Chapitre 28
Chapitre 28
« Pourquoi diable repartons-nous les mains vides ? »
Sur le pont inférieur, Odran Pell se figea, le formulaire de suspension froissé dans le poing. Le contrôleur qui terrorisait Isle-Basse quelques secondes plus tôt retrouva instantanément sa personnalité faible face aux mages.
« Une contestation a été déposée selon les procédures prévues, seigneur Var, » balbutia Pell. « Les documents présentés prouvent une fraude dans l’évaluation initiale. La saisie est suspendue pour sept jours. »
Ostel s'accouda au bastingage en bois précieux, dominant la scène. « À cause de qui ? » Pell hésita, puis pointa un doigt tremblant vers Adravan.
Le regard du mage scruta Adravan, il regarda les vêtements misérables de Joren, son visage couturé de plaies fraîches, ses épaules voûtées et son tain pâle.
Il ne vit qu'un insecte.
« Cet homme ? »
« Il connaissait le code portuaire, il a réu- »
« Un pêcheur probablement illettré vous a humilié avec vos propres formulaires. C'est pitoyable. »
Les soldats firent mine de regarder ailleurs, Pell d'un autre côté se redressa, piqué au vif. « La suspension est légale, seigneur Var. Je reviendrais avec un ordre supérieur. »
« Je ne vous ai pas demandé si votre humiliation était légale. »
Le sergent intervint, raide comme la justice. « Les bateaux vont resté au port et Monsieur Pell a noté le nom de ce Joren sur la liste noire. La mission est terminée. »
Ostel tourna la tête vers lui, affichant un dédain pour le sergent. « Vous voyagez sur le même bateau que moi depuis Selbre, sergent » dit-t-il avec un dédain évident dans sa voix, « et vous n’avez toujours pas compris que votre avis m'importait moins que la poussière sous mes bottes. C’est fascinant de stupidité. » Le militaire garda son regard calme sur Ostel, mais intérieurement il ne cessa de ravaler sa fierté, il était quelqu'un d'assez important pour qu'Ostel ne puisse rien lui faire sans raison valable mais d'un autre côté... c'est le bon sens qu'on ne répliquait pas à un sorcier et il ne pouvait pas pousser le bouchon trop loin.
Depuis le quai, Adravan analysait la situation avec une horreur grandissante. Ostel n'était pas là pour superviser Pell. Il n'avait pas été dépêché par la capitale. Il utilisait le navire comme moyen de déplacement privé ce qui veut dire qu'il n'était pas limité dans ces actions par la royauté, le pire des hasards venait de déposer un énorme problème sur Isle-Basse.
Pourtant, Ostel n'était rien au palais. Il croupissait au bas du registre officiel de Malerion. Un mage à peine capable comparé aux autres, capable uniquement d'utiliser la magie de feu. Adravan se souvenait d'avoir ricané en jetant sa énième demande d'affectation à la Garde Royale au feu. Mais ici, face à des cabanes de bois et des citoyens lambda, un mage médiocre était un dieu de la destruction.
« Remontez l’ancre, » ordonna sèchement Pell pour clore l'incident. Ostel leva un doigt. Les chaînes s'arrêtèrent dans un hurlement de métal torturé.
« Non. »
« Seigneur Var, » grinça Pell en baissant la voix. « Le fiscal m'appartient. »
« Plus maintenant. » Ostel flatta la grosse pierre rouge qui pendait à son cou. « Vous avez laissé ces mendiants vous humilier devant moi. Si nous repartons la queue entre les jambes, tout l'Ouest se mettra à cracher des articles disant que je me fais marcher dessus. »
« Il ne le feront pas, j'ai une nouvelle qui submergera tous les articles du mois, de plus une seconde visite est prévu, tous ici seront châtiés. » plaida le contrôleur.
