Chapitre 6
Chapitre 6
Clark arracha une bâche à une pile de marchandises, le tissu était lourd et trempé mais assez large pour envelopper les cages des petits krakens.
Adraven et les autres avancèrent lentement. Il prit un coin, Barek l’autre et lorsque le navire s’inclina, ils profitèrent du mouvement pour jeter le tissu sur la cage à une distance plus sûr sur le kraken.
Le jeune kraken se débattit aussitôt. Les barreaux de la cage tremblèrent, le tissus bougea dans tous les sens mais quelque secondes plus tard, les coups ralentirent.
Cenn observa la cage. « Juste un peu d'obscurité et il devient tous doux ? Sérieux ? »
« Il est juste désorienté, » corrigea Adravan. « Nous devons le libérer avant qu'il si adapte. Cenn, ouvrez la cage. »
Barek pesa de tout son poids sur la structure pour la stabiliser tandis que Cenn glissait une lame plate sous le gond supérieur. Plutôt que de frapper, ils utilisèrent l'arme comme levier, forçant sur le métal. La charnière gémit et s'arracha du bois de quelques millimètres. Sous la bâche, la créature recommença à s'agiter.
Le petit kraken recommença à bouger malgré le tissu le recouvrant.
Adravan posa une main à plat sur la bâche. « Attendez. »
Ils attendirent, puis les mouvements ralentirent.
« On recommence. »
Le premier gond céda complètement et plongea dans l'eau noire. Après avoir fait sauter le second, Barek tira violemment la grille. Le jeune kraken jaillit de sa prison et fila droit vers la paroi du navire.
Clark leva sa hache par réflexe et-
« Baissez-la ! » cria Adravan en prenant le bras de Clark.
La créature frôla les jambes des hommes sans les attaquer. Elle suivit le courant de la mer qui entrait par la fissure et s’y plaqua, elle tenta de forcer le passage mais seuls deux de ses tentacules réussirent à sortir.
« Il ne passe pas », dit Cenn.
« On doit agrandir l’ouverture du bateau pour qu’il sorte. »
Clark regarda Adravan comme un homme qui venait d'entendre son capitaine proposer de saborder son navire. « L’eau nous arrive déjà aux cuisses. »
« Et le kraken adulte peut encore transformer cette fissure en trou assez grand pour couper le bateau en deux. Alors écoute moi et agrandit ce trou. »
Barek rejoignit la paroi et examina le bois. « On peut enlever une planche, si on la retire proprement, le petit pourra passer. »
« Faites-le. »
Barek abattit sa hache autour de la fissure tandis que Clark arrachait les gros clous avec une barre. Dès qu'il décrocha la planche, le débit de l'eau monta en quelques secondes jusqu'à la taille d'Adravan.
Ils devaient libérer rapidement les autres et reboucher le trou dès que possible.
Le jeune kraken était toujours sous la bâche dans un état apaisé. Il resta immobile sur la fissure, mais une fois le trou assez large, son corps se comprima entre les bords brisés puis disparut dans la mer. La bâche resta derrière, flottant sur l’eau.
La mère poussa un grondement sourd. Pendant plusieurs secondes, aucun coup ne frappa la coque.
« Elle l’a récupéré », souffla Cenn.
« Il en reste deux », répondit Adravan. « Bonne exécution, on enchaîne. »
La seconde cage s’ouvrit plus vite. Ils savaient désormais où placer la bâche et quels gonds retirer. Adravan crut un instant qu’ils avaient trouvé un rythme sûr.
Puis le navire roula sur bâbord.
La bâche glissa. Le jeune kraken vit les hommes autour de lui et projeta trois tentacules entre les barreaux. L’un d’eux s’enroula autour du bras blessé de Cenn.
Le marin hurla de douleur.
Barek leva sa hache, mais Adravan bloqua son manche.
« Si vous coupez, il serre. » dit Adravan.
« Il lui arrache déjà le bras ! » rétorqua Barek
Adravan garda sa main sur le manche de la hache et parla à Cenn.
« Cenn, serre les dents et résiste à la douleur. »
« Il me broie ! » Cria-t-il de douleur.
« Je sais ! Je vois ! Endure ! »
Cenn plaqua son épaule contre les barreaux et relâcha la tension. Adravan replia la bâche sur la tête du petit et en quelques secondes, le tentacule commença à glisser le long du bras du marin.
Cenn tomba dans l’eau. Sa blessure s’était rouverte et ses doigts tremblaient.
« Clark , ramenez-le près de la brèche », ordonna Adravan. « Il sortira avec le deuxième. »
« Je peux encore aider », protesta Cenn.
« Non. De toute manière, je n’ai plus besoin de votre aide. »
Barek eut un rire bref. « Quelle délicatesse. »
Ils ouvrirent la porte. Le deuxième petit plongea, trouva immédiatement la brèche et se glissa dehors. Clark passa un bras autour de Cenn et l’aida à rejoindre l’ouverture.
Il ne restait plus que la plus grande cage, l’eau arrivait déjà à la poitrine d’Adravan.
« On n’a plus le temps de retirer les gonds », dit Barek. « Il faut casser la porte. »
Ils fixèrent une corde au sommet de la cage et la passèrent autour d’un pilier. Barek tira pendant qu’Adravan coupait l’attache inférieure. La cage se souleva, resta suspendue une seconde, puis bascula dans l’eau.
La porte heurta le plancher et se brisa.
Le jeune kraken jaillit avant qu’ils puissent reculer. Un tentacule frappa Adravan à l’épaule. Un autre s’enroula autour du torse de Barek et l’entraîna sous l’eau.
