Chapitre 10
Chapitre 10
« On peut pas rester sur cette plage. »
Barek parlait à voix basse pour ne pas réveiller Orik, comme si le fracas des vagues n’avait pas déjà rendu cette précaution inutile. Il désigna le sommet de l’île avec son bras valide. Une tour de pierre dépassait à peine des falaises, si étroite qu’Adravan l’avait prise pour un rocher.
« Une ancienne tour de signalisation », poursuivit Barek. « Les gardiens de Selbre l’utilisaient avant que les courants déplacent la route commerciale. Si le brasero fonctionne encore et que Dame Chance est avec nous, un bateau pourra nous voir depuis la côte. »
Adravan estima la distance, elle ne paraissait pas trop éloignée, mais le sentier montait presque sans interruption et Orik était un poids en plus à considéré.
« Il nous faudra quatre heures pour l’atteindre avec les blessés » Dit Adravan, le soleil touchait déjà le bord des falaises. « Bien, nous partons maintenant. »
« Non », dit Clark.
Les survivants se tournèrent vers lui. Il se tenait près de l’épave, un couteau dans une main et une gourde récupérée dans l’autre. Son visage était couvert de sel séché, mais ses yeux restaient fixés sur Adravan.
« Répétez ce que vous venez de dire ?», ordonna le prince.
« J’ai dit non. » Clark jeta la gourde dans le sable. « On vient de se battre contre le kraken, de perdre notre bateau, nos amis et presque tout ce qu’on avait. Orik a laissé sa jambe dans l’eau. Alors on va se reposé . »
« Ah bien sûr, parce que se reposer dans une plage a l'air libre au milieu de nul part, et bien mieux que d'être en sécurité dans un phare. »
« J'adore quand tu fais le malin avec tes ordres Joren, il faut partir, il faut chasser, il faut capturer quelque chose, il faut obéir au prince. » Clark montra les Dents de Morne derrière lui. « Combien d’entre nous doivent encore mourir avant que tu cesses de savoir ce qu’il faut faire ? »
Adravan sentit tous les yeux de l'équipage braqués sur lui.
« Si vous avez une meilleure destination, donnez-la », dit-il. « Sinon, nous allons à cette tour. »
« Tu crois que le problème est la destination ? »
Clark s’avança. Barek se plaça entre eux, mais le marin ne ralentit pas.
« C’est toi qui as vu les petits kraken », continua-t-il. « C’est toi qui as ordonné qu’on jette les filets. Lio voulait les libérer et tu l’as fait enfermer une demi-journée pour l’empêcher de saboter les cages. Après ça, leur mère est venue. Lio est mort. Teren est mort. Des dizaines d’autres avec eux. »
« Je sais. »
« Non ! Le pire dans tout ça, c'est que tu as oublié que tu as donné cet ordre ! »
La main de Clark se resserra sur le couteau à sa taille. Un mouvement qui paraissait anodin, mais pour un prince, ce geste était synonyme de rébellion. Instinctivement, il chercha à la supprimer : sa Suprématie, sa plus fidèle alliée, l'avait trahi, mais...
Il pouvait se défendre autrement, deux choix s'offre à lui, la force brute, il était certain de pouvoir le battre. Il était né pour dominer, façonné pour surpasser ses semblables. Adravan triompherait en duel singulier, certes, mais privé de sa Suprématie, tenir tête à onze hommes dépassait ses forces.
L'autre option consistait à sacrifier Joren. C'était lui, après tout, qui avait exigé la capture des krakens alors qu'Adravan n'occupait pas encore son corps. Il n'avait qu'à livrer la vérité ou au moins une version qui l'avantage, il lui suffisait de dire que l'homme responsable de cet ordre n'était plus de ce monde.
Le blâme tomberait sur un absent incapable de répondre.
Des souvenirs remontèrent avant qu’Adravan puisse ouvrir la bouche.
Joren se tenait à la proue du Morne-Vent, six jours plus tôt, les yeux rougis par le manque de sommeil. Barek lui répétait qu’il fallait rentrer. Lio refusait de préparer les filets. Autour d’eux, les hommes parlaient d’Isle-Basse, des droits de pêche et des enfants qui auraient faim si le prince exécutait sa menace.
Puis Joren avait aperçu trois formes dans les eaux basses.
« On les prend », avait-il dit.
