Chapitre 29
Chapitre 29
Ils étaient parti depuis dix minutes lorsqu’Adravan se releva de la poussière.
Mara reposait toujours devant lui, le visage étonnamment paisible, le corps percé de part en part au niveau du torse.
Elen avait posé la tête de sa mère sur ses genoux. Elle ne pleurait plus, son visage ressemblait à un masque de suie strié de larmes sèches, ses cheveux roussis sur un côté, elle a était la seule enfant de Joren a avoir été blessé par la boule de feu. Elle gardait un bras protecteur autour de Nella et repoussait fermement Nilo chaque fois qu'il tentait de toucher le corps calciné.
« Nella, Je vais la déplacer. » dit Adravan, la voix éteinte.
Elen leva des yeux vides vers lui. « Pourquoi ? »
« Le feu risque de revenir jusqu’ici si le vent tourne. »
« Non ne t'inquiète pas, le vent va pas souffler vers nous. »
Elle avait douze ans, et l'innocence d'une enfant persuadée que le monde obéissait encore à sa volonté. Sur une gamine couverte de cendres tenant le cadavre de sa mère, cette... obstination lui brisa ce qu'il lui restait de cœur.
Adravan s’agenouilla lourdement, ignorant le craquement de ses plaies qui se rouvraient. « Nous allons l’emmener en hauteur. Tu resteras avec elle. Je ne te demande pas de la quitter. »
Elen regarda Adravan puis chercha Barek du regard par-dessus l'épaule du prince. « Tu le promets ? »
« Je te le jure, » répondit-t-il d'une voix brisée. « On la porte ensemble. »
Ce fut cette promesse-là, et non celle d'Adravan, qui fit plier la fillette.
Clark amena une porte calcinée, arrachée de ses gonds. Ils y déposèrent Mara et recouvrirent l'horreur de la blessure avec le lourd manteau de Barek. Nilo voulut aider à soulever le brancard de fortune, mais ses bras tremblaient trop. Frank glissa doucement un vêtement à Nilo à roulé en boule sous la tête de sa mère, pour lui donner l'illusion d'être utile. Nella trottinait derrière la civière, tirant la manche d'Adravan pour lui demander inlassablement pourquoi maman ne portait plus ses chaussures. Personne ne trouva la force de lui répondre.
Ils s'installèrent sur la colline rocheuse, là où les flammes n'avaient pas de prise. Les autres survivants y avaient tendu des voiles et autres tissus de fortune, sous cette tente improvisée, Isle-Basse était en souffrance. Une femme hurlait et gémissait en maintenant un linge humide sur le visage cloqué de son mari, à côté d'elle, cinq mètres plus loin, deux frères relayaient leurs poids pour écraser l'artère fémorale sectionnée d'un enfant. Un vieillard aveugle appelait sa fille, incapable de voir qu'elle gisait en morceaux trois mètres plus loin.
L’absence de Sava était un gouffre. Les habitants d'Isle-Basse harcelé toujours cette dame, elle était la seule médecin de la ville, et depuis l'arrivée de Orik, elle avait même pas assez de temps pour s'occuper de Adravan. Parmi les autres habitants personne ne savait s'il fallait amputer une jambe broyée, percer une brûlure ou laisser quelqu'un s'éteindre en paix.
Adravan passa d'un blessé à l'autre. Il puisa dans les souvenirs des médecins militaires du palais. Il sut garroter une hémorragie, réaligner un os puis mettre une atelle, basculer la tête d'un inconscient pour qu'il ne s'étouffe pas dans son sang. Mais la science ne réparait pas les poumons grillés par la magie d'un mage, un pêcheur agonisa alors qu'il était sous ses mains mais il ne savait pas comment faire une baume anti-brûlure, il persista pourtant a cherchait vainement dans sa mémoire.
Adravan resta figé, les mains rougies, accroupi près du cadavre. « Joren ! » hurla Barek à travers la fumée. « L'entrepôt prend feu ! On a besoin de toi ! »
Le prince sortit de sa torpeur, se releva et courra vers lui, il devait bouger, la culpabilité attendra son tour.
