Chapitre 7
Chapitre 7
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Mettez la musique quand le chapitre vous le dit, c'est une surprise !
Le Morne-Vent avançait trop vite.
À chaque poussée du kraken, la poupe s’enfonçait et le pont penchait sous les pieds des survivants. La créature ne frappait plus, elle maintenait simplement son tentacule autour du navire et guidait le navire vers les pointes noires qui grandissaient à l’horizon.
Un marin agrippé à la barre tira de toutes ses forces mais ça ne servait à rien le gouvernail ne répondit pas.
« Capitaine ! La barre est morte ! »
Adravan se releva. Ses jambes tremblaient encore après la cale, et chacune de ses respirations ramenait un goût d’eau sale dans sa gorge. Clark essayait de maintenir Barek assis pendant que Cenn immobilisait son épaule blessée avec une bande arrachée à sa chemise.
« La mèche a cassé », dit Barek. « Le safran a dû être arraché. »
Il observa le visage vide d’Adravan et fronça les sourcils. « Ne me dis pas que t'as oublié ce qu’est un safran. »
« Je sais que nous n’en avons plus. C’est la seule information utile. »
« Ce coup à la tête t’a laissé encore plus confus que je le pensais. »
« Alors tâchez d’être assez clair pour deux. »
Adravan ignorait ces termes, mais une image s’imposa à lui : une pièce de bois sous la poupe, reliée à la barre, qui permet au bateau de changé de cap, avec ou contre le courant. Il rejoignit l’arrière et ne trouva qu’un axe éclaté au milieu des planches ouvertes.
Le kraken poussa de nouveau et Les Dents de Morne se rapprochèrent de plus en plus.
« Il reste combien de temps avant contact ? » demanda Adravan.
Barek se remit debout malgré son épaule disloquée. « Dix minutes avant la première roche. Peut-être moins. La marée descend et nous tire vers les récifs en plus du kraken. Sans gouvernail, on ne traversera pas. » Barek observa la situation quelques secondes de plus puis murmura pour lui-même. « Même avec, ce sera chaud d'ailleurs... »
Le premier réflexe d'Adravan fut le même qu’il avait toujours eu devant une crise.
« Donnez-moi une solution. »
Personne ne répondit.
« Vous avez tous passé votre vie sur cette mer. L’un de vous doit savoir quoi faire. »
Barek soutint son regard. « Celui qui est censé le savoir, c’est le capitaine. »
« Je vous demande votre avis. »
« Non, assume ta position de capitaine ! »
Adravan fit un pas vers lui. « Faites attention à ce que vous dites. »
« À quoi ? Tu vas me renvoyer avant qu’on s’écrase ? » Barek désigna les pointes noires. « Le capitaine choisit ce qu’il sacrifie pour sauver le reste. Alors, c’est à toi de choisir. »
À la Cour, Adravan aurait convoqué un amiral, exigé plusieurs options, puis ordonné l’application de la meilleure. Ici, l’homme que tous auraient consulté était précisément celui dont il occupait le corps.
'Joren aurait su.'
Cette pensée attaqua tellement son orgueil qu'il se mit à réfléchir à une solution.
Le grand mât s’était effondré, mais une longue vergue de huit mètres de long restait suspendue au mât arrière. Deux panneaux d’écoutille de soixantes centimètres sur soixantes centimètres avaient été arrachés pendant l’attaque et étaient rester miraculeusement sur le pont.
Adravan montra la vergue. « Décrochez-la vergue. Fixez les panneaux d’écoutille à son extrémité et attachez l’ensemble à la poupe. Nous en ferons un aviron de gouverne. »
« La vergue tient notre dernière voile ! », dit Clark.
« Sans gouvernail, elle ne nous mènera nulle part. »
« Et pour le retour ? »
« Nous nous inquiéterons du retour après avoir survécu aux dix prochaines minutes. »
Cenn examina les panneaux en protégeant son bras blessé. « On peut faire ça mais... ses attaches ne tiendront pas longtemps. »
« Faites-les tenir pendant quelques minutes, le temps qu'on puisse traverser les Dents de Morne ! »
« Ça va condamner le gréement », insista Clark.
