Chapitre 3
Le corps d’Adravan réagit avant que son esprit puisse comprendre pourquoi.
Ses jambes se détendirent d'un coup, son épaule percuta le pont au moment exact où un tentacule titanesque écrasa l’endroit où son torse se trouvait une seconde plus tôt, le bois n'a pas sut supporter la puissance du coup et explosa sous le choc. Une pluie d’échardes traversa sa manche, et l’une d’elles s'enfonça profondément dans son avant-bras.
Adravan resta figé au sol, incapable de comprendre ce qu'il avait sous les yeux. La créature remplissait littéralement l'océan. Ses tentacules s'élevaient plus haut que la grand-voile avant de s'abattre sur le navire avec assez de force pour ouvrir le pont comme du simple bois pourri.
'Pourquoi je suis dans un nav-'
« Joren ! »
Une poigne de fer l'attrapa par le col et le força violemment à se redresser. Adravan eut juste le temps de voir une barbe noire, un nez cassé et des yeux rougis par le sel avant de recevoir une gifle monumentale.
« Debout ! » hurla l’homme. « Je compte pas gérer ton cadavre en plus des autres ! »
La brûlure sur sa joue ramena brusquement le prince à la réalité.
« Vo- Vous venez de me frapper ? »
« Ouais, capitaine. » L’homme lui fourra une corde rugueuse entre les mains. « Je te paierai une tournée quand on aura survécu. »
Un nouveau choc fit chavirer le pont. Adravan recula d’un pas, mais son pied trouva instantanément une rainure dans le bois pour se caler. Ses genoux absorbèrent le mouvement de la mer avec une souplesse qu'il ne possédait pas. La corde faillit glisser entre ses doigts, mais ses mains la rattrapèrent toutes seules pour former une boucle parfaite autour de son poignet.
Adravan baissa les yeux avec horreur.
Ces mains étaient larges, brûlées par le soleil et couvertes de corne. Son anneau royal avait disparu, même la petite cicatrice qu'il avait sur le pouce depuis un accident pendant l'entraînement n’existait plus. Son esprit tournait à toute vitesse pour essayer de comprendre ce cauchemar.
« Quel jour sommes-nous ? » demanda-t-il.
L’homme le regarda comme s’il venait de lui demander la couleur de l'eau.
« Le jour où tu nous as conduits au milieu de nulle part pour chasser une bête imaginaire. Tire ! »
Il se jeta sur sa propre corde de tout son poids, mais Adravan ne bougea pas.
« Je vous ai posé une question. »
« Et moi, Barek, je te dis que le mât va nous écraser la gueule ! Maintenant, tire ! »
Ce prénom réveilla soudain un souvenir dans sa tête. Une épaule solide qui l'aidait à soulever un filet de pêche beaucoup trop lourd. Une blague grasse lancée dans une taverne bruyante. Une dispute à propos d’une voile rafistolée avec du tissu volé. Les images s'effacèrent avant qu’Adravan ne puisse vraiment les analyser, mais son nouveau corps, lui, avait une confiance aveugle en cet homme.
Cette sensation étrangère lui donna la nausée.
« Capitaine ! » hurla un jeune marin accroché au bastingage. « Il revient par la droite ! »
Ce mot ne s'adressait évidemment pas au prince Adravan. Il s'adressait au vrai propriétaire de ces mains épaisses, à l’homme misérable qui s’était agenouillé dans la salle d’audience. Joren.
Adravan chercha désespérément ses gardes, l'éclat du marbre, ou ce maudit magicien mais il trouva rien. L'inconnu ne s'était pas contenté de le jeter dans cette misère ; il l'avait expédié directement en plein cœur d'un désastre.
« Ça fait depuis combien de temps ? » demanda-t-il.
Barek tira sur sa corde en grognant d'effort. « De quoi ? »
« Depuis notre départ du port. »
« Six jours. Le coup sur la tête que t'as pris était si grave que ça ? »
Six jours entiers. Pour Adravan, moins d’une minute venait de s’écouler depuis la salle du trône.
Le tentacule remonta le long de la coque. Des ventouses géantes se collèrent au bois avec une série de claquements affreux. Adravan vit l'une d'elles se contracter à quelques mètres de son visage, et il reconnut enfin les anneaux clairs qui entouraient la chair du monstre.
On lui avait servi exactement la même chose pour son dix-septième anniversaire. Son cuisinier royal avait fait dorer cette viande dans du beurre, avec du citron et des herbes rares. Adravan s'était resservi trois fois et avait même exigé qu'on lui en prépare chaque hiver. Sauf qu'il n'avait jamais imaginé la taille de la bête avant qu'elle ne finisse dans son assiette.