Une chaîne humaine s'était improvisée entre l'unique puits et le port. Clark hurlait des ordres pour arroser les toits. Frank et trois marins jetaient des seaux de sable sur les réserves d'huile qui bouillonnaient. Lorsque le vent tourna brusquement, menaçant le quartier nord, Adravan ordonna d'abattre deux maisons intactes pour créer un coupe-feu.
Le propriétaire de l'une d'elles, un vieux charpentier, lui barra la route avec sa hache. « Mes outils sont là-dedans ! C'est toute ma vie ! »
« Si le toit s'enflamme, tout le nord brûle ! » insista Adravan.
« Ne casse pas ma maison, Joren ! »
Adravan regarda le vieil homme, il n'avait pas le temps pour ces bétises, sois il force le passage et assome l'homme sois il trouve une autre solution, rapidement.
« Putain ! Clark prépare les cordes de traction, » dit-il d'une voix remplit de contradiction.
« Nous avons trois minutes. Nous sortons tout ce qu'on peut porter, puis nous la mettons à terre. »
Ils plongèrent dans la maison, arrachèrent une caisse d’outils, deux lourds marteaux et des toiles avant que la fumée ne les chasse en toussant. Le vieux charpentier pleura, mais ce fut lui qui donna le premier coup de hache sur le pilier porteur de sa propre maison.
À la tombée de la nuit, le dernier brasier fut étouffé sous les cendres.
Isle-Basse n'était plus qu'un cadavre fumant. Dix-sept maisons disparu dans les flammes. Trois barques, prises au piège de l'entrepôt, étaient des tas de braises inutilisables. Les précieuses réserves de l'hiver, le sel et le poisson, étaient soit cuites, soit polluées par l'eau boueuse du puits. L’infirmerie avait tous simplement était vaporisée avec Orik à l'intérieur.
Ils durent dégager les poutres avec un effet de levier pour retrouver des os qui pourraient être ceux de Orik, ils ne trouvèrent des ossements noircis par le feu. Ceux d'Orik, identifiables à la jambe manquante, avait d'autres os blotti contre lui, un second squelette.
Adravan resta figé, le souffle court. Son esprit mit quelques secondes à reconstituer les derniers instants, mais lorsque la cruauté de la scène s'imposa à lui, sa gorge se broya d'un coup sec. Sava n'avait pas été surprise par l'explosion. La porte n'était qu'à quelques enjambées ; elle aurait largement eu le temps de sauver sa vie.
Elle avait délibérément fait demi-tour. Elle avait choisi de revenir vers Orik, incapable de s'enfuir seul sur sa jambe amputé.
Le prince ne saurait jamais si elle avait espéré, dans un ultime élan désespéré, réussir à le traîner vers la sortie, ou si elle s'était simplement agenouillée contre lui pour lui épargner la terreur de mourir seul. Face à ces deux corps littéralement fondus l'un dans l'autre par la fournaise, la question n'avait plus aucun sens. Il ne restait que les cendres, et la violence indicible de cet amour.
Cenn fut remonté du fossé de drainage peu après. Nilo regarda les hommes autour du cadavre à moitié annihilé. « Il a essayé de nous sauvez, » murmura le garçon.
Adravan s'accroupit derrière lui, la main posée sur sa petite épaule tremblante. « Je sais. »
« Il savait qu’il allait mourir s'il se mettez pas à l'abri ? »
« Il n'as pas pensez aussi loin, il savait que vous risquiez de mourir et il a tous fait pour essayez de vous sauvez. »
Nilo s'essuya vigoureusement le nez sur sa manche couverte de suie. « Ça veut dire qu’il n’a pas eu peur ? »
La question transperça Adravan. Il revit Lio, fauché sur le pont, son visage tétanisé par la peur. Il repensa à ces soldats dont il orchestrait la mort sur des cartes dans la guerre contre les autres royaumes. L'héroïsme n'était souvent qu'une pure terreur surmontée par l'amour. « Non, » murmura le prince. « Ça veut dire qu’il l’a fait malgré la peur. »
Ils couchèrent les morts frais près des pierres levées pour l'équipage du Morne-Vent. Les draps blancs manquèrent avant la fin.
