Chapitre 5
Chapitre 5
La cale empestait l’eau croupie et la pisse d’ivrogne.
Adravan descendit l'escalier jusqu’à ce que l’eau glacée remplisse ses bottes. À chaque coup du monstre contre la coque, un nuage de poussière et d'échardes pleuvait du plafond. Les lanternes se balançaient si violemment que leurs flammes menaçaient d'incendier le peu de bois encore sec.
Barek le rejoignit sur la dernière marche. Cenn suivait juste derrière, son bras blessé serré dans un bandage déjà trempé de sang. Les deux autres marins s'appelaient Clark et Teren. Adravan n'avait aucun souvenir d'avoir appris leurs noms, mais les muscles et l'esprit de Joren les avaient reconnus avant même qu’ils n'ouvrent la bouche.
« Cenn, remonte », grogna Barek. « Ton bras ne tiendra jamais le coup. »
« Cenn reste ici. » Rétorqua Adravan.
« Je peux encore prendre des décisions pour mon propre bras », rétorqua Cenn. « Et c’est moi qui ai renforcé ces maudites cages. »
Adravan se tourna vers lui. « Vous connaissez le mécanisme des serrures ? »
« Tu me vouvoies depuis quand, capitaine ? Mais bref, oui. »
Un choc brutal souleva le plancher. Les bébés krakens se jetèrent contre les barreaux en poussant des cris stridents. L’une des cages glissa de plusieurs centimètres sur le bois avant que ses grosses chaînes ne la retiennent in extremis.
« Elles pèsent combien ? » demanda Adravan.
« Lourd, très lourd », répondit Barek. « Elles sont en chêne massif et renforcé, c’était ce qu'on avait dans la cale. »
« Il aurait fallu prévoir un moyen de les sortir facilement. »
Clark le regarda comme s'il était devenu fou. « On ne pensait pas devoir les rendre à leur mère pendant qu’elle essayait de couler le bateau. »
« C'est exactement pour cela qu'on prévoit les pires scénarios avant d’agir. »
Barek resserra sa prise sur le manche de sa hache. « Tu veux vraiment qu'on parle de décisions mal préparées aujourd’hui ? Je te rappelle que c’est TA décision ! »
Adravan soutint son regard noir. Il avait déjà oublié que ce maudit corps avait fait des choix aussi stupides sous la pression. Il finit par désigner les cages. « Très bien, occupons-nous de ça. »
Ils avancèrent prudemment dans l’eau sombre. Des morceaux de caisses flottaient entre les piliers de la cale, au milieu de poissons morts et d’outils arrachés aux murs. Chaque mouvement du navire transformait le sol en une pente glissante, ce qui les obligeait à s’agripper aux poutres pour ne pas tomber.
Le plus petit des krakens était enfermé dans la première cage. Une corde très épaisse maintenait plusieurs de ses tentacules collés contre son corps. Il essaya de reculer quand Adravan s'approcha, mais il n’avait pas assez de place à l'intérieur de la cage pour se cacher.
« Ouvrez celle-ci en premier », ordonna le prince.
Cenn s’agenouilla dans l'eau devant la serrure. Il essaya de rentrer sa clé, força un bon coup, puis jura de frustration. « Le cadre est complètement tordu. La clé rentre, mais le mécanisme refuse de tourner. »
« Alors brisez-le. »
Teren leva son lourd marteau et frappa. Le petit kraken se débattit instantanément. Ses tentacules frappèrent les barreaux, et l’un d’eux se glissa entre deux barreaux, passant assez près pour frôler le bras du marin.
Teren recula d'un bond. « Cette foutue bestiole va nous tuer avant même qu’on la libère. »
« Continuez de frapper. »
« C'est toujours facile à dire quand on reste bien sagement derrière », lança Clark.
Adravan arracha violemment le marteau des mains de Teren et prit sa place devant les barreaux. « Alors regardez bien comment je fais. »
Il abattit l’outil sur la serrure, mais le métal résista au choc. Il frappa encore une fois, sauf qu'un coup de roulis dévia son bras et le marteau percuta le bois.