Il ne prononçait pas ces paroles par avidité ou par cruauté, mais simplement parce qu'Adravan lui avait barré toutes les issues, ne lui laissant d'autre chemin que celui qui menait au monstre.
« J’ai donné l’ordre de les capturer. », dit Adravan.
Barek tourna légèrement la tête vers lui. Un léger soulagement passa dans son regard, cet aveu l'avait rassuré sur le fait qu'Adravan commençait à guérir de cette amnésie passagère.
Clark eut un rire amer.
« Je me souviens aussi de la raison. Le prince avait menacé ma famille et tout Isle-Basse. Nous n’avions pas trouvé sa Vouivre alors je croyais qu’en rapportant une autre créature, je pourrais satisfaire son ordre. »
« Alors c’est la faute du prince ? »
Adravan regarda ses mains. Joren avait serré les filets avec elles. Adravan avait prononcé la menace qui les avait forcées à agir.
Les deux hommes appartenaient à la même chaîne qui ont causé les actions d'aujourd'hui.
« Le prince a créé cette expédition », répondit-il. « Mais c’est moi qui ai fait jeter les filets sur les petits krakens. L’un n’efface pas l’autre. »
« C'est tellement pratique, tu prends juste assez de faute pour avoir l’air honnête, puis tu poses le reste sur un homme qui n’est pas ici. »
Adravan releva les yeux. « Vous avez raison. Il n’est pas ici, le prince dort probablement dans son palais pendant que nous payons son ordre », reprit-il, reconnaissant l'hypocrisie dont il fais preuve. « Il n’est pas ici pour porter Orik, enterrer les morts ou regarder ce qu’il a provoqué. Nous, si. »
Clark s’arrêta à un pas de lui. « Et quand on rentrera, tu retourneras t’agenouiller devant lui. »
« Non. »
Adravan répondit trop vite.
Il ne savait pas encore si le palais était en effervescence parce que le prince était mort ou non. Il savait seulement qu'il préférerait immoler son ancien corps plutôt que de le voir bouger sans son esprit, sans parler du fait qu'il ne s'agenouillerait devant personne. Il devait d'ailleurs trouver une solution pour affronter ce mage mais une chose à la fois.
« Non », répéta-t-il. « Si nous rentrons, le prince entendra exactement ce que j'en pense de son ordre. »
Clark leva son couteau. « Tu crois vraiment qu’un homme comme lui écoutera parce que tu lui demandes gentiment ? »
« Je trouverai une manière de l’y obliger. »
« Tu ne seras plus capitaine quand on rentrera. » Clark posa la pointe contre la poitrine d’Adravan. « Tu ne devrais déjà plus l’être. »
Barek saisit son poignet.
Son épaule blessée céda presque aussitôt. Il grimaça, mais utilisa son poids pour détourner la lame.
« Range ça », dit-il.
« Écarte-toi. »
« Si tu le tues, personne ne reviendra. T'ajoutes seulement un corps à transporter. »
« Je ne le transporterai pas. »
Barek rapprocha son visage du sien. « Je te transporterai pas non plus alors. »
Clark serra la mâchoire. La pointe du couteau resta quelques secondes dirigée vers Adravan, puis descendit.
« Je ne lui pardonne rien », dit-il.
« Personne ne te le demande. »
Barek relâcha son poignet. Clark rangea la lame, mais son regard promettait que la dispute n’était pas terminée.
Adravan n’ordonna pas qu’on le désarme.
S'ils étaient au palais, une arme tirée contre l’héritier aurait condamné l’homme, sa famille et peut-être son village. Ici, punir Clark lui aurait laissé un survivant de moins, des ennemi de plus et une légère satisfaction qui ne produirait ni eau ni secours.
« Nous allons compter ce que nous avons », dit-il.
« On sait déjà compter jusqu’à treize », répondit Clark.
« Alors vous devriez réussir à compter nos gourdes. »
Cenn étouffa un rire malgré son bras blessé. La tension ne disparut pas, mais elle se fissura juste assez pour que les hommes commencent de bouger.
Ils déposèrent leurs trouvailles sur le sable. Cinq gourdes avaient survécu, dont deux presque vides. Les vivres récupérés de la cale étaient gorgés d’eau salée. Il restait quelques couteaux, trois haches, deux harpons, une longueur de corde et un briquet à silex qui refusait de produire autre chose que des étincelles faibles.
« Pas assez d’eau pour attendre un bateau ici », conclut Barek.
