Chapitre 31
Chapitre 31
La fièvre ne baissait plus.
Par moments, Adravan reconnaissait la maison de Joren. Quelques minutes plus tard, le délire se jouait de lui, mêlant les poutres calcinées aux imposantes colonnes de marbre du palais, jusqu’à ce qu’un spasme de douleur le ramène dans la carcasse de Joren.
Barek était assis près du lit depuis un bon moment en silence. Son épaule ensanglantée reposait lourdement contre le mur. Chaque fois qu’Adravan reprenait conscience, il le retrouvait dans la même position, les bras croisés, le regard posé sur lui comme un chien de garde.
« Tu peux arrêter de me surveiller, » croassa Adravan avec sa gorge en feu.
« Je pourrais aussi te jeter un seau d’eau au visage pour vérifier si tu respires, » grogna Barek. « J’ai choisi la méthode douce. »
Adravan voulut sourire, mais l'effort lui parut trop demandant. « Où sont les enfants ? »
« Clark leur a fait à manger. Elen a refusé de quitter la porte jusqu’à ce que je jure de l’appeler. Nilo essaie de faire le grand devant elle, et Nella ne fait même plus semblant de ne pas avoir peur. »
Adravan tourna la tête vers la fente de lumière sous la porte. Trois petites ombres s'agitaient derrière le bois brut. « Fais-les encore attendre. »
Barek se redressa. « Pourquoi ? »
« Parce qu'on doit se parler d'abord. »
« Si c’est pour me mentir encore une fois en disant que tu vas t'en tirer, économise ta salive. »
Adravan inspira. L’air entrait mal, comme si du verre y était mélangé avant d’atteindre ses poumons. « Je vais mourir. »
Barek baissa les yeux. « Ouaip. » Il n’essaya pas de feindre l'espoir. Adravan lui en fut reconnaissant. L'heure n'était plus au demi vérité.
« Je ne sais pas combien de temps il me reste. »
« Assez pour me pourrir encore un peu la vie, j’espère. »
« Tu t’en remettras. T'as de l'entraînement. »
Le silence s'installa. Il pensa au Morne-Vent, le kraken, les hommes perdus, et toutes ces fois où Barek lui avait sauvé la mise. « Tu aurais pu me laisser mourir dans l'eau, » murmura Adravan.
Barek releva la tête. « Plusieurs fois même. »
« Pourquoi tu ne l’as pas fait déjà ? »
« Parce que t'es mon ami Joren. Même quand tu donnais des ordres à la con, tu restais mon ami. » Adravan détourna le regard, le cœur serré. « Et puis, » ajouta Barek avec un demi-sourire amer, « si je commençais à laisser crever tous ceux qui prennent des décisions de merde, il resterait plus grand monde sur Isle-Basse. Moi compris. »
« Woaw.. Un vrai rebelle ce Barek. »
« C’est ma seule phase rebelle que tu verras, profite. »
Adravan brûla de lui dire la vérité. De lui avouer son nom, sa lignée, ses péchés... Mais cette confession, dictée par la seule fierté, ne rendrait pas son ami à Barek. Elle souillerait la pureté de leurs derniers instants d'une trahison insupportable.
« Je n’ai pas été l’homme que tu espérais ramener du naufrage, » lâcha-t-il malgré tout.
Barek le regarda un long moment. « Personne ne revient exactement comme il est parti. Pas après avoir vu ce qu'on a vu. » Adravan accepta cette absolution. Elle était douce, mielleuse, bien plus que la vérité.
« Je veux te demander quelque chose. »
« Les enfants ? »
« Oui. »
Barek se frotta le visage, épuisé. « Tu crois vraiment que tu dois me le demander, capitaine ? »
« J'ai besoin de l’entendre. »
L'homme se pencha, posant ses avant-bras massifs sur ses genoux. « Je remplacerai jamais Mara. Ni toi. Mais ils crèveront pas tout seuls. Ils boufferont avant moi. Quand Elen voudra porter la misère du monde, je lui rappellerai qu’elle a douze piges. J’apprendrai à Nilo à pas se faire bouffer par la mer quand il viendra pécher avec moi. Et quand Nella décidera que les règles c'est pour les autres… je sais pas quoi faire alors j'essaierai juste de survivre à ses caprices. »
Cette fois, Adravan parvint à sourire franchement. « Elle t’épuisera. »
« Elle me rappelle quelqu’un, » rétorqua Barek en posant sa main valide sur l’avant-bras de Joren. « Je resterai avec eux. C’est la seule promesse que je peux faire sans te mentir. »
Adravan referma ses doigts autour du poignet du marin. Les princes scellaient leurs serments devant des évêques et des chanceliers, à grand renfort de cire et d'or. Ce serment là, arraché dans le sang et la suie, valait mille fois ces stupidités.
