Chapitre 4
Chapitre 4
« Une corde ! » hurla Barek.
Deux marins lui lancèrent une cordre gorgée d'eau salée, Barek forma une boucle au jugé et sprinta vers le bastingage. Derrière lui, trois hommes s’alignèrent dans un chaos de cris, les bottes dérapant sur le bois trempé, prêts à retenir la ligne. Ils voulaient arracher Lio à l’étreinte du monstre.
« Arrêtez, on ne peut pas l’aider ! » ordonna Adravan.
Barek l'ignora totalement. « Tenez-vous prêts ! »
Adravan baissa les yeux vers les pieds glissants, positionné à la va-vite des trois hommes. L'instinct de Joren hurlait dans son corps, si ils aidaient Lio, ils mourraient tous. Si la boucle s'accrochait au garçon, la créature tirerait toute la corde, homme compris, vers le fond. Barek et les autres n’aurait jamais le temps de lâcher avant d'être emporté avec les autres.
« J’ai dit non ! »
Lio, coincé dans l'étreinte du kraken, tendit une main désespérée vers Adravan, son visage était d'une blancheur cadavérique.
« Capitaine ! »
Barek lança la corde mais avant qu'elle puisse atteindre Lio, Adravan accourut et abattit son couteau sur la ligne avant même que la boucle ne quitte le pont. La lame ne trancha pas tout, mais la corde rata totalement Lio. Barek se retourna lentement, avec une expression qu’Adravan n’avait jamais vue sur le visage d'un serviteur.
« Qu’est-ce que tu viens de faire ? »
« Cette ligne ne le retiendra pas ! Elle vous entraînera tous ! »
« On peut encore le sauver ! »
« Non ! On peu-»
Le tentacule se replia d'un coup sec. Lio disparut derrière la rambarde, puis réapparut brièvement au-dessus des vagues noires. La tempête et le vent avalèrent son dernier cri.
Barek ramassa la partie intacte de la corde.
« Aidez-moi ! »
Personne ne bougea. Les hommes avaient entendu l’ordre de leur capitaine. Cette seconde d’hésitation suffit. Le tentacule plongea dans l’eau, empêchant toute tentative de sauver le moussaillon. Lio percuta l’océan et disparut avec lui.
Barek resta immobile, encore choqué par la mort du petit. Il chercha une silhouette dans l’écume. Il attendit qu’une main remonte, puis jeta la corde malgré tout, mais elle retomba platement sur une mer vide.
« Lio ! »
Le nom sortit tout seul de la bouche d’Adravan.
Une douleur foudroyante lui serra la poitrine. Elle ne ressemblait en rien à la peur qu’il avait ressentie devant le kraken. Elle arriva avec des images étranges qui n’appartenaient pas à sa propre mémoire. Un garçon de onze ans assis sur le quai, du sang sur les genoux. Deux mains minuscules apprenant à faire un nœud marin. Une voix pleine de fierté jurant qu’elle rejoindrait un jour l’équipage du Morne-Vent.
Adravan porta la main à son sternum. Le cœur de Joren battait à tout rompre, comme s’il voulait briser ses propres côtes.
« Reculez du bord », ordonna-t-il d'une voix rauque.
Barek se retourna lentement. « Quoi ? »
« Le kraken peut remonter. »
« Tu viens de laisser mourir Lio, juste là. »
« J’ai empêché trois hommes de le suivre dans une mort certaine. »
Barek le frappa.
Son poing percuta Adravan juste sous l’œil et le projeta contre un débris du mât. Le prince saisit son couteau, prêt à ouvrir la gorge de cet insolent qui l'attaquait pour la deuxième fois. Cenn, Orik et deux autres marins s’interposèrent immédiatement avant qu'un meurtre ne soit commis.
« Lâchez-moi », cracha Adravan.
« Donne-moi une raison », répondit Barek, tenu par deux hommes. « Une seule bonne raison de ne pas te jeter à la mer avec lui. »
« Parce que je suis le capitaine. Et sans moi, un imbécile de ton espèce nous tuera tous. »
« Un bon capitaine aurait au moins essayé de le sauver ! »
Cette phrase frappa Adravan plus durement que le coup de poing. Barek ignorait totalement qu’il parlait à un autre homme. Pourtant, il sentait déjà la différence. D'après les maigres souvenirs qui flottaient dans son esprit, Barek ne s'était jamais montré aussi insubordonné avec le vrai Joren.