Barek retrouva Adravan devant la carcasse de la maison de Sava. « La copie du registre. Tu as dit que c'était sous son four. » Le double fond avait éclaté sous la chaleur. Il fouilla les cendres brûlantes avec un tisonnier, piochant finalement un fragment de cuir noir qui se désagrégea entre ses doigts calleux. « Pell a sauvé sa peau. Cette copie est morte. S'il te plaît, Joren, dis-moi qu'il en reste une. »
Adravan tourna la tête vers la maison de Mara. Un pan de toit avait noirci, mais les voisins avaient étouffé le feu avant que la charpente ne cède. « L’original est dans le coffre à sel. Les anciens ont la dernière copie, cachée au nord. »
« Tu en es sûr ? »
« Oui... Mara refusait de tout miser sur une seule cachette. » Barek lâcha le tisonnier. « Elle avait raison. »
« Oui, » répondit Adravan, le mot le blessant non pas dans son orgueil mais plutôt dans son cœur.
Le registre de Varek attendait, intact, enveloppé dans ses toiles cirées au fond du coffre de salaison. La chaleur avait fait suinter la cire, mais les pages n'avaient pas roussi. À la lueur d'une lanterne, Adravan recompta les sceaux. Holt, Venn, Pell, Ronce, les commanditaires de la capitale, les usines royales de cordages. Le rapport mensonger d'Ostel Var concernant un "accident tragique" ne suffirait pas à enterrer cette comptabilité macabre.
Il referma le registre noir avec un claquement sec. « Demain, les copies partent vers les deux villages côtiers voisins. »
« On doit trouver de quoi bouffer et un toit en priorité. » gronda Barek.
« Justement. Si Pell revient avec l'armée avant que les preuves n'inondent la côte, ils raseront ce qu'Ostel a épargné. »
Barek plissa les yeux, observant le pêcheur à la lueur tremblante de la lampe. « Tu claques des dents, Joren. »
« J’ai senti trop de fumée, j'ai les pomons en feu. »
« Non non non, t'as l'air vraiment mal là, c'est pas que tes poumons. » Barek observa le corps de Joren.
Adravan voulut nier, mais un frisson convulsif le secoua. Sa chemise collait curieusement à son flanc gauche. Lorsqu'il souleva le tissu, une odeur douceâtre et putride emplit l'air confiné. Les points de Cenn n'avaient pas tenu le choc de la journée. La blessure du poignard de Varek était écarlate, gonflée d'infection, suintant un pus sombre, ce n'était pas normal, ce matin ce n'était pas comme ça.
« Assieds-toi, » ordonna Barek
« Il faut compter ce qu'il reste de nourriture. »
« Clark le fait. Frank gère les abris. Le village ne va pas crever si tu pose ton cul cinq minutes. »
Adravan s'effondra contre le bois du coffre, détestant le soulagement immense que cette phrase lui procura. Barek nettoya la plaie avec de l'eau claire, retenant un juron. Autour de la morsure de l'arme, la peau était marbrée de violet.
Soudain, une ligne lumineuse d'un améthyste pur pulsa sous les chairs infectées. La lueur fila sous la peau d'Adravan comme un ver de lumière. La douleur fulgurante disparut légèrement, remplacée par une douce fraîcheur. La fièvre recula, rendant au prince une acuité visuelle parfaite. Puis, la lueur s'éteignit aussi vite qu'elle était apparue. La plaie resta béante, mais moins pourri.
« T'as vu ça ? » murmura Barek, les yeux exorbités. Adravan rabattit sa chemise précipitamment. « La flamme de la lampe a vacillé. »
« La lampe est derrière mon dos ! »
'Cette lueur violette... c'est la Suprématie ?'
'La magie de mon sang, l'héritage des rois... réduite à combattre la pourriture juste pour m'offrir un jour de sursis...'
Barek n'insista pas, mais le doute s'installa profondément dans son regard. Les cris de distribution de la nourriture mirent fin à l'interrogatoire.