« Merci. »
Barek se figea. « Je crois pas t’avoir déjà entendu dire ça. »
« Profite. Ça n'arrivera plus. »
« Là, je te reconnais. »
Un frisson violent secoua le corps du pêcheur. Une faible lumière d'un améthyste pâle pulsa sous sa poitrine, contraignant le cœur à un humble rythme régulier, puis se dispersa sous la peau.
Barek lorgna les filaments avec méfiance mêlé à la joie. « J'aime quand tu brille, si j'ai bien compris tu gagne quelque temps de vie, c'est ça ? »
« Oui c'est ça... moi aussi j'aime bien. »
« Tu sais ce que c’est ? »
Adravan ferma les yeux. « Quelque chose de trop orgueilleux pour comprendre qu'il a déjà perdu. Je te dis ça au cas où mais ne mentionne à personne la couleur, si t'as pas de chance, tu risque d'avoir des problèmes assez intenses. »
La main de Barek se crispa.
« Fais entrer les gosses, » souffla Adravan. « Et sors. »
« Je peux rester, Joren. »
« Je sais. Mais je ne veux pas qu’ils guettent ton visage pour savoir si ils peuvent pleurer. Je veux qu’ils puissent craquer sans qu'un adulte les juge. »
Barek hésita, la mâchoire serrée. « Et si ça lâche et que tu as besoin de moi ? »
« J’ai eu besoin de toi sur le bateau. J’aurai besoin de toi pour ce qui viendra après. L'entre-deux... c'est à eux. »
Le marin se leva lourdement. Sur le seuil, il s’arrêta sans se retourner. « Au revoir, Joren. »
Le prénom percuta la chair d'Adravan, elle traversa le cerveau d'Adravan et la mémoire cellulaire de Joren se cabra : des nuits froides passées à remonter les filets, des engueulades dans le vent, des soirées avec tellement d'alcool dans le sang que personne de l'équipage ne marchait droit sur le quai, et ce sentiment presque solide que Barek ne le trahirait jamais.
« Au revoir, mon frère, » répondit le pêcheur.
Barek baissa la tête, ouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer les enfants.
Elen entra la première, tenant fermement la main de Nella. Nilo fermait la marche, serrant contre lui son petit bateau en bois mal taillé. La porte se referma dans un silence de tombe.
Nella s'arracha de la poigne de sa sœur et courut vers le matelas. « T'es réveillé ! »
« Bien sûr, je dois vous dire bonne nuit. »
Elle escalada le lit, Elen voulut l’arrêter, encore terrifiée à l'idée d'aggraver la blessure, mais Adravan souleva d'un geste faible le bord de la couverture. « Laisse-la venir. »
Nella se posa contre son flanc, son mauvais flanc, son petit genou heurta le bandage purulent. Une décharge d'agonie à l'état brute traversa Adravan mais il ne la repoussa pas.
Nilo restait planté à un mètre du lit. « Barek dit que t'es très malade. »
« Barek dit vrai. »
« Mais le messager va ramener des médicaments de Selbre ! »
« Peut-être. »
Elen foudroya Adravan du regard. Elle, la matriarche de douze ans, avait décelé le mensonge.
« Il sera mort avant, » corrigea-t-elle brutalement.
Nilo se retourna vers elle, effaré. « Le messager ? »
Elen voulut parler, mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
Adravan tendit une main tremblante vers le garçon. « Nilo. Viens. » Nilo avança à petits pas. Il déposa délicatement son bateau sur la couverture avant de saisir la main rugueuse de son père.
« Tu vas mourir comme maman ? » La question fit éclater Nella en sanglots. Adravan, le prince, aurait pu mentir. Les enfants lui auraient pardonné plus tard, ils auraient gobé n'importe quelle fable pour faire passer la nuit plus facilement.
