Chapitre 32
Chapitre 32
« Je vous aime. »
L’écho Joren vibrait encore au fond de l’âme d’Adravan quand une douleur le sortit de sa torpeur.
Il retira sa main avec un hoquet de surprise. Une perle de sang tomba sur le lin immaculé étalé devant lui.
Son cœur battait. Fort, régulier, sans aucune arythmie. L’air emplissait ses poumons sans accrocher, sans l'odeur rance de pus et de bois calciné qui empestait la cabane de Mara. Isle-Basse n’était plus là.
Adravan baissa les yeux. La main posée sur le tissu n’appartenait ni au prince de Manerion, ni au pêcheur d'Isle-Basse. Les doigts étaient fins, presque diaphanes, striés de minuscules cicatrices claires. Le pouce était déformé par une épaisse callosité à l’endroit exact où reposait l’aiguille. Il ouvrit et referma cette main étrangère, le souffle court. Il se surpris à chercher les petits doigts d’Elen, qu’il tenait fermement une seconde plus tôt mais il ne caressa que du tissu rêche.
« Neria ? » Une femme s’était arrêtée de l'autre côté de l'établi. Elle portait une robe grise élimée, les manches retroussées, et tenait une bobine de fil de soie entre les dents. Elle la retira. « Si c’est une pièce de la commande du gouverneur, cache vite la tache de sang avant que ce porc de Dask ne la voie. »
Adravan scruta l'endroit, les yeux écarquillés par le vertige. Six longues tables de travail en bois brut s’alignaient sous une immense verrière crasseuse. Des dizaines d’ouvrières, le dos courbé, s'échinaient sur des montagnes de vêtements. L’air était étouffant, saturé d'odeurs de laine, de cire et d'une teinture chimique si âcre qu'elle prenait à la gorge. Le cliquetis frénétique des aiguilles et le brouhaha des conversations emplissaient l'espace. Il était assis sur un tabouret boiteux, devant une manche de chemise d'une qualité exceptionnelle qu’il venait de souiller avec son propre sang.
« Où sont-ils ? » haleta-t-il, la panique montant. La femme suivit son regard vers la lourde double porte en chêne. « Qui ça ? » Nilo. Elen. Nella. Les noms se bloquèrent dans sa gorge, étouffés par un chagrin foudroyant. Nilo pleurait sur le torse de Joren. Elen hurlait au moment où le noir l'avait avalé. Et Nella... Nella dormait contre son flanc. Elle se réveillerait contre un cadavre. « Les enfants… » murmura Adravan, la voix brisée.
La bobine échappa des mains de l’ouvrière et roula sur la table. « Neria, tu divagues ? C'est trop tôt pour ça ! »
Le prince se leva d’un bond, le tabouret racla violemment le plancher. Plusieurs femmes levèrent la tête, effrayées. La pièce se mit à tanguer violemment, mais ce nouveau corps reussi à ce tenir debout. « Neria, » souffla l’ouvrière en contournant la table pour agripper son épaule. « Assieds-toi tout de suite. » Il la repoussa d'un geste sec et tituba vers la sortie. La démarche était atrocement mauvaise. Le centre de gravité était horrible, son corps était probablement en surpoids, ses épaules étaient trop étroites, et le poids de sa lourde robe entravait ses pas.
Devant un grand baquet de rinçage, il s’arrêta net. La surface sombre et tranquille de l'eau lui renvoya son reflet. Une jeune femme aux pommettes creusées par la fatigue et la faim, les yeux rougis, les cheveux ternes attachés à la va-vite.
'Ce bâtard... Il n’a pas osé. '
Le mage venait de l'enfermer dans le corps d'une couturière, une femme.
L’ouvrière le rejoignit, le visage mangé par l'inquiétude. « Tu as encore ces vertiges ? » Adravan porta ses doigts tremblants à son visage. Le reflet l'imita. Pendant toute l’agonie de Joren, il avait espéré la fin de l'histoire, ou au moins s'était préparé à aller au Paradis.
Mais il ne pensait pas qu'il continuerait à le tourmenter
« Depuis combien de temps suis-je ici ? » murmura-t-il. « À l’atelier ? Depuis l’aube. Je t’ai vue pointer, tu m’as à peine dit bonjour. »
Adravan fouilla le cerveau de Neria. Le vide. Aucun souvenir de sa matinée. Pour cette ouvrière, Neria cousait depuis des heures. Pour lui, l'aiguille avait percé son doigt à la milliseconde exacte où le cœur de Joren s'était arrêté.