« Dans sept jours. La honte n'attend pas sept jours... Mais tu as raison, c'est vrai que personne ne va parler de ce manque de respect, ils auront tous un sujet bien plus important à parler. »
Ostel eut un rictus qui glaça le sang d'Adravan. « Je vais purger votre incompétence. Nous dirons qu’un accident tragique s'est déclaré sur le quai pendant notre manœuvre. Un monstre aquatique est venu attaqué Isle-Basse... Le genre de drame inévitable quand on vit dans une ville côtière pourrie. »
Le sergent blêmit. « Il y a des enfants sur la pla-»
« Alors les survivants retiendront la leçon plus rapidement la prochaine fois. »
La pierre rouge dans le collier de Ostel s'embrasa. Le cerveau d'Adravan s'activa à la vitesse de l'éclair, Ostel avait plusieurs défaut majeurs, l'un d'eux est qu'il annonçait l'incantation dans son cristal bien avant de pouvoir libérer l'énergie. Au palais, c'était une faille risible. À Isle-Basse, ces cinq secondes ne servait qu'à faire monter la peur dans le cerveau du Prince.
« À terre ! » hurla Adravan de toutes ses forces. « Couchez-vous ! »
Une sphère de flammes crépitantes apparut au-dessus du pont supérieur. Elle enfla démesurément, la taille d'une lampe, puis d'une meule, puis d'une maison entière. La chaleur radiait jusqu'au quai. L'eau de la baie se mit à faire des bulles.
Pell recula, horrifié. « Var, arrêtez ! J'ai signé le report, ils ont légaleme-»
« Votre papier prouvera que nous étions en paix quand le monstre a attaqué ! » coupa Ostel, le mage tendit le bras vers le village et la sphère de feu rugit puis une fois qu'elle a pris la taille de deux maisons côte à côte, elle se reconpacta.
À mesure qu'elle condensait son énergie destructrice, l'orbe mua. Le rouge cramoisi vira à un orange fiévreux, puis à un jaune aveuglant. Lorsqu'elle se réduisit finalement à une masse d'énergie pure, lourde et frémissante, de la taille d'une vache, son cœur s'embrasa d'un blanc absolu.
Adravan plongea, projetant Mara derrière le lourd muret de pierre du mémorial. Barek écrasa Elen au sol de tout son poids. Des cris déchirèrent l'air. Seuls Nilo et Nella restèrent figés au milieu de la place, Adravan vit les enfants et s'en voulat à en mourir, il vit leur regard tétanisés par l'ampleur du soleil de la mort qui avançait vers Isle-Basse.
à ce moment-là, Cenn sortit de nulle part, il se rua à une vitesse digne d'une bête, il sortit hors de son abri, traversant les obstacles les uns après les autres, il se dirigea vers les enfants à toute vitesse, mais il était encore loin.
Au même moment, Ostel vit l'homme courir et eux un léger rictus, il ralentit exprès la vitesse de la boule de feu et alors que Cenn était à une petite dizaine de mètres des enfants, protéger par rien, Ostel lança un sort de bouclier autour des enfants.
Puis l’impact de la boule de feu pulvérisa la réalité, le son même fut vaporisé.
Le sol se souleva comme si une éruption volcanique avait eux lieu. Adravan sentit le souffle brûlant lui arracher la peau du dos, tandis que son visage écrasait la boue. Des poutres enflammées, des éclats de roche et du verre en fusion sifflèrent au-dessus de sa tête. Il haleta, mais l'air n'était plus que des cendres incandescentes, il sentit l'intérieur de sa gorge cuir à chaque respiration qu'il prenait, pourtant à cette instant, il ne pouvait pensez qu'à Cenn, ces enfants, Barek, Mara et les autres.
Quand il rouvrit les yeux, la moitié d'Isle-Basse n'était qu'un cratère hurlant.
L'infirmerie de fortune de Sava avait été oblitérée. Il ne restait qu'un squelette de poutres calcinées qui s'effondra sur lui-même, enterrant Orik et Sava sous un linceul de braises, enflammant les réserves d'alcool dans une seconde explosion. Trois maisons n'avaient plus de façade, plus de fondation et n'était plus qu'un terrain noir et rouge de chaleur. Un père hagard sortit des décombres d'un autre maison un peu moin touché, avant qu'un mur de la maison ne l'écrase.
« Nilo ! Nella ! » hurla Mara en s'arrachant des bras d'Adravan.
Le prince se redressa, titubant, la vision troublée de sang. Il repéra les enfants au fond du fossé de drainage, il ne sait pas comment ils sont arrivés là mais ils vont bien, en revanche, Cenn...
Cenn avait la moitié du bas totalement disparu, il c'était protégé derrière le bouclier du mage mais il n'a pas pu les rejoindre a temps pour mettre son corps entier à l'abri. Nilo secouait la manche du cadavre de Cenn en pleurant, de son côté Nella, blanche comme une feuille, répétait machinalement qu'il devait se réveiller.
