Chapitre 2
« J’ai une petite question pour vous, Prince », lança l'homme mystérieux. « Avez-vous la moindre idée de la souffrance que vos décisions on provoqué ? »
Adravan regarda l'homme, ce n’était même pas la question qui le dérangeait, c'était surtout la manière dont elle a était posée. L’inconnu se tenait en plein milieu de sa salle d'audience, avec le visage caché et il n'avait annoncé aucun titre n'y affichait la moindre marque de respect envers la royauté.
« Retirez votre capuche », ordonna Adravan.
« S’il vous plaît, répondez d'abord à ma question. »
« Obéissez ou mourrez, ma patience a ses limites. »
Le voyageur inclina légèrement la tête sur le côté.
« Alors nous sommes dans une impasse. »
Quelques nobles étouffèrent des petits cris choqués. Caelan bondit de son siège, rouge de colère, mais Adravan lui fit signe de ne pas bouger. Il refusait que son petit frère vienne à son secours devant toute la noblesse.
« Vous êtes dans le palais de Manerion », reprit fermement Adravan. « Vous osez interrompre une audience royale en passant à travers des portes lourdement gardées sans y être inviter. Donnez moi une seule bonne raison de ne pas vous jeter au cachot. »
« Parce que vos gardes n’y arriveraient pas. »
Cette fois, Adravan leva simplement deux doigts. Quatre soldats quittèrent aussitôt les murs pour encercler l'intrus.
Joren essaya de ce rendre discret et voulut profiter de l'agitation pour sortir de la salle d'audience, mais l’inconnu tourna la tête vers lui.
« Restez ici, capitaine. Cette affaire vous concerne directement. »
Joren regarda le prince avec un sourire triste et résigné.
« Honnêtement, je ne sais même plus si j'ai le droit de décider ce qui me concerne. »
Ce reproche arracha de nouveaux murmures aux nobles de l'assemblée. Adravan sentit son calme se fissurer dangereusement. Il venait d'offrir à cet homme une chance de sauver son village, et ce pêcheur s'obstinait à faire passer son obéissance pour une profonde injustice.
« Vous avez reçu vos ordres », trancha Adravan. « Attendez dehors. »
« Non, restez. », répondit calmement le voyageur.
Les gardes atteignirent l'inconnu et tendirent les mains pour le saisir, mais aucun ne parvint à le toucher. Le premier s’arrêta net à un pas de lui, le corps penché en avant, comme s’il poussait de toutes ses forces contre un mur invisible. Les autres essayèrent de le contourner et rencontrèrent exactement la même résistance.
Adravan se leva de son trône, la magie était quelque chose d'incroyablement rare dans le monde, seul quelques exceptions, roi, héros ou saintes avaient la capacité de l'utiliser.
Il descendit une marche de l’estrade.
« Qui êtes-vous ? Qui vous à envoyer ?»
« Je suis juste un humble voyageur qui a été témoin d'une injustice. »
« Ce n'est pas une injustice, je ne les ai pas envoyés mourir pour un plaisir personnel. La Vouivre attaque nos routes commerciales et vide nos ports, la Couronne a le devoir de la supprimer ! »
« La Vouivre des Profondeurs... oui, elle est capable de faire autant de dégât qu'un petit groupe de pirates, mais cela ne m'intéresse pas. Vous n'avez pas répondu à ce que je vous ai demandé. Comprenez-vous vraiment ce que votre décision va coûter aux hommes qui devront l’exécuter ? »
« Le prix à payer ne change rien à la nécessité de cet ordre. »
« Bien sûr que non, mais cela change la personne à qui vous devriez le donner. Ce genre de mission est fait pour des soldats entraînés ou pour des magiciens... pas pour des pêcheurs. »
Adravan descendit la toute dernière marche. Il se retrouva à quelques mètres à peine de l’inconnu. Il était assez près pour distinguer une bouche marquée par l’âge sous la grande capuche. Il n'y avait aucun tremblement dans sa voix, aucune hésitation. Cet homme se croyait réellement intouchable.
« Vous confondez la sensibilité avec la vraie justice », dit Adravan. « Un futur souverain qui s’arrête à chaque larme versée ne pourra jamais protéger personne. Je choisis simplement la solution qui préserve le royaume. Et surtout, je refuse de mettre en danger des personnes aussi importantes que des magiciens si ce n'est pas obligatoire. »
Le voyageur tourna lentement la tête vers Joren.
« Voilà comment votre prince vous considère. Vous êtes un sacrifice suffisamment petit pour être acceptable, tant que cela permet de garder un de ses précieux mages bien au chaud. »
« Je le considère comme un sujet de Manerion, un point c'est tout. »
« C'est faux. Vous le voyez uniquement comme un outil qui doit obéir dès que vous claquez des doigts. »
Adravan entendit Caelan retenir son souffle juste derrière lui. Ils attendait tous sa réaction, cette conversation n’était plus une simple insolence de passage. Si elle durait plus longtemps, tout le monde se souviendrait qu’un parfait étranger avait osé faire la morale au futur roi.
« À genoux », ordonna Adravan d'une voix glaciale.
Le voyageur ne bougea pas d'un centimètre.
Soudain, une pression brutale faucha les jambes d’Adravan. Ses genoux percutèrent le marbre dans un claquement sec. La douleur irradia immédiatement dans ses hanches et lui coupa le souffle.
Un silence de mort tomba sur la salle.
Adravan plaqua une main au sol pour essayer de se redresser, mais c'était impossible. Quelque chose lui broyait les épaules avec un poids écrasant, un poids fait sur mesure pour courber l'échine d'un futur roi devant cet inconnu. Il contracta tous ses muscles et força jusqu'à en trembler.