Le souper des survivants se tint sur la colline. Du poisson fumé sauvé des eaux, du pain rassis, et tout ce que les maisons épargnées avaient pu offrir. La misère partagée. Elen s’assit en tailleur entre Nilo et Nella. Elle divisa silencieusement son propre poisson en trois portions égales sans même en goûter un flocon. Lorsque Frank posa un bol supplémentaire devant elle, Elen la glissa doucement vers la place vide à sa droite.
« Elle a sauté le petit-déjeuner ce matin, » chuchota Nilo en fixant l'écuelle. « Elle aura très faim quand elle rentrera. »
Elen ferma les yeux, les lèvres tremblantes.
Nella tira sur la manche d'Adravan. « Elle rentre quand maman, Papa ? »
Le silence s'abattit sur le groupe. Les adultes, soudain très intéressés par le fond de leurs écuelles ou par les étoiles, tous détournèrent leur regard emplit de tristesse.
Adravan s'assit face aux trois gosses. Il avait ordonné des exécutions capitales. Il avait condamné des provinces rebelles à la famine. Il avait motivé ses armées depuis un balcon d'or, sans jamais chercher ses mots. Face à ces orphelins, il n'avait rien. Aucune rhétorique ne pouvait adoucir ce massacre. « Elle ne reviendra pas, Nella, » dit-il, la voix dénuée de tout mensonge.
Nella fronça ses petits sourcils, cherchant la faille. « Même demain matin ? »
« Même demain. »
La fillette fixa la part de poisson vide. Nilo attira l'écuelle de sa mère vers lui, les épaules secouées de sanglots muets, sans y toucher. Elen passa un bras protecteur autour de chacun d'eux. Elle se tenait si droite qu'elle semblait sur le point de se briser. Elle venait, à douze ans, de s'arroger le rôle de mère de sustitution.
Adravan comprit tout le poids qui s'abattait sur elle. « Tu n’as pas à porter tout ça ce soir, Elen, » murmura-t-il.
« Si je ne le fais pas, qui le fera ? » Elle ne se plaignait même pas, ça se voyait à son regard qu'elle pensait sincèrement avoir l'obligation de devenir la nouvelle "Mère".
Pour la première fois depuis son enfance, la réponse à la question de l'autorité n'était pas "Moi", il ne pouvait pas dire ça alors que tous le monde ici présent sait que Mara est mort à cause de lui... Non, il ne pouvait pas pensez à sa maintenant.
« Nous, » répondit-il. « Tous ceux qui sont vivants ici. » Adravan balaya la colline du regard, Clark bandait le bras d'un blessé, Barek distribuait de l'eau avant de s'assoir manger et Frank portait un vieillard vers un abri. Elen le sonda du regard, méfiante, mais finit par avaler une bouchée que Nilo lui tendit.
Cette nuit-là, sous la toile fouettée par les vents, les trois enfants s'endormirent entremêlés, serrés contre le flanc valide d'Adravan. Personne ne voulait rentrer à la maison, une maison sans mère... une maison sans femme... Nella ne lâcha pas sa manche de la nuit, Nilo lui, est directement tombé dans les bras de Morphée, en revanche Elen, elle, refusa longtemps de fermer les yeux, elle monta la garde une bonne partie de la nui, terrorisée à l'idée que le sommeil ou le mage ne lui vole un autre membre de sa famille.
La fièvre d'Adravan remonta vers quatre heures du matin. Une lueur violette flamboie à nouveau sous sa peau mais clignota quelque secondes plus tard, vacillant comme les braises d'une flamme, la Suprématie fit taire la douleur lentement, et disparut après plusieurs minutes.
Il comprit alors, avec une certitude immense, que son temps était compté. Il ne pourrait pas micro-gérer Isle-Basse indéfiniment. Il ne pourrait pas élever Nella, Nilo et Elen. Il ne pourrait pas détruire la corruption de Manerion. Il ne pourrait pas tuer Orik. Il ne pourrait pas voir son frère, Caelan, une dernière fois...
...
...
Adravan pleura.