Adravan prit une hache dans sa main droite et cria à plein poumon. « Alors condamnez-le ! Démontez le Morne-Vent s'il le faut ! Bougez-vous et arrêtez de parlez ! »
Les hommes se mirent au travail.
Barek dirigea ceux qui grimpaient. Cenn montra à Clark les nœuds qu’il ne pouvait plus serrer lui-même. D’autres traînèrent les panneaux jusqu’à la poupe et dépouillèrent le navire de ses derniers cordages. Adravan coupa le premier hauban, puis le suivant, sans confier la hache à un autre.
Le pont fut bientôt rempli de bruits, simulant un semblant de rythme : le fer contre le bois, les poulies qui grinçaient, les ordres de Barek et Adravan et les respirations des hommes. Personne ne parlait de Lio. Personne ne parlait de Teren. Pourtant, leur absence occupait chaque espace laissé vide entre deux coups.
Puis Clark se mit à chanter.
*C'est le moment de mettre la musique*
Sa voix était basse et irrégulière. Adravan crut d’abord qu’il marmonnait pour supporter l’effort, mais Cenn releva la tête dès les premières notes.
« Sérieusement… », souffla-t-il.
Clark continua.
« The king and his men
Stole the queen from her bed »
C’était un vieux chant de marins que l’on réservait aux traversées dont certains ne reviendraient pas.
Clark ne chantait pas fort, surtout en prenant en compte la tempête environnante, mais il chantait assez fort pour que les autres autour de lui le rejoigne dans son chant.
Un deuxième marin rejoignit sa voix. Puis un troisième.
« Gardez votre souffle pour tirer ! », ordonna Adravan.
Mais personne ne l’obéit.
Barek passa près de lui, les yeux toujours rivés sur la prochaine tâche. « Ils tirent mieux quand ils chantent. »
« Ils viennent de combattre un kraken. Ils ont besoin de calme, reprendre leur souffle, ils ont pas besoin de musique ! »
« Ils ont surtout besoin de ne pas entendre le navire se briser, ouais... » murmura Barek.
Comme pour lui donner raison, une roche racla le fond du navire. Le chant vacilla, puis reprit plus fort. Les hommes calèrent leurs gestes sur son rythme. Ils tiraient ensemble, relâchaient ensemble et changeaient de prise au même moment.
La vergue descendit lentement vers le pont.
Adravan avait entendu des centaines de chants dans sa vie. Des hymnes écrits pour la famille Valence, interprétés par des chœurs qui s’inclinaient ensuite devant lui. Ils célébraient son sang, ses ancêtres et les victoires qu’il était destiné à obtenir. Il n’avait jamais chanté avec eux. Un prince n’ajoutait pas sa voix à celles qui chantaient pour lui.
Ici, personne ne chantait pour Adravan.
Les hommes chantaient pour Lio, emporté au bout d’une corde. Ils chantaient pour Teren, resté sous une poutre. Ils chantaient peut-être aussi pour eux-mêmes, parce que les Dents de la Mer couvraient maintenant la moitié de l’horizon et personne n'étaient assez dupes pour croire que personne ne mourras.
Le refrain arriva.
« Yo, ho, all hands
Hoist the colours high »
Adravan reconnut le chant malgré le fait qu'il ne l’ai jamais entendu.
Son pied se plaça contre une planche avant qu’il décide de bouger. Ses épaules trouvèrent le moment exact où il fallait tirer sur la corde. Sa poitrine se remplit d’air à la fin d’un couplet, et sa bouche forma le premier son de la suivante.
Adravan s’interrompit aussitôt.
Le prince serra les dents. 'Ce n’est pas ma mémoire.'
Le chant revint par vagues. À chaque reprise, la gorge de Joren se préparait pour chanter mais Adravan l'en empêcha. Ce corps avait chanté cette musique assez souvent pour ne plus avoir besoin de l’âme qui l’avait appris.
« Tirez ! » cria Barek.
Adravan tira avec les autres.
La vergue tomba sur le pont dans un choc qui fit trembler les planches. Les hommes changèrent de position sans rompre le chant. Cenn leur indiqua comment fixer les panneaux pendant que Clark passait les cordes autour du bois.