« C’est un kraken », souffla-t-il, terrifié.
Barek lui lança un regard noir.
« Merci pour l'information, Joren, sans toi on était perdus. Maintenant bouge-toi ! »
Le tentacule arracha un grand morceau de la rambarde. Un marin courageux planta son harpon directement dans la chair molle, mais il fut violemment projeté contre le mât quand la créature recula.
Deux autres hommes coururent immédiatement pour le mettre en lieu sûr.
Adravan tendit sa main vers le monstre, par pur réflexe d'autorité.
« Lâche ce navire. »
Rien ne se passa.
Il chercha la chaleur violette dans sa poitrine, à l’endroit précis où sa magie royale répondait depuis sa plus tendre enfance, mais il n’y trouva qu’un cœur humain qui battait à tout rompre.
« À genoux », ordonna-t-il encore une fois dans le vide.
Pour toute réponse, le kraken frappa de nouveau la coque.
Adravan perdit l'équilibre. Une terreur absolue lui serra la gorge, mais il la ravala aussitôt sous le poids de sa fierté. Ce maudit voyageur ne lui avait pas seulement volé son visage et son titre. Il l’avait aussi coupé de sa propre magie. La Suprématie n’appartenait apparemment pas à son esprit, elle résidait uniquement dans le sang de la famille Valence.
Il se retrouvait donc totalement impuissant face à ce kraken géant.
« Pourquoi tu parles à ce truc ?! » hurla Barek.
« Taisez-vous. »
« Non, regarde-moi. » Barek lâcha sa corde d’une main pour agripper violemment son manteau. « Regarde-moi ! Tes délires attendront ! C'est toi le capitaine. Si tu fixes le vide, on crève tous ! »
Adravan regarda autour de lui. Malgré le chaos absolu, plusieurs marins l'observaient avec angoisse. Ils le prenaient pour Joren, et la plupart attendaient un ordre pour savoir comment survivre. Adravan connaissait parfaitement ce regard. Il l’avait déjà vu sur le visage de ses propres soldats quand un général perdait le contrôle d'une bataille.
« Combien d’hommes sont encore en état de se battre ? » demanda-t-il d'une voix soudainement dur comme fer.
« On est trente-deux sur le pont, et peut-être dix de plus en bas. Cenn a le bras ouvert, Orik a perdu un œil, et on a sûrement d'autres blessés. »
« Et niveau armes ? »
« On a des harpons, des haches et six charges explosives pour faire des signaux mais ils sont pas adaptés pour tuer une chose pareille. »
« Très bien. Alors nous n'allons pas essayer de le tuer. Nous allons juste l’empêcher de couler le bateau assez longtemps pour fuir. »
Barek parut déconcerté.
« C’était déjà ça, le plan. »
« Alors il était très mal exécuté », trancha Adravan.
Le marin ouvrit la bouche pour répliquer, mais un énorme craquement couvrit sa voix. Un tentacule venait de s’enrouler autour du mât principal. Tous les cordages se tendirent à l'extrême, et la base du grand pilier en bois commença à craquer dangereusement.
Le corps de Joren comprit immédiatement ce qui allait se passer.
Adravan ressentit physiquement la tension extrême de la corde dans sa main. Il sentit le vent tourner sur sa joue et le centre de gravité du navire basculer sous ses pieds. Toutes ces informations lui arrivaient directement dans les muscles, sans passer par des mots. Une part de lui savait instinctivement quels câbles il fallait couper pour sauver le bateau.
Mais il refusa d'écouter cet instinct.
Ce corps n’était pas le sien. Il était hors de question de laisser les vieux réflexes d'un simple pêcheur prendre des décisions à la place d’un futur roi.
Au lieu de relâcher la tension, ses mains se crispèrent sur le cordage davantage. Le mât céda dans un vacarme immense, la corde déjà tendu se tendit à l'extrême, soulevant Adravan du sol.
Barek plongea sur lui. Il passa ses gros bras autour de la taille du prince, mais la force de traction les emporta tous les deux. Leurs corps percutèrent violemment la rambarde brisée puis les soulevèrent au-dessus du pont de quelques mètres. L’océan mortel sembla omniprésent, rempli d’écume et de tentacules .
« Coupe cette maudite corde ! » hurla Barek.