« Je ne parie jamais sur la chance », répondit Adravan. « La corde aurait cédé ou elle vous aurait tous entraînés. Votre colère ne changera rien à ces faits. »
« Qu’est-ce que t’en sais, hein ?! T’es totalement perdu, tu sais même pas ce que tu fais ! »
« Au contraire, je le savais suffisamment pour prendre la bonne décision. »
Barek cessa soudain de se débattre. « C’est toujours facile à dire quand c’est un autre qui tombe à l’eau. »
Un tentacule explosa le pont juste entre eux. Le bois vola en éclats et força les hommes à se disperser. Adravan roula sur le côté, se releva et leva les yeux au ciel pour anticiper la prochaine attaque.
Mais le kraken ne visa pas les groupes les plus nombreux. Il ignora même deux marins totalement exposés à l'arrière. Ses tentacules glissèrent plutôt autour de la coque, se fixèrent près de la trappe centrale et arrachèrent les lourdes planches qui la protégeaient.
Le cri très aigu retentit de nouveau sous leurs pieds.
La mère répondit par une vibration profonde qui fit trembler tout le navire.
Adravan regarda Barek dans les yeux. « Qu’y a-t-il dans cette cale ? »
Le second cracha une dent sur le pont. « Des vivres. Des outils. Les mêmes choses que ce matin. »
« Vous mentez. »
« Et toi, tu poses des questions de merde depuis tout à l’heure ! Tu sais très bien ce qu’il y a en bas ! »
Un autre tentacule déchira la rambarde et fouilla le pont, sans même chercher à attraper les hommes. Sa pointe glissa le long de la trappe, puis se retira brusquement lorsqu’un harpon la toucha.
Adravan analysa le mouvement. Le kraken n’essayait pas de les manger. Il cherchait désespérément à atteindre quelque chose.
« Ouvrez la cale », ordonna-t-il.
« Mauvaise idée », grogna Cenn, son bras blessé collé contre son flanc. « Si l’eau s'engouffre par ce trou, on perd tout ce qui est en dessous. »
« Si je dois répéter mon ordre, je ferai jeter quelqu’un par-dessus bord pour gagner du temps. Ouvrez ça. »
Deux hommes déplacèrent péniblement la grosse poutre qui bloquait la trappe. Une odeur épouvantable remonta aussitôt à la surface. Le petit cri recommença, beaucoup plus distinct cette fois.
Ce n’était pas une seule voix.
Adravan descendit les trois premières marches et plissa les yeux dans la pénombre. Des lanternes accrochées au plafond oscillaient au rythme de la tempête. Sous leur lumière vacillante, trois cages renforcées prenaient toute la place au centre de la cale.
À l’intérieur, de fins tentacules s'agitaient contre les barreaux.
Les créatures étaient loin d'avoir la taille de leur mère, mais la plus grande aurait facilement pu étouffer un homme adulte. Leur chair portait exactement les mêmes anneaux pâles que le monstre qui détruisait leur navire en surface.
Adravan remonta lentement sur le pont.
« Trois jeunes krakens. »
Personne ne dit un mot.
« Qui a ordonné leur capture ? »
Barek lâcha un rire sec et dénué de toute joie. « C'est toi. »
Adravan le fixa intensément. « Je n’ai jamais donné un ordre pareil. »
« Tu as repéré les petits dans les eaux peu profondes hier matin. Tu as dit qu’on ne rentrerait pas encore une fois les mains vides. Tu as même fait enfermer le type qui voulait les relâcher. »
Une nouvelle vague d’images força le passage dans l’esprit d’Adravan. Des gros filets jetés sur des corps qui se débattaient. Des marins effrayés refusant d’approcher. La voix de Joren, brisée de fatigue, répétant inlassablement que le prince détruirait leurs bateaux et condamnerait Isle-Basse s’ils rentraient sans trophée.
Adravan s'agrippa au montant de la trappe.