Le petit monstre poussa un cri de terreur, et sa mère répondit aussitôt depuis l’extérieur.
Un énorme tentacule frappa la coque juste à côté de leur groupe.
La paroi du bateau se courba dangereusement vers l’intérieur. Des gros tonneaux furent projetés au milieu de la cale. Adravan se jeta au sol, sauvé de justesse par les réflexes de Joren, tandis que Clark tirait Cenn à l'abri derrière un pilier massif.
Mais Teren n’eut pas le temps de bouger.
Une grosse poutre détachée du plafond s’écrasa de tout son poids sur lui. Le choc le plaqua contre le plancher inondé et lui coupa instantanément le souffle. Son marteau roula dans l’eau pour finir sa course contre les bottes de Barek.
« Teren ! »
Barek et Clark se précipitèrent sur lui. Ils attrapèrent la poutre et forcèrent pour la soulever, mais le bois ne bougea pas d’un seul centimètre.
Adravan s'approcha assez pour voir que le bois était profondément enfoncé dans la poitrine du marin. Du sang rouge sombre se mélangeait déjà à l’eau noire de la cale. Teren respirait encore, mais chaque petite bouffée d'air sortait dans un bruit atrocement humide.
« Laissez-le », dit froidement Adravan.
Clark releva brusquement la tête vers lui. « Il est encore vivant. »
« Plus pour très longtemps. Cette poutre vient de lui écraser la cage thoracique. »
« Aide-nous à la soulever au lieu de parler ! »
Barek glissa son épaule sous le bois pour forcer, mais Adravan resta immobile. Il savait qu'il leur faudrait au moins cinq hommes pour déplacer cette poutre. Et même s’ils y arrivaient par miracle, le marin se viderait de son sang bien avant de pouvoir atteindre le pont supérieur.
« Si nous restons plantés ici, les cages ne seront jamais ouvertes », expliqua Adravan. « Teren mourra de toute façon, et tous ceux qui sont au-dessus mourront avec lui. »
« C’est ça ton grand plan ? Nous regarder crever un par un comme le petit Lio ? » cracha Barek.
Adravan l’ignora. Il commençait à être fatigué des discours moralisateurs de ce marin.
Clark lâcha la poutre et s’avança vers lui, menaçant. « T’es vraiment différent d’hier. Hier t'avais peur, exactement comme nous. »
Adravan sentit la colère lui brûler le visage. « Hier, vous avez eu la brillante idée de capturer trois créatures capables d’attirer ce kraken jusqu’à nous. Votre peur n’a pas vraiment amélioré vos décisions ! »
« C’est TOI qui nous as donné l'ordre de le faire ! »
« Arrêtez ça tout de suite ! » hurla Cenn.
Le plafond de la cale craqua de nouveau au-dessus de leurs têtes. Des gros copeaux de bois tombèrent sur Barek et Clark. La poutre qui écrasait Teren glissa d’un petit centimètre, et un tout dernier souffle quitta la bouche du marin.
Son corps brisé cessa de lutter.
Barek resta silencieusement penché sur son ami. Adravan éprouva exactement la même contraction douloureuse dans la poitrine qu’après la chute de Lio. Une image s'imposa dans son esprit : Teren offrant à Joren une paire de bottes beaucoup trop petites pour lui, en prétendant les avoir trouvées par hasard. Une autre image suivit aussitôt, montrant le marin endormi près du four de sa femme Mara après une violente nuit de tempête.
Adravan repoussa ces souvenirs avec force.
« Teren est mort », dit-il d'une voix basse en regardant le corps. « Ne croyez pas que sa perte m'est acceptable. Teren est mort, et Lio aussi. Mais si nous échouons maintenant, nos noms suivront très vite les leurs. »
Ils reprirent leur progression dans un silence lourd. Clark recouvrit le visage de Teren avec un vieux morceau de toile avant de les rejoindre. Personne ne proposa de déplacer le cadavre.
La deuxième cage avait basculé contre une pile de tonneaux, ce qui bloquait sa porte contre la paroi du navire. Cenn examina les épaisses chaînes et secoua la tête de désespoir.
