâbord ! » ordonna Adravan.
Son corps refusa, une peur intense s'empara de lui après avoir émis cet ordre.
Ses pieds se déplacèrent dans l’autre direction. Sa main saisit la corde de droite, et une douleur instinctive lui traversa le ventre lorsqu’un marin commença à suivre l’ordre.
Adravan examina le courant. Tout indiquait qu’il fallait aller à bâbord. La voie semblait plus large, la surface plus calme et la roche signalée par Barek se trouvait à l’opposé.
Mais les doigts de Joren tiraient déjà vers tribord.
« Capitaine ! » cria Cenn. « Quel côté ? »
Adravan sentit le vent le chatouiller. Tous ses sens étaient en éveil, comme s'il vivait ses derniers instants. Son corps émettait tous les signaux de danger, et la douleur dans ses mains, irritées d'avoir tant tiré sur les cordes, disparut. Il en était sûr maintenant, aussi sûr que possible dans cette situation en tous cas, aller à bâbord les tuerait tous. Il ne savait pas pourquoi, mais son corps en avait dit assez pour qu'Adravan comprenne au moins cela.
« Tribord ! Suivez ma main ! »
Les hommes inversèrent leur prise. L’aviron mordit le courant et la proue se dirigea droit vers une pointe visible.
« Tu nous envoies dessus ! » hurla Clark.
« Continuez ! »
Une immense vague arriva et souleva le navire, la pointe disparut sous eux, beaucoup plus basse qu’elle ne le paraissait. À bâbord, la surface qui était enfaite une immense vague s’ouvrit brusquement sur une arête immergée assez longue pour éventrer toute la coque.
Le Morne-Vent passa en sécurité.
Adravan resta agrippé à la corde, le souffle court. Son corps était en état de choc aprés une émotion aussi intense, il avait fait confiance à une peur et un instinct apparue dans un corps qui n’était pas le sien.
Et Joren avait eu raison.
Ce savoir ne venait ni d’un don grossier ni d’une chance de pêcheur. Il était fait de milliers de départs avant l’aube, de tempêtes traversées, de filets perdus et de courants observés jusqu’à ce que le corps les retienne sans mots. La Cour n’aurait jamais appelé cela un don digne du royaume.
Pourtant, tout un équipage vivait encore grâce à elle.
« Prochaine vague dans trois secondes ! » cria Barek.
« Cenn, transmettez ! »
« Tirez à droite ! Préparez à relâcher ! » hurla Cenn.
Adravan cessa d’essayer de tout comprendre. Barek annonçait ce qu’il voyait, le corps Joren reconnaissait ce que la mer faisait, et Adravan transformait toutes ces informations en décisions que les marins pouvaient suivre. Le commandement ne se trouvait plus entièrement entre ses mains. Il circulait entre eux.
Il devait admettre qu'il n'avait pas l'habitude de faire ça.
Mais actuellement, elle rendait toutes décisions bien plus efficaces et rapides.
Les récifs défilèrent. Une Dent arracha une partie du flanc déjà brisé et une autre passa sous le navire. L’aviron se fendit près des panneaux, mais la chaîne d’Orik l’empêcha de se disloquer.
Enfin, la dernière ouverture apparut.
Au-delà des roches, Adravan distingua une bande de sable et un bassin protégé par les falaises. La mère kraken observa encore au loin. Elle était restée derrière les récifs avec ses petits.
« Encore un passage ! » cria Barek. « Après, on échoue sur la côte ! »
Adravan leva le bras.
« Tenez l’aviron. Orik, préparez l’ancre. À mon signal, vous la laisserez filer pour nous ralentir. »
Orik dégagea la barre qui retenait la chaîne. « Prête ! »
La dernière vague les frappa de côté.
Le Morne-Vent franchit l’ouverture, puis retomba si violemment que sa coque se déchira. La chaîne de l’ancre bondit hors de son logement. Les maillons fouettèrent le pont et s’enroulèrent autour de la jambe d’Orik.
L’homme tomba sur le pont, le choc l'étourdissant sur le coup.
« Bloquez la chaîne ! » hurla Barek.
Quatre marins se jetèrent dessus. Le poids de l’ancre les traîna tous vers le bord. Orik poussa un cri lorsqu’un maillon broya sa cheville et commença à l’entraîner avec lui.
Adravan vit le prochain récif devant la proue, la chaîne bien trop épaisse pour couper à temps.
Il tira le couteau de Joren et Orik comprit en regardant la lame.
« Non... », souffla-t-il.