Adravan attrapa la corde reliée à la cage. « Barek ! Lâchez la hache ! »
Barek ouvrit enfin sa main, lâchant la hache. Adravan tira sur la corde, faisant pivoter les restes de la cage. Le mouvement souleva la porte brisée et libéra le tentacule coincé sous son montant.
Le petit relâcha Barek.
Le marin remonta à la surface en toussant. Il eut à peine le temps d’inspirer que la créature le repoussa contre le mur pour rejoindre la brèche.
Son corps disparut dans l’ouverture.
Le grondement de la mère traversa l’eau. Les coups contre le navire cessèrent.
« C’est fini », murmura Barek.
À cet instant précis, le plafond de la cale s'effondra.
Sous le choc, la brèche de la coque s'élargit brutalement, laissant entrer un torrent furieux. L'eau monta d'un seul coup, avalant les dernières poches d'air de la pièce. Une partie du pont supérieur s'abîma dans la cale, entraînant avec elle des caisses et les lourds vestiges de la première cage. Ce poids écrasa l’escalier derrière eux, pulvérisant la seule issue. Au même moment, une lourde chaîne d'amarrage fouetta l'eau et s’enroula comme un étau autour de la cheville d’Adravan.
Le niveau de l'eau dépassa sa tête, l'engloutissant totalement. Adravan essaya de donner une violente impulsion pour remonter à la surface, mais la chaîne le retint au fond. Il plongea les mains vers sa cheville, cherchant le nœud à l'aveugle et ses doigts le trouvèrent, glissèrent sur le métal mais il n'arrivait pas à se libérer.
Barek, de son côté, avait nagé jusqu'à la brèche du plafond, la seule sortie viable de la cale désormais inondée. Il se retourna pour voir si Adravan le suivait et le vit coincé au fond de la cale.
À travers l’eau trouble, Adravan vit son hésitation. Barek jaugea l’ouverture libre, puis le prince coincé sous l'amas de fer et de débris au fond. Il avait le temps de partir maintenant, mais s'il essayait de sauver Adravan, il risquait de ne jamais remonter. Personne au monde ne pourrait lui reprocher d’avoir choisi sa propre survie.
Adravan cessa de lutter une fraction de seconde pour lui montrer la chaîne, puis désigna la brèche de son doigt tremblant.
'Pars.'
Barek disparut de son champ de vision.
Adravan remis son attention sur la chaîne, mais l'océan avait gagné. La cale était entièrement noyée. Ses poumons se contractèrent violemment. Pris de court par l'effondrement, il n’avait pas eu le temps de prendre une vraie respiration avant de couler, et ses réserves d'oxygène étaient déjà à sec. Des spasmes fulgurants secouèrent son torse. La panique, animale, pure, envahit son esprit tandis que le corps de Joren hurlait son besoin d'air. Ses doigts engourdis perdirent toute leur force et lâchèrent la chaîne.
À bout de résistance, le réflexe mortel prit le dessus. Sa bouche s'ouvrit d'elle-même pour happer de l'air, et l'eau glacée s'engouffra dans sa gorge, inondant ses poumons avec de l'eau salé. Les ténèbres l'entouraient autour de lui, froides et absolues.
D'un coup sec, une main colossale vint saisir son col.
Barek était revenu. Il glissa une barre entre les maillons de la chaîne et fit levier de tout son poids. Son épaule craqua si fort qu’Adravan en perçut la vibration à travers l’eau, malgré sa conscience vacillante. Une grimace d'agonie arracha à Barek une gorgée d'air précieuse, mais il continua à forcer jusqu'à soulever suffisamment le métal pour le dégager. À moitié évanoui, Adravan arracha violemment son pied de la botte coincée.
Ils nagèrent désespérément vers la brèche. Barek n’utilisait plus qu’un bras. Adravan le poussa devant lui, rassemblant la toute dernière étincelle de survie de ses muscles asphyxiés. Il traversa l’ouverture à sa suite et perça la surface, recevant le vent de l'océan en plein visage.
Une corde pendait le long de la coque. Clark la maintenait depuis le pont supérieur avec deux autres hommes. Ils hissèrent Barek, puis repêchèrent Adravan.
Le prince s’effondra sur les planches, vomissant l’eau de mer dans une quinte de toux déchirante, et inspira goulûment de l'air marin. Barek resta allongé à côté de lui, recroquevillé sur le bois, la main serrée contre son épaule détruite.
Adravan tourna la tête vers lui. « Pourquoi êtes-vous revenu ? »
« Il faut écopé d'urgence la cale. »
« Barek, parlez maintenant ! »
Barek ferma les yeux et souffla, « ...Pendant une seconde, j’ai pensé que Lio et Teren seraient vengés si je te laissais là. » il marqua une pause, puis continua. « Puis j’ai compris que je faisais exactement ce que je te reprochais. Je décidais que ta vie ne valait pas l’effort et le risque nécessaire pour accomplir la tâche. »
« Vous auriez eu de bonnes raisons. »
« Toi aussi, t’as toujours de bonne raison. C’est justement là le problème. »
Barek se redressa avec l’aide de Clark. « Je refuse de devenir le genre d’homme qui décide trop facilement qui mérite de vivre. Même quand l’homme en question me donne toutes les raisons de le laisser crever. »
Adravan ne trouva rien à répondre.
Au large, la mère kraken entourait ses trois petits. Elle ne frappait plus les hommes, mais l’un de ses tentacules restait enroulé autour de la poupe du Morne-Vent.
Le navire changea lentement de direction.
Barek regarda l’horizon et pâlit. Des pointes noires, immenses, de la taille de montagne, sortaient de l’eau devant eux.
« Merde capitaine, elle ne nous laisse pas partir », dit-il. « Elle nous pousse vers les Dents de Mornes. »