« Elles sont solidement fixées aux anneaux du plancher. On ne les déplacera pas sans arracher la moitié de cette cale. »
« Alors coupez les chaînes. »
« Elles sont plus épaisses que mon propre poignet. » Barek leva sa hache pour la montrer. « Même en frappant à deux, il nous faudrait une bonne heure. »
Adravan se pencha près de l’anneau rouillé. Ses doigts glissèrent le long du nœud marin qui gardait la chaîne tendue autour de la cage. Une sensation familière et étrange remonta dans ses mains. Joren connaissait parfaitement cette attache. Il l’utilisait souvent pour empêcher ses casiers à crabes de glisser pendant les grosses tempêtes.
« La chaîne n’a pas besoin d’être coupée », expliqua Adravan. « Nous devons juste trancher le cordage qui la maintient sous tension. » Barek s’accroupit à côté de lui. « Si tu tranches cette corde ici, la cage va voler contre le mur au prochain coup de roulis. » « Alors nous la retiendrons. »
Ils passèrent une corde solide autour de la lourde cage. Clark et Barek prirent le côté gauche, pendant qu'Adravan et Cenn s'occupaient du côté droit. Au signal, le prince coupa l’attache principale.
Le navire s’inclina presque à la même seconde.
La cage se mit à glisser. La corde brûla la peau des paumes d’Adravan, et Cenn poussa un hurlement de douleur quand son bras blessé fut tiré violemment en avant. Barek et Clark plantèrent leurs bottes contre une poutre, et en unissant leurs forces, ils réussirent à ralentir la masse de bois juste assez pour qu’elle ne fracasse pas la coque.
« Tirez encore ! » ordonna Adravan.
Ils tirèrent de toutes leurs forces. La cage pivota très lentement jusqu’à ce que sa porte devienne enfin accessible. Cenn se laissa tomber contre un pilier, le visage gris de douleur.
L’eau glacée atteignait maintenant leurs mollets. Elle s'infiltrait par plusieurs petites fissures, mais un filet d'eau beaucoup plus puissant jaillissait juste derrière les tonneaux de réserve. Le bateau n'arrivait plus à encaisser les coups du monstre, il commençait sérieusement à couler.
Adravan avança péniblement jusqu'à la troisième cage. C'était là qu'était enfermée la plus grande des jeunes créatures. Un filet de pêche l'entourait complètement, tellement serré que les mailles avaient entaillé sa peau visqueuse. Quand Adravan s'approcha, le kraken se jeta contre les barreaux avec une telle rage qu'il faillit lui attraper le visage.
Barek leva sa hache, prêt à frapper. « Recule. »
« Baissez immédiatement votre arme. »
Adravan prit le temps d'observer les mouvements de l'animal. À chaque fois qu’un des hommes levait un outil, la bête frappait encore plus fort. Chaque coup de marteau contre les serrures ne faisait qu'aggraver sa panique, ce qui attirait inévitablement une nouvelle attaque dévastatrice de la mère à l'extérieur.
Soudain, le corps de Joren lui transmit un vieux geste apaisant. Il revit des mains calleuses mais douces tenant un oiseau marin pris dans un filet, avec une veste posée sur ses yeux pour l’empêcher de se briser les ailes en paniquant.
Adravan posa lentement son marteau dans l’eau noire.
« Nous ne réussirons jamais à ouvrir ces cages par la force », dit-il calmement. Clark regarda l’eau qui continuait de monter autour de leurs jambes. « Alors on fait comment ? »
Sa question fut couverte par un affreux craquement métallique. La première serrure venait de se déformer encore plus sous la pression des chocs. La clé de Cenn était définitivement bloquée à l’intérieur du mécanisme.
Au même instant, une nouvelle fissure craqua dans la coque du navire.
L’eau monta d'un coup jusqu’aux genoux d’Adravan.
« Trouvez-moi une grande toile », ordonna-t-il. « Et surtout, ne frappez plus jamais ces barreaux, nous devons d’abord les calmer pour qu'elle n'affolent pas le kraken adulte. »