Adravan s'agenouilla en grimaçant de douleur et plaqua deux doigts sur le cou de Cenn, un geste inutile mais il devait s'en assuré, il n'avait pas de pouls. Rien. « Papa... aide-le, » supplia Nilo, le prince chercha une manière de les réconforté mais rien ne vint. « Sors ta sœur de là, » ordonna-t-il d'une voix sèche. « Maintenant. » Les enfants obéirent à la voix de leur père.
Barek apparut, couvert de suie et boitant bas. Il vit le corps de Cenn, ferma les yeux un dixième de seconde, puis se tourna vers l'apocalypse. « Clark ! » rugit-t-il. « Les valides avec moi ! Coupez la propagation vers le nord ! Frank, rassemble les blessés sur la plage ! »
« Pas d'eau sur l'huile ! » ajouta Adravan. « Du sable ! Abattez les toits enflammés avant que le vent ne tourne ! »
L'urgence figea les larmes. L'instinct de survie reprenait ses droits. Adravan leva les yeux vers le bateau. Ostel contemplait son œuvre avec la moue satisfaite d'un artiste ayant corrigé une rature. Le sergent, livide, gardait la main sur la garde de son épée, mais le mage s'était entouré d'une barrière d'énergie invisible. Pell semblait incapable de respirer, le formulaire administratif tremblant dans sa main.
La victoire politique d'Adravan était absolue. La procédure était respectée. Mais Orik, Sava et Cenn avaient été vaporisés.
« Lâche ! » rugit le prince de toutes ses forces. Ostel daigna baisser les yeux.
Mara l'agrippa violemment par la chemise. Du sang coulait d'une estafilade sur son front. « Joren, tais-toi ! Il va recommencer ! » Adravan s'en moquait. Sa rage l'aveugla et hurla dans ses veines. « Vous êtes la dernière des fiantes du registre de Manerion ! » cracha-t-il. « Il vous faut des cabanes en bois et des gosses désarmés pour vous sentir puissant ! »
Le visage d'Ostel se décomposa. C'était la faille que le prince avait exploitée jadis : Ostel tolérait la cruauté, mais pas qu'on rappelle sa médiocrité. « Arrête... » supplia Mara en tirant sur lui. Toute sa vie, la Couronne avait exigé le silence. Aucun mage de seconde zone n'aurait osé soutenir le regard d'Adravan Valence. Mais dans ce corps paysan, sa fureur royale n'avait aucun poids. Elle n'était qu'une cible de plus.
« Pell avait reculé ! » hurla Adravan, ignorant Mara. « Vous massacrez vos propres sujets parce qu'un gueux vous a rappelé que vous n'êtes même pas assez important pour modifier un formulaire ! »
La pierre d'Ostel rougeoya brutalement. Cette fois, il n'y a eu aucune incantation le sort devait être faible. Il traça un arc de cercle fulgurant dans les airs. Un rayon de lumière pure transperça la baie.
Mara eut un hoquet sec. Ses doigts se crispèrent douloureusement sur la chemise d'Adravan. Puis, la force la quitta instantanément. Une effroyable tache noire et fumante apparut sous ses côtes. Adravan la rattrapa au vol avant que son crâne ne frappe les pavés. « Mara ? »
Ses yeux se figèrent de terreur. Elle chercha désespérément à respirer mais l'air fuyait directement de ses poumons troués. Son regard s'accrocha à Adravan, dériva vers ses enfants terrifiés derrière lui, puis se fixa sur Elen. Une fraction de seconde plus tard, la lumière s'éteignit de ses yeux.
Elen hurla à s'en déchirer les cordes vocales et s'effondra sur le cadavre. Nilo lâcha Nella pour se jeter sur le corps de sa mère. La petite fille, le visage couvert de cendres, resta debout, incapable de traiter le fait que sa mère rejoignait Cenn dans la mort. Adravan pressa frénétiquement sa paume contre le trou brûlant, ignorant la chair calcinée. Le cœur de Mara ne battait plus.
« Elle est morte ? » demanda Nilo d'une toute petite voix. Adravan ne trouva pas la force de mentir. Il tourna lentement son regard et confirma avec ses yeux, Nilo éclata en sanglots instantanément.