Adravan voulut donner un ordre, mais la mélodie se présenta de nouveau à sa bouche. Cette fois, il ne put la repousser plus longtemps.
« Yo ho, haul together,
Hoist the colours high. »
Sa voix rejoignit le refrain.
Elle était plus grave qu’il ne l’attendait, abîmée par la vie et la fatigue. Ce n’était pas la voix qu’il utilisait devant la Cour. Ce n’était même pas une voix qu’il aurait trouvée belle. Pourtant, elle s’inséra entre celles de Barek et de Cenn avec une aisance déconcertante.
Barek tourna la tête vers lui.
Adravan vit son regard mais l'ignora.
« Voilààà, Je savais que ce coup ne t’avait pas tout pris », dit Barek entre deux reprises.
« Ne vous réjouissez pas trop vite. Nous sommes encore en danger. »
« Depuis que tu as reçu ce coup, tout a changé chez toi. » Barek resserra son bras blessé contre son torse. « Mais si ta mémoire revient, je ne vais pas m’en plaindre maintenant. »
Adravan ne corrigea pas cette conclusion. Un capitaine devenu confus après un choc était une explication beaucoup plus facile à comprendre qu’un prince enfermé dans son corps. Il apprécia encore moins de constater que sa voix venait de monter au-dessus des autres.
Le chant n’effaçait rien. Barek ne lui avait pas pardonné. Cenn perdait toujours du sang. Lio et Teren restaient morts à cause d’une expédition qu’Adravan avait imposée. Mais pendant quelques instants, aucun homme ne pensa à la situation catastrophique actuelle. Ils tiraient parce que la voix voisine étaient en train de fournir le même effort que eux.
Adravan sentit le cordage lui brûler les paumes malgré ses callosités. Il chanta plus fort.
Le Morne-Vent continuait de perdre des morceaux, le bateau aller à une vitesse bien trop rapide sous les poussés du Kraken, une voile fut découpée, un support arraché et les derniers câbles utiles passèrent autour de la vergue. Chaque élément retiré rendait le retour plus improbable et le bateau plus fragile, mais le chant transformait cette destruction en cadence. Le navire ne se démontait plus dans la panique. Il se sacrifiait morceau par morceau sous les mains de son équipage pour leur fournir une maigre chance de survit.
La dernière poussée du kraken les projeta vers l’avant, il lâcha ensuite le navire pour ne pas se faire empêtrer par les courants. La première Dent n’était plus qu’à une centaine de mètres.
« Debout ! » cria Adravan.
Tous se relevèrent au même instant.
Pendant moins d’une seconde, il pensait que la Suprématie était revenue.
« Portez-la à la poupe ! » ordonna-t-il.
Ils soulevèrent l’aviron improvisé au rythme du chant. Barek marchait à côté d’eux, un bras inutilisable, mais sa voix maintenait la cadence. Cenn chantait les dents serrées. Clark avait les joues couvertes de larmes, des larmes qu’il ne prenait pas le temps d’essuyer.
Adravan ne pleurait pas. Il ne regrettait pas son ordre. Après tout, ils lui avaient menti, assurant devant la cour que la Vouivre des Profondeurs existait et qu'ils l'avaient affrontés. Une décision imposée pour sauver l’autorité royale ne perdait pas sa légitimité simplement parce que le sacrifice s'incarnait désormais dans des visages et des noms familiers.
Mais Lio et Teren avaient désormais une place dans le chant.
Et Adravan la leur laissa.
Les hommes atteignirent la poupe. Ils passèrent les dernières attaches autour de la vergue, puis hissèrent son extrémité au-dessus de l’eau. Le dispositif était grossier, trop lourd et probablement mal équilibré. Il représentait pourtant la seule solution qui leur restait.
« Il faut la descendre ! » cria Barek.
La roche noire se dressait devant eux. L’écume éclatait sur sa base avec un bruit assez fort pour couvrir presque toutes les voix.
Adravan reprit le chant de Joren. L’équipage répondit, plus fort que la mer, et relâcha les cordes sur la dernière mesure.
L’aviron plongea.
Le courant le saisit avec une violence qui fit hurler le bois et l’équipage.