« Nous étions partis pour chasser la Vouivre. Pourquoi capturer autre chose ? »
Cette fois, tous les regards de l'équipage se tournèrent vers lui.
Cenn fut le premier à cracher le morceau. « Parce que cette foutue Vouivre n'existe pas. »
« Vingt-sept hommes sont morts pendant la première chasse », objecta Adravan.
« À cause d'une tempête », trancha Barek. « Écrasés sur des récifs. Tout ça en cherchant une créature que personne n’avait jamais vue avant que la Cour ne décide soudainement qu’elle existait. »
« C'est impossible... Un rapport officiel mentionnait une attaque. »
« Quoi ? Tu parles de cette histoire bidon avec une ombre sous l’eau et deux bateaux brisés par un coup de vent ? Notre ancien capitaine a juste inventé un monstre pour gratter un peu d'argent à la Couronne. »
« Et vous êtes repartis malgré tout ? »
Barek s’avança jusqu’à ce que Cenn lui plaque une main sur le torse pour le retenir.
« Tu nous as dit que le prince connaissait le nom de ta femme et de tes gosses. Que si on refusait, Isle-Basse perdrait tous ses droits de pêche. Puis tu as juré qu’on trouverait un truc à ramener, même si c'était pas sa maudite Vouivre. »
Adravan accusa le coup. Son propre ordre princier avait poussé ces pauvres hommes à inventer un mensonge, puis à capturer les bébés d'un monstre marin juste pour éviter de revenir les mains vides.
« Lio vous a aidés à les attraper ? » demanda-t-il doucement.
« Lio voulait qu’on les laisse tranquilles », répondit Barek, amer. « Mais il a obéi quand même, comme nous tous. »
La douleur dans la poitrine d’Adravan revint en force. Cette fois, il ne put l'ignorer. Il revit la petite main de Lio tendue vers lui avec désespoir, juste avant qu'il ne coupe la corde.
Son calcul militaire restait pourtant parfaitement correct. Tenter de sauver ce gamin aurait tué d'autres hommes.
Mais cela n’empêchait pas Lio d’être mort à cause d’une situation absurde qui n’aurait jamais existé sans les caprices du prince.
Le navire se souleva brutalement. Un énorme tentacule frappa près de la trappe et brisa deux nouvelles planches. Les jeunes krakens répondirent par une série de cris totalement affolés.
« Il faut les tuer », lâcha soudain Orik. « On balance les morceaux à la mer, et la mère suivra la viande. »
« Si nous les tuons, elle nous réduit en miettes », répondit Adravan.
« Elle le fait déjà. »
« Pas du tout. Elle aurait pu retourner ce navire dès les premières minutes. Elle retient ses coups parce que ses petits sont coincés à l’intérieur. » Adravan pointa du doigt les tentacules qui encerclaient la cale. « Elle essaie de les récupérer sans les écraser. C’est l'unique raison pour laquelle nous respirons encore. »
Barek comprit avant tous les autres. « Tu veux ouvrir les cages. »
« Oui. »
« Après ce qu’elle vient de faire à Lio ? »
« Ce n'est pas pour la récompenser de sa bonté, c'est juste notre seule chance de survie. »
« Et si elle continue de nous attaquer après les avoir récupérés ? »
« Alors je trouverai un autre plan. La situation aura changé, et je suis certain de pouvoir trouver une faille. »
Barek le regarda longuement. « Tu parles vraiment plus comme Joren. »
Adravan l’ignora et essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière.
« Prenez Cenn et deux autres gars capables de porter une hache. Nous descendons. »
« Tu viens de laisser crever un gosse. Tu crois vraiment que je vais te suivre dans ce trou ? »
« Je crois surtout que tu veux éviter que sa mort soit suivie de quarante autres. »
Barek serra les poings à s'en blanchir les jointures. Sa haine n’avait pas disparu, loin de là. Il la mit juste de côté le temps d’aller ramasser une lourde hache sur le pont.
« Après toi, capitaine. »
Adravan descendit dans l'obscurité de la cale. Barek lui emboîta le pas, suivi par Cenn et les deux marins. Juste au-dessus de leurs têtes, le pont continuait de se fendre sous les coups désespérés de la mère.