Sur le navire, l'équipage reculait avec horreur. Le sergent faillit dégainer, mesurant la fine barrière du mage. Pell plia le rapport de suspension, pitoyable tentative pour fuir l'enfer auquel il assistait. Ostel amplifia de nouveau sa voix, lisse et implacable. « Si ce pêcheur prononce une seule syllabe de plus, je vaporise les survivants sur cette place. » Une nouvelle lueur dansa au creux de sa paume.
Une haine incandescente dévora Adravan. Il était le prince ! Il était la Suprématie ! Ce misérable aurait dû ramper et s'égorger lui-même pour implorer son pardon ! Il ferma les yeux, chercha la magie de son sang royal, exigea la destruction de ce mage de pacotille, et il crut un instant voir quelque lueur violet clair briller derrière lui, mais quand il tourna la tête pour voir... il n'y avait rien.
La Suprématie de Manerion ne répondit pas à Joren. L'héritier du royaume n'était qu'un pêcheur minable, agenouillé dans la poussière, tenant le cadavre de la femme d'un autre, avec trois orphelins hurlants derrière lui et un village en cendres. Barek s'approcha, la moitié du visage couverte de suie. Il posa sa grosse main sur l'épaule d'Elen, et fixa Adravan d'un regard lourd. Il ne lui demanda pas de se calmer. Son regard disait ce que les pauvres savaient depuis des millénaires.
Le puissant tue.
Et toi, tu te tais.
Adravan baissa les yeux vers le visage figé de Mara. Et le prince de Manerion courba l'échine devant un sous-mage. Il se tut.
Ostel laissa couler cinq longues secondes, s'enivrant de cette soumission absolue. La flamme dans sa main s'éteignit. « Voilà qui est mieux. » Il se tourna vers le contrôleur tremblant. « Pell. Votre rapport décrira un accident malheureux. Une... sirène ? Oui, une sirène est venue au port et a envoûté les citoyens. Je les ai libérés, vous écrirez ce que je viens de dire. »
« Oui, seigneur Var. » balbutia Pell.
Ses yeux glissèrent vers Isle-Basse, balayant les survivants couverts de cendres et le brasier hurlant qui dévorait la moitié du village. Un vertige glaçant s'empara de lui. Ce désastre absolu, ce massacre qui venait de vaporiser des vies et des maisons en un battement de cils, était l'œuvre d'une magie classée tout en bas de l'échelle du palais.
Ostel Var n'était que la lie du registre royal, un sorcier dont les courtisans se moquaient à voix basse quand il n'était pas là.
Une pensée terrifiante s'insinua alors dans l'esprit de Pell, paralysant son souffle, ses yeux toujours braqué sur Isle-Basse. Il repensa aux rumeurs de la capitale, au Prince de Manerion, Adravan Valence, craint et réputé pour être le mage le plus puissant du royaume, surpassé uniquement par le Roi lui-même.
Si le dernier des incapables pouvait déchaîner un tel enfer d'un simple revers de main... quelle puissance apocalyptique reposait entre les mains de ceux qui siégeaient au sommet du monde ?
L’ancre fut arrachée des fonds marins. Le bateau royal tourna vers le large, emportant le mage et les soldats écœurés.
Sur le quai ravagé, Clark et Frank organisaient la lutte contre le feu. Barek répartissait les survivants en groupes. Elen enserrait Nilo et Nella dans ses bras, tentant de masquer le cadavre de leur mère, secouée de sanglots incontrôlables.
Adravan resta à genoux, les mains pleines de sang et des cendres de Mara. Il avait joué le jeu de l'administration, il c'était protégé avec les lois, il avait aussi sauvé les barques de pêche. La victoire était totale de ce point de vue... Pourtant il avait suffi de soixante secondes à un mage inférieur pour lui enseigner la véritable valeur du droit et de la loi face à la force brute.
Adravan leva les yeux vers le bateau, les yeux pleins de colère, il ne dit rien, il ne fit rien... mais son coeur n'avait pas besoin de mot ni d'action pour comprendre les intentions du Prince... Il venait de se forger un nouveau devoir dans son coeur, un devoir non pas imposé par naissance mais un devoir plus proche et personnel de son être.
'Manerion est corrompu et mon devoir est d'y remédier.'