Adravan chercha une lame par pur réflexe de survie. Sa main droite trouva instantanément le couteau fixé dans le dos de Joren. Il l’arracha de son étui et trancha la corde en trois coups désespérés. Ils s'écrasèrent lourdement sur le pont au moment précis où le mât géant basculait dans la mer.
Un gros câble fouetta l’air juste au-dessus de leurs têtes. Barek essaya de rouler sur le côté, mais il était trop lent. Adravan attrapa son bras et tira de toutes ses forces. La corde mortelle explosa le bois à la place du visage du marin.
Ils restèrent allongés côte à côte pendant une longue seconde pour reprendre leur souffle.
« Tu viens de faillir nous tuer », souffla Barek.
« Et je viens de vous sauver la vie. »
« Seulement après m’avoir obligé à te sauver ! »
Adravan se releva sans dire un mot. Ce misérable pêcheur avait raison, mais un prince n'avait pas à admettre ses torts.
Autour d’eux, le grand mât pendait dans l'eau et attirait inexorablement le navire vers le kraken. L'équipage paniqué essayait de couper les derniers cordages dans un désordre total. Deux hommes frappaient la même corde avec leurs haches, sans voir qu’une ligne bien plus dangereuse allait lâcher juste derrière eux.
Adravan ferma les yeux une demi-seconde.
Il refusait toujours de céder le contrôle à l'esprit de Joren. Mais il accepta d'examiner ce que ce corps expérimenté essayait de lui dire. Il écouta ses nouveaux muscles comme s'il écoutait le rapport d'un conseiller militaire particulièrement compétent. Ces sensations maritimes lui donnaient la bonne stratégie, mais la décision finale resterait celle d'Adravan.
« Cenn, lâche cette corde tout de suite ! » hurla-t-il.
Un homme avec le bras en sang se retourna, surpris. « Capitaine ? »
Le nom de ce marin était venu tout seul à la bouche d'Adravan.
« Coupe la grosse ligne sous le treuil. Orik, bloque la poulie à l'avant. Les autres, éloignez-vous du mât et attendez mon signal. »
Barek se remit debout en grimaçant.
« Si on coupe à cet endroit, on perd la grande voile. »
« Et si on ne coupe pas, on perd la moitié du navire. »
« On fera comment après ? On rentrera à la rame ? »
« Après, nous serons au moins vivants pour pouvoir nous plaindre de la route ! »
Barek le dévisagea un instant, puis se mit à hurler les mêmes ordres à l'équipage. Les marins obéirent et changèrent de position. Adravan posa la main sur la ligne principale et laissa chaque vibration du bois remonter le long de son bras.
Le tentacule géant tira d'un coup sec.
« Maintenant ! »
Les haches s’abattirent en chœur. Le dernier câble épais céda enfin. Le mât disparut complètement dans l’eau noire, et le Morne-Vent se redressa dans un craquement soulagé. Libéré de ce poids mort, le navire glissa sur le dos d’une grosse vague au lieu de chavirer.
Un cri collectif monta parmi l'équipage. Ce n’était pas un cri de victoire, juste le soulagement désespéré de quelques hommes qui venaient de gagner deux minutes de vie supplémentaires.
Barek s’approcha d’Adravan.
« Voilà. Ça, au moins, c'est le genre de décision suicidaire qui ressemble au Joren qui nous a traînés jusqu'ici. »
Soudain, un son très aigu traversa le pont.
Adravan crut d’abord que c'était le bois de la coque qui grinçait. Mais le cri résonna de nouveau, étouffé juste sous leurs pieds. Quelque chose de bien vivant était en train d'appeler depuis le fond de la cale.
Le kraken arrêta immédiatement de frapper le bateau au hasard.
Trois énormes tentacules glissèrent lentement le long du bois pour converger vers un point précis de la coque.
« Qu’est-ce qu'il y a en bas ? » demanda Adravan.
Barek détourna le regard sans répondre.
Ce lourd silence en disait bien plus long qu’un grand discours. Il y avait un secret dans cette cale, et c'était probablement ce qui allait tous les tuer.
Près de l'avant du bateau, le jeune marin qui avait donné l'alerte tentait de décoincer une corde sous une poutre. Un tentacule noir passa silencieusement au-dessus de la rambarde et s'approcha de lui par-derrière.
Le corps de Joren reconnut immédiatement ce gamin, bien avant que le cerveau d'Adravan ne puisse analyser le danger.
« Derrière toi, Lio ! » hurla Adravan.
Lio se retourna avec des yeux terrifiés.
Le tentacule se referma brutalement autour de sa taille et l’arracha du pont pour l'emporter dans la nuit.