« Oui, » répondit-il. « Pas à la seconde, si j’arrive encore à me battre avec mon corps. Mais bientôt. »
Nilo baissa la tête, les larmes roulant sur ses joues. « Je peux travailler sur les chalutiers. Je connais les nœuds. Clark m'apprendra le reste. Si je ramène du poisson, t'auras plus besoin de te lever et tu guériras... »
« Ce n’est pas ta faute, bon sang. »
« J’ai pas dit ça ! »
« C'est marqué sur ton front, t'avais pas besoin de le dire pour que je le vois. »
Adravan pensa au parole de son père avant son coma. Il trouva des mots nobles sur le devoir, le sacrifice, et le poids qui repose sur ces épaules en tant que prince. C'était beau, propre, des paroles qui idéalisèrent le coma qu'il subissait et des paroles qui, si remanié et adapté à la situation, charmeraient les enfants pour un avenir remplie de responsabilité.
Mais Nilo n'en avait rien à foutre de la rhétorique royale, alors Adravan baissa les armes. Il ferma les yeux et laissa l'esprit de Joren remonter à la surface.
Les souvenirs jaillirent, sublimes : Nilo bébé, endormi dans un panier à filets, un autre souvenir où il tituber sur la neige, tentant de porter une rascasse presque aussi grosse que lui. La main calleuse de Joren se leva, guidée par un amour qu'Adravan n'avait fait qu'emprunter. Elle se posa sur la nuque du petit garçon et l’attira contre lui.
« T'as jamais eu besoin de m'aider pour avoir ta place, » murmura-t-il. La voix n'était plus celle du tyran. Elle appartenait au père. « Même quand tu m'as ruiné un filet pour sculpter cette barque affreuse. T'étais mon fils avant de savoir tenir une corde. Et tu le resteras quand je serai six pieds sous terre. » Nilo enfouit son visage dans le cou de Joren et hurla son chagrin. Adravan fit sa part et encaissa chaque spasme du gosse dans son flanc malade.
Nella releva son visage inondé de larmes. « Et moi ? » Le corps du pêcheur sortir un autre souvenir instantanément. Une gamine de quatre ans, persuadée d'être cachée derrière un pot en grès, les doigts pleines de pâte à pain volée. La main de Joren vint essuyer les larmes de la petite. « Toi... tu as passé les quatre dernières années à essayer de t’enfuir chaque fois qu’on te disait de mettre tes godasses. Je doute que ma mort te rende soudain obéissante. »
Nella renifla bruyamment. « Je vais t'écouter à partir de maintenant. »
« Je sais, petite mouette. » Le surnom fusa des lèvres d'Adravan avec un naturel. Nella s’immobilisa, puis enfouit son visage contre lui.
L'amour de Joren hantait encore plus ce corps que ce que je pensais. Ses mains savaient étreindre, là où celles du prince ne savaient que couper. Adravan laissa cette tendresse volée faire son œuvre.
Elen, elle, n’avait pas bougé du pied du lit. Les bras croisés comme un rempart sur son ventre.
« Et toi ? » demanda Adravan.
« Quoi, moi ? »
« Tu comptes faire la moue jusqu’à ce que je vienne te chercher ? »
« Tu peux même plus te lever. »
« Moi ? Plus me lever ? » L'ombre d'un sourire, farouche, traversa le visage de Joren.
Elen courut s’asseoir sur le bord du matelas, de peur que son père ne se lève réellement malgré son état, s'assurant au passage de garder une distance de sécurité pour ne pas le blesser.
Adravan plongea une dernière fois dans la mémoire de son hôte. Elen, recousant seule un filet effiloché après que Joren eut critiqué ses nœuds. La honte du père en découvrant plus tard les doigts en sang de sa fille. Il avait cru la forger. Il lui avait juste appris à saigner sans se plaindre.
« J’aurais dû te dire que j’étais fier de toi, » lâcha Adravan dans un souffle.
Elen détourna violemment le visage. « Quand ? »
« Plus souvent. Pour les filets, pour les jours où tu as gardé le petit sans broncher, pour les fois où t'as aidé ta mère quand tu voulais jouer et surtout pour aujourd'hui... même si je hais le monde de t'avoir obligée à être aussi forte. »
« Fallait bien que quelqu'un le soit. »
« Non. Il fallait que quelqu'un reste en vie avec vous. Je suis désolé... »
Elen s'essuya la joue d'un revers de manche rageur. « Je t’en veux. »
« Tu as le droit. »
« Je t’en veux d’être parti chasser ce monstre ! Je t’en veux d’avoir ouvert ta gueule devant le mage ! Et je t’en veux de crever après maman ! »
Chaque phrase frappait l'usurpateur de ce corps brutalement. « Tu as le droit de me maudire, » répéta-t-il doucement. « Tu n’as pas besoin de me pardonner pour m’aimer. Et tu n’as pas besoin d’arrêter de m’aimer pour me détester. »
Elen le foudroya du regard. « Maman, elle, elle aurait su quoi nous dire... »
« Sans doute. Elle était bien meilleure que moi pour tout ce qui comptait vraiment. »
« Tu disais pas ça avant. »
« J’ai mis beaucoup trop de temps à piger la leçon. »
Elen céda. D’un mouvement brusque, elle s'effondra en avant, posant son front contre l’épaule valide de Joren. Adravan sentit le corps réagir, levant le bras pour l'envelopper, elle, Nilo et Nella. Trois enfants agglutinés sur un matelas applatit, sous un toit ayant à peine survécu à la destruction totale.