« La tour possède une citerne », dit Sorel. C’était la première fois qu’Adravan entendait sa voix depuis le décompte. « Les gardiens recueillaient la pluie. Si elle n’est pas fendue, il peut en rester. »
« Et si elle est vide ? » demanda Clark.
« Nous aurons au moins le brasero », répondit Adravan. « Nous montons. »
Cenn regarda Orik, toujours inconscient sur la porte arrachée. « À quatre pour le porter, on devra changer souvent. »
« Alors nous changerons souvent. »
Clark secoua la tête. « Il nous ralentira. »
« Oui, je sais. »
« Et cette fois, ça ne te gêne pas ? » Clark désigna la civière. « Pour Lio, tu as refusé de risquer quatre hommes. Pour Orik, tu veux épuiser tout le groupe. Explique-moi la différence, capitaine. »
Adravan regarda le corps immobile. Le garrot tenait encore, mais le tissu autour du moignon se gorgeait lentement de sang.
« Lio était dans le tentacule du kraken. La corde n’aurait pas pu le retenir et elle aurait entraîné Barek avec les autres. »
« C’est ce que tu as décidé. »
« C’est ce que j’ai vu. » Adravan marqua une pause. « Orik est ici. Il respire. Nous avons une porte pour l'allongé, des cordes pour le tenir en place et assez d’hommes pour le soulever. Le transporter sera difficile sans doute mais le sauver sans couper sa jambe relevait de l'impossible. Je ne confondrerai pas les deux pour rendre notre marche plus simple. »
Clark ne répondit pas immédiatement.
« Et qui décide de ce qui est impossible ? » demanda-t-il enfin.
Quelques jours plus tôt, Adravan aurait trouvé la question insultante. Un ordre devait posséder une seule source, sans quoi il se divisait en conseils, en hésitations et en faiblesse.
Il regarda Barek, dont l’épaule pendait encore trop bas. Cenn pouvait à peine fermer sa main blessée. Sorel connaissait la citerne et Clark énervait le Prince comme personne auparavant.
« Je déciderai », répondit Adravan. « Mais vous me direz tous ce que je ne vois pas avant que je le fasse. »
Barek souffla par le nez. « Il ne faudrait surtout pas risquer une amélioration de caractère. »
« Votre épaule n’est pas assez solide pour porter Orik », répliqua Adravan. « Vous ouvrirez la marche. »
« Et toi ? »
Adravan prit l’un des coins de la porte. « Je porte. »
Clark le regarda comme s’il cherchait le piège. « Jusqu’à quand ? »
« Jusqu’à ce que mes bras lâchent ou que l’un de vous me remplace. »
« Et si personne ne veut te remplacer ? »
« Alors vous découvrirez combien de temps la peur d’un prince peut maintenir un pêcheur debout. »
Barek s’approcha d’Adravan pendant que les autres fixaient les cordes autour de la civière de fortune.
« Fais attention », murmura-t-il.
« Vous croyez toujours que j’ai reçu un coup à la tête trop fort ? »
« Joren, je crois surtout que ton crâne a rencontré le pont assez fort pour mélanger tes souvenirs. » Barek soutint son regard. « Tu marches, tu parles et tu te souviens du chant. Pour l’instant, ça me suffit. »
Adravan ne répondit pas.
Ils soulevèrent Orik à quatre. Le poids tira aussitôt sur les épaules d’Adravan et rouvrit les coupures de ses paumes. Cenn vérifia le garrot, puis répartit les gourdes entre ceux dont les blessures permettaient encore de porter quelque chose.
Barek conduisit le groupe vers le sentier.
La première pente commençait derrière une bande d’herbes hautes. Adravan s’y engagea avec la porte contre sa hanche. À chaque pas, Orik gémissait faiblement, mais ne se réveillait pas.
Clark marchait derrière eux.
« S’il meurt pendant la montée, ce sera encore ta décision ? » demanda-t-il.
Adravan fixa la tour au sommet de l’île. « Ce sera moi échec, oui. »
Le mot lui parut plus lourd que la civière.
Ils quittèrent la plage avant que l’ombre des falaises la recouvre entièrement. Derrière eux, le Morne-Vent s’enfonçait lentement dans le bassin. Devant eux, la tour paraissait toujours aussi petite malgré leurs premiers pas.
Une goutte de sang tomba de la civière et disparut dans l’herbe verte.
Puis une deuxième.
Plus loin dans la pente, quelque chose sentit ce sang.