Chapitre 27
Chapitre 27
Le bateau entra lentement dans la baie.
Depuis la petite place devant le port, Adravan observa la voile grise dépasser la ligne des toits. Une couronne blanche, flanquée de trois traits verticaux : le service des contrôles portuaires. Il connaissait ce pavillon par cœur. C'était lui qui en avait approuvé le dessin, fixant la taille de l'emblème et jusqu'à la hauteur réglementaire de ces trois traits.
« Est-ce qu'Orik va bien ? » demanda-t-il, la voix entrainée par une nouvelle quinte de toux qu'il tenta de ravaler. « Il guéris bien, 'fin aussi bien que possible. », gronda Barek. Son épaule mutilée était fermement sanglée contre sa poitrine. « Mais il montre des signes qu'il va bientôt se réveillé. »
Près de lui, Mara referma d'un coup sec les volets de la cabane. « T'as mis où le registre ? » demanda-t-elle.
« L’original reste dans le double fond », décida Adravan en rassemblant les feuilles contenant toutes les informations récoltés. « Cache les copies ailleurs. »
« Sava a une cavité sous son four. Personne n’y chercherait du papier. »
Adravan acquiesça. Elle connaissait les recoins de cette île bien mieux que lui. Il avait pas besoin d'être derrière Mara. « Confie-lui également les relevés des paiements. Si les soldats fouillent la maison, ils doivent trouver une famille noyée sous les dettes, rien d'autre. »
Barek observa les habitants qui sortaient des ruelles, les mâchoires serrées, crispés sur des couteaux à écailler, des gaffes et de vieux arcs. « Ils vont pas regarder Pell rafler leurs barques sans rien faire. »
« Ils vont devoir le faire pourtant. » trancha Adravan.
« Tu t'attends quand même pas à ce que des mots les fassent reculer ? »
« Si justement, n'oublie pas que ces soldats ne sont pas Varek, ce sont des soldats envoyés par la royauté... et la royauté est très à cheval sur les lois et réglementation, si je fais bien mon coup je devrais nous faire gagner un peu de temps sans qu'ils ne nous prennent rien » expliqua le prince, dominant en même temps un frisson de fièvre. « Par contre, une seule lame brandie lui donnera le droit d’arrêter tous le monde, de vider les maisons et d’appeler une garnison entière à l'aide pour noous "sanctionner". »
« Et s’il prend tout sans qu’on lève le petit doigt ? »
« Fais moi confiance, aujourd'hui ils ne prendront rien... ou presque rien en tous cas. »
Barek le jaugea du regard, l'œil plissé. « T'en connais des choses heinnn... » Le coup sur la tête de Joren était une excuse commode, mais chaque démonstration administrative tendait un peu plus la corde du mensonge. « Merci, c'est vrai que j'en sais des choses. » admit-il avec aplomb, il n'avait ni le temps ni l'envie de ce casser la tête sur ce sujet.
Mara glissa les copies de preuves sous son tablier. Adravan attrapa doucement son poignet avant qu'elle ne file.
« S’ils les trouvent... laisse-les prendre le papier, » murmura-t-il.
« T'es sûr ? Tu tiens beaucoup à ces preuves non ? »
« A l'original oui, mais même eux ne valent pas assez pour les payer avec ta vie. » Il soutint son regard écarquillé assez longtemps pour voir ses paumettes rougirent, puis dégagea sa main. « Essaie de te rappeler cette règle quand tu seras devant eux. »
Le bateau toucha le quai.
Douze soldats débarquèrent. Cuirasses éraflées, mais armes impeccables et bottes encore cirées malgré l'eau salée. Ils se déployèrent sans précipitation pour bloquer le quai. Le dernier homme à descendre ne portait pas d’armure. Son lourd manteau bleu marine était enduit de cire pour résister à l'eau. Il tenait un coffret de registres et s’appuyait sur une canne dont le pommeau d'argent formait une balance.
Adravan reconnut Odran Pell. Le contrôleur n’avait été convoqué que deux fois au palais de Manerion. Adravan se souvenait d'un petit homme obséquieux, courbant l'échine en jurant que les ports de l'Ouest absorberaient la hausse des impôts sans broncher. Ici, sur les pavés disjoints d'Isle-Basse, Pell marchait droit, gonflé d'importance.