Nella releva la tête. « Tu peux rester jusqu’à demain ? »
Adravan sentit son pouls ralentir dangereusement. « Je vais essayer. »
« Promets ! »
« Je promets de me battre aussi longtemps que possible. » Ce n’était pas ce qu'elle voulait entendre, mais c’était le seul serment qu'il ne trahirait pas.
Les filaments d'améthyste refluèrent autour de sa poitrine, plus pâles, plus erratiques. La magie ancestrale de Manerion sondait ce corps étranger, cherchait un sang qui n'y coulait pas, tentait de maintenir un cœur qui ne lui appartenait pas.
Adravan, par la seule force de sa volonté, lui ordonna de tenir. Le cœur battit. Une fois. Il dut forcer la Suprématie manuellement pour chaque battement de cœur.
Nilo raconta ce qu'il comptait pêcher avec Barek. Nella jura sur la tête de Barek qu'elle irait pieds nus toute sa vie, même si Elen devenait la reine de la maison. Elen grogna, puis laissa échapper un rire qui se brisa en sanglot.
Son cœur battit une deuxième fois.
Adravan écoutait. Quand les ténèbres grignotaient sa vue, il s'agrippait au son de la voix de Nilo. Quand le froid engourdissait ses doigts, il se concentrait sur le souffle tiède de Nella. Il cala sa respiration sur celle d'Elen pour ne pas sombrer.
Son cœur battit une troisième fois.
Il refusait de crever. Pas maintenant. Il avait toujours cru que la terreur de la mort était réservée aux ambitieux inachevés. Ce soir, la seule ambition de l'héritier du royaume était de grapiller dix minutes de plus avec trois enfants qui ne connaissaient même pas son vrai prénom.
Son cœur battit une quatrième fois.
La Suprématie vacilla, prête à rompre. Adravan rugit silencieusement dans son âme et la força à l'écouter. Une vague de lumière irradia le torse de Joren, forçant un nouveau cycle de battements. Nella, écrasée de fatigue, s'était endormie contre lui. Nilo piquait du nez. Seule Elen luttait, fixant la lueur violette comme si sa vigilance pouvait empêcher l'inévitable.
« Papa ? » chuchota-t-elle, très loin. Adravan voulut la rassurer. Ses cordes vocales étaient mortes. Pourtant, le corps de Joren réagit. Sa large main se leva. Ses doigts calleux caressèrent les cheveux d'Elen, puis la nuque de Nilo. Ses lèvres gercées vinrent baiser le front de Nella. Adravan ne commandait plus rien. Il laissa la chair se souvenir des rituels du soir, laissa l'amour instinctif du père forcer un ultime souffle pour prononcer les mots que Joren disait chaque nuit.
« Je vous aime. »
Elen s'agrippa à la chemise. Nilo rouvrit les yeux. Nella soupira dans son sommeil. Adravan ne sut jamais si c'était l'âme du pêcheur, celle du prince, ou l'amalgame des deux qui venait de parler. Cela n'avait aucune importance. L'adieu était parfait alors il cessa de torturer ce corps.
Les filaments violets craquèrent comme du verre brisé. Le cœur de Joren donna un coup sourd sous la joue de Nilo, un battement de cœur emplit de détermination, le dernier.
Elen hurla le nom de son père. Adravan voulut rester pour entendre ce cri mais la chambre d'Isle-Basse disparut. Le prince de Manerion s'enfonça dans le vide, emportant avec lui l'amour d'une famille qu'il avait appris à chérir en quelque jours à peine.
...
Ici, fini l'histoire de Joren.
Capitaine du Morne-vent.
Mari de la douce et défunte Mara.
Père de famille.