Il ne gagna pas un seul centimètre.
« Qu’est-ce que vous... m’avez fait ? » parvint-il à cracher.
« Je vous ai simplement fait obéir à votre propre ordre », répondit l'homme. « Mais je suis sûr que vous l’aviez déjà deviné. »
« Lâchez-le ! » hurla Caelan.
Le jeune prince fit un pas en avant, prêt à intervenir. Adravan tourna vers lui un visage rouge de honte.
« Ne bouge pas. »
Même à terre, sa voix de grand frère suffit à figer Caelan. Cette petite obéissance familière lui redonna une once de contrôle, et Adravan s’y accrocha de toutes ses forces. Il ouvrit alors cette porte en lui qu’aucun Valence ne devait jamais montrer en public.
La Suprématie explosa dans son sang.
Une lumière violette clair, presque rose, irradia de son corps et fit trembler les vitres du palais. Plusieurs nobles reculèrent de terreur. Les gardes eux-mêmes baissèrent la tête par réflexe. La magie de la famille royale n’exigeait pas seulement une soumission totale, elle rendait aussi la moindre résistance atrocement douloureuse.
Adravan planta son regard dans celui du voyageur.
« Agenouillez-vous. »
L'aura autour de Adravan, qui se propageant dans toute la pièce, reconvergea vers l'inconnu, Adravan était très fière de sa magie, sa polyvalence et son excellence dans le monde de la magie était sans concurrent. La pierre commença à se fendre sous les bottes de l’inconnu. Sa grande cape claquait sous la pression magique, mais ses jambes restaient parfaitement droites. Il observa cette lumière violette avec une tristesse immense, et cette pitié blessa Adravan bien plus profondément que la peur.
« C'est donc de cette manière que tu utilise ce don... » murmura l'inconnu.
Adravan poussa encore plus fort. La Suprématie balaya toute la salle pour écraser les gardes, les conseillers et Joren. Caelan utilisait lui aussi sa Suprématie pour lutter contre cette aura mais il l'utilisa pour y résister. Tous les autres tombèrent à genoux autour de lui, vaincu par la magie. Le mystérieux voyageur et Caelan furent les seuls à rester debout.
D'un coup, la pression sur les épaules d’Adravan doubla d'un coup.
Quelque chose craqua violemment dans son bras. Il ravala un cri de douleur et retira sa main du sol, mais son corps s’affaissa encore plus bas. Son front n’était plus qu’à quelques centimètres de toucher le marbre froid.
« Arrêtez », supplia Caelan d'une voix tremblante. « Vous allez le tuer. »
Le voyageur porta ses yeux sur Caelan. Un silence absolu tomba sur la pièce. Pendant plusieurs secondes, l'inconnu resta figé, visiblement déchiré par un conflit intérieur.
Adravan cracha le sang qui noyait sa gorge et rassembla les dernières miettes de son souffle. Son corps était brisé, mais il lui restait l'arrogance de sa Couronne.
« Si vous osez me toucher, » siffla-t-il. « Mon père vous traquera jusqu'à la fin de vos jours. Il brûlera toutes les maisons qui vous auront abrité et il effacera votre nom de l'histoire. »
Mais le voyageur ne cilla pas.
« Même dans cette position, vous menacez la vie des autres pour sauver la vôtre. »
« C’est comme ça qu’un royaume survit. »
« Dans ce cas, laissez-moi vous ouvrir les yeux sur une autre méthode. »
La lumière violette se retourna brutalement contre Adravan. Elle s'engouffra dans sa poitrine, remonta le long de sa gorge et lui arracha un hurlement de douleur qu’il ne put retenir. La salle d’audience commença à se déformer autour de lui. Les grandes colonnes s’allongèrent comme des ombres, les visages des nobles se mélangèrent dans un flou nauséeux et le marbre au sol devint noir.
Au milieu du chaos, la voix du voyageur resta parfaitement claire.
« Vous allez vivre dans votre chair ce que coûtent vos ordres à ceux que vous jugez remplaçables. Vous recevrez leurs réflexes, leurs souffrances et une partie de leurs souvenirs pour enfin les comprendre. »
Adravan chercha Caelan du regard. Il aperçut son frère à travers des silhouettes qui se dissolvaient déjà, le visage complètement déformé par la panique. Joren, lui, se tenait près des portes, figé par le choc.
« Je suis l’héritier du trône de Manerion ! » hurla Adravan de toutes ses forces.
« Plus là où je vous envoie. »
Et le palais disparut.
...
...
Quand il reprit conscience, une vague d’eau salée s'engouffra dans sa bouche, le vent lui fouettait le visage et le sol n'arrêtait pas de tanguer sous ses pieds. Adravan ouvrit les yeux au milieu d'un vacarme de cris terrifiés.
Une énorme masse noire venait de s’élever derrière lui.
Ce qu’il prit d’abord pour un mât de bateau se courba soudainement. C'était recouvert de ventouses assez larges pour broyer des remparts de château, un peu plus loin dans l'obscurité, d’autres tentacules monstrueux étaient déjà sur le bateau. L’un d’eux se resserra violemment autour de la coque, et le bois se brisa sous la pression.
« Joren ! » hurla quelqu’un dans son dos. « Bouge-toi, putain ! »
Adravan baissa les yeux vers ses propres mains. Elles étaient épaisses, rugueuses et couvertes de vieilles cicatrices. C'étaient les mains d'un homme qui avait mené une vie rude, bien loin du confort et de l'éducation noble qu'il avait toujours connus.