Il s’arrêta devant le mémorial de galets. Les tombes fraîches ne lui arrachèrent qu'un agacement visible, comme si ces morts encombraient l'espace de son bureau. « Qui représente le village maintenant ? » nasilla-t-il.
Barek fit un pas. « Les anciens parlent pour Isle-Basse. »
« Je parlerai d’abord au capitaine Joren, » trancha Pell en ouvrant son dossier. « Responsable du Morne-Vent, dépositaire des avances royales et dernier commandant de l’expédition. »
Tous les regards de la place convergèrent vers Adravan. Barek murmura entre ses dents : « Ils commencent par toi, bonne chance avec ton plan. »
Adravan s’avança, le souffle court. Pell l'ignora presque, fixant son registre. « Comment vas votre navire ? Je ne le vois pas sur le pont ? »
« Il est perdu en mer. »
« Mmh... et la Vouivre des Profondeurs ? »
« Elle est toujours vivante. »
'Elle n'existe pas plutôt, mais si je dis ça, il pourrait faire tourner ma phrase comme de la lèse-majesté' en insinuant contredire la royauté'
« Vous avez gagnez quelque chose de cette expédition ? »
Un frémissement de colère parcourut la foule. Adravan repensa aux petits krakens hurlant dans les cages, et à leur mère démembrant le navire pour les récupérer.
« Nous avions des petits kraken mais nous avons du les rendre à la mer, » répondit-il.
La plume de Pell s’arrêta net. « Vous avez délibérément abandonné la seule chose précieuse de vôtre expédition. »
« Leur captivité provoquait une attaque sur notre navire. Les libérer était la seule façon de sauver l'équipage. »
« Ce n'est pas une raison suffisante pour revenir sans rien. »
Adravan baissa les yeux sur le formulaire administratif. Navire. Matériel. Spécimens. Marins valides. Pertes humaines. Chaque drame possédait une valeur marchande. Lio, mort broyé, n'était qu'une diminution d'actif. Le prince fut pris d'un double dégoût. Le premier est qu'un ministre compétent aurait au moins invalidés les pertes accidentelles si c'était pour une décision de survie. Mais en ce rappelant les marges du document, il comprit : Pell ne bâclait rien. Le formulaire, validé par la Couronne, lui ordonnait de procéder avec cette froideur mathématique.
Les soldats commencèrent à inventorier le désastre. Ils mesurèrent les maigres tas de poissons, chiffrèrent les barques pourries. L’un d’eux demanda à une veuve combien de bras valides lui restaient. Elle pleura en désignant la pierre fraîche de son mari. Le soldat nota le zéro sans un mot. « Ils font exactement ce qu’on leur a appris, » souffla Adravan, écoeuré par sa propre bureaucratie. Barek l’entendit. « Tu t’attendais à quoi ? »
'À des incapables', songea le prince.
C'aurait été une situation beaucoup plus confortable.
Pell déroula enfin un parchemin lourd. « Par décision de la Couronne, Isle-Basse est tenue responsable de l’échec de la chasse et de l’abandon des ressources royales. Les biens maritimes, les réserves alimentaires et les revenus futurs du village seront saisis jusqu’au remboursement complet des avantages donnés précedemment par la couronne. » Il exhiba le document. Au bas de la page, le sceau violet clair, proche du rose. Le sceau personnel d’Adravan Valence.
Le monde sembla vaciller. Adravan se revit dans l'opulence de sa salle d'audience, affirmant avec une arrogance glaciale qu'un gueux obéissait toujours quand on menaçait sa famille. Sous le sceau, la phrase assassine qu'il avait lui-même dictée : Aucune charge familiale ni perte humaine ne saurait suspendre l’accomplissement d’un devoir dû à la Couronne. Il avait voulu verrouiller toutes les échappatoires. Il avait parfaitement réussi.
Il arracha presque le parchemin des mains de Pell et le scruta. Il chercha une faille, une erreur de date, une signature manquante. Rien. L’ordre était juridiquement blindé. Et monstrueux.
« Joren ? » gronda doucement Barek. Le colosse le regardait intensément. Il venait de comprendre que Joren reconnaissait cette phraséologie, que le tyran de la capitale ne bluffait pas. « C’est exactement ce qu’il a décidé ? »
« Oui, » répondit Adravan, la gorge serrée. « à la ligne prêt. »
Déchirer le document