Une voix d’homme, grasse et autoritaire, aboya au fond de la salle : « Eh ! Si vous avez fini de jacasser, vous deux, la commande du gouverneur n'avance pas toute seule ! » L’ouvrière fit rempart de son corps. « Elle s’est piquée jusqu’au sang, Dask ! Laisse, je m’en occupe. »
« Elle a surtout dégueulassé la batiste ! » cracha le contremaître en s'approchant, bedonnant. « Encore une pièce fichue, Neria, et je te retire son prix de ta paie ! »
Le sang du prince de Manerion ne fit qu'un tour. Adravan ouvrit la bouche pour détruire cet insolent d'une phrase qui aurait fait rougir Cenn et Barek, mais l’ouvrière lui broya littéralement le bras en y plantant ses ongles. La fulgurance du souvenir le frappa : Mara avait eu le même geste, la même urgence désespérée pour l'empêcher d'insulter Pell et Ostel Var sur les quais. Il ne l'avait pas écoutée. Elle était morte brûlée vive dix secondes plus tard.
Adravan s’appuya lourdement contre le baquet et ka femme relâcha son bras, le souffle court. « Fais confiance à la vieille Ilye, ma fille, » murmura-t-elle, les yeux implorants. « Tu peux pas te permettre de te faire virer aujourd'hui. Surtout pas maintenant. » Adravan acquiesça mécaniquement, ignorant ce que cachait cet avertissement.
Ilye l’entraîna loin du regard de Dask, dans le couloir sombre menant aux réserves de tissus. « Assieds-toi là, sur cette caisse. »
« Je dois sortir d’ici, » s'étrangla Adravan.
« Pour aller où, bon sang ? Dans la rue ? Pour faire quoi ? »
Pour aller où ? Isle-Basse n’était accessible que par des navires qu'il ne pouvait plus affréter. Il ignorait combien de jours, ou de semaines, s'étaient écoulés depuis la mort de Joren. Barek tiendrait parole, il le savait. Mais qui veillait sur eux cette nuit-là ? Qui avait arraché le cadavre raide de Joren des bras d'Elen ? Comment Elen avait-elle réveillé la petite Nella pour lui annoncer que son père avait rejoint sa mère dans le charnier de la colline ? L'image de cette cabane ravagée le percuta de plein fouet. Les larmes inondèrent les yeux de la jeune couturière. « Je... je n’en sais rien, » sanglota le prince, les émotions plus puissant que jamais auparavant.
Ilye le poussa doucement par les épaules pour l'asseoir. « Alors tu restes là jusqu’à ce que corps ce calme. » Elle tira un chiffon propre de son tablier et lui banda l'index avec douceur. « T'as mangé ce matin ? »
« Je ne sais plus... »
« C’est bien ce que je pensais. »
Elle fouilla sa poche, sortit un quignon de pain noir, le cassa, et lui tendit la plus grosse moitié. Ce geste dérisoire pulvérisa la dernière digue d'Adravan. Il pensa aux enfants, il ne pourrait plus jamais les nourrir, plus jamais les défendre contre la Couronne. Le visage d'Elen, digne et tragique, fixant l'assiette vide de Mara, apparut dans son esprit.
Ilye resta figée, la main tendue en voyant son visage. « Neria... Qu’est-ce qui se passe, ma fille ? » Adravan essuya brutalement ses joues avec la manche de sa robe rugueuse. « J'ai... Rien... » Ilye ne posa aucune question. Elle connaissait la morsure de la misère. Elle s’assit sur la caisse voisine, en silence. De l’autre côté de la cloison, le rythme sourd des presses à tissu faisait vibrer les lattes du plancher.
Boum. Boum.
Le bruit se mua dans l'esprit malade d'Adravan en de petits coups frappés contre une porte. Il crut entendre la voix de Nilo l'appeler.
Il se leva comme une goule affamé. « Je dois y retourner. »
Ilye lui barra le passage, ferme. « T'es blanche comme un linceul, arrête tes conneries. »
Isle-Basse était perdue, son corps n'était plus Joren, il n'avait aucun droit d'aller là-bas maintenant, pas quand c'est lui qui à causé autant de misère au village.
Il recula, s'affaissant. « Pardonne-moi. »
Ilye posa le pain sur les genoux de la couturière. « Je sais pas ce qui t'arrive, Neria. Mais si ce porc de Dask te trouve planquée ici, il te jette à la rue sans ta paie de la semaine. Mange. Je te raccompagne chez toi à la cloche. »
Elle connaissait Neria, son adresse, sa vie. Adravan, lui, naviguait à l'aveugle.
Il mordit dans le pain dur. Le goût rance de la vieille farine lui donna la nausée, mais le corps de Neria réagit avec une avidité animale, avalant la portion en trois bouchées affamées. Ilye resserra le bandage sur le doigt de la jeune femme. « Tu peux coudre avec ça ? »
« Oui, » répondit Adravan. Il mentait. Il n'en savait strictement rien.
De retour sur son tabouret, baigné dans la lumière grise de la verrière, Adravan saisit l’aiguille. Son esprit voulut faire le point invisible, mais sa main trembla. Il tira si brusquement que le fil de soie cassa dans un petit claquement. Dask leva immédiatement la tête au bout de l'allée. « Ilye ! Si tu dois faire le boulot de cette empotée, je ne vous paie qu'une seule ration pour la journée ! » « Je lui montre juste où reprendre l'ourlet caché du col ! » aboya Ilye en retour.
Elle se glissa près d’Adravan, couvrant son geste de son corps, et lui tendit un fil neuf.
Adravan ferma les yeux, inspira de l'air et la magie opéra. Les doigts de la couturière se stabilisèrent d'eux-mêmes. La mémoire musculaire de Neria prit le relais, ses doigts pincèrent le fil de soie, inclinèrent la pointe de l'aiguille vers le halo de la verrière, et passèrent le fil dans le chas du premier coup avec une précision chirurgicale. Adravan regarda cette main travailler, fasciné, comme s'il observait une artisane de l'extérieur. Ilye hocha la tête et retourna à sa place.
Les doigts de Neria rabattirent le bord de la manche abîmée, créèrent un pli savant pour noyer la tache de sang, et alignèrent des points invisibles si minuscules que les yeux de prince d'Adravan durent se plisser pour les voir. Il n'avait aucun souvenir conscient de Neria. Mais la chair, elle, portait le poids de dix mille heures de labeur. Dès que l'intellect ne les contrariait plus, ces mains savaient exactement quoi faire pour survivre.
Comme les mains de Joren savaient quoi faire avec les enfants.
L’aiguille se figea au-dessus du lin. Adravan revit la paume calleuse du pêcheur caressant la nuque de Nilo, son bras puissant encerclant Elen pour la protéger de la tempête. Les souvenirs étaient là, chauds et douloureux, mais il ne pourrait plus jamais utiliser ces mains pour les serrer contre lui. « Tu as mal ? » murmura Ilye, voyant une larme rouler sur la joue de Neria. « À en crever, » répondit le prince, la voix morte. Elle crut qu'il parlait de son doigt et Adravan ne la détrompa pas.
À travers les carreaux sales de la verrière, la brume matinale se dissipait. Une fine flèche de pierre blanche transperçait le ciel gris. Adravan se figea. Il pourrait reconnaître cette architecture gothique entre mille, c'était la tour ouest du Palais d'Hiver.
Il était à Manerion. La capitale. À quelques lieues à peine de sa propre cour, de son armée, de sa vie volée.
Une rage froide remplaça brusquement le chagrin. Manerion. Il était chez lui. Il allait se lever, sortir de ce cloaque de misère, marcher jusqu'aux portes du palais et exiger de voir Caelan, il le convaincrait qu'il est bien son frère puis il ira voir Ostel Var brûler vif. Il sonda son torse, appelant la Suprématie, exigeant qu'elle se réveille dans ce nouveau corps pour fracasser la porte de l'atelier.
Quelque chose répondit belle et bien, un écho infime et lointain. Une flamme pulsant très bas, comme une lumière prisonnière au fond d'un puits. Il suivit la sensation non pas dans sa poitrine... mais dans son ventre.
Intrigué, Adravan baissa enfin les yeux sur sa propre personne.
La lourde robe de laine grise, taillée trop grand, masquait une courbe évidente qu’il n’avait pas remarquée dans l'adrénaline de la fuite. D'une main tremblante, il plaqua le tissu contre sa chair, dévoilant l'ampleur de l'abdomen. Le ventre de Neria était parfaitement rond, pesant, tendu comme la toile d'un tambour. Le vertige de tout à l'heure prenait tout son sens. Il ne s'était pas seulement levé trop vite, il s'était levé avec un fardeau colossal.
Le prince héritier posa la paume sur ce ventre distendu.
Un mouvement sec, puissant, frappa de l'intérieur, directement contre sa main.
Adravan retira sa main comme s'il s'était brûlé, les yeux écarquillés par l'épouvante. Il la reposa, le souffle coupé, incapable de détourner le regard de cette chair en mouvement. La Suprématie avait déjà été utiliser inconsciemment depuis son arrivé dans ce corps...
La couturière affamée était enceinte de minimum huit mois et la Suprématie protégeait l'enfant de tous ce qui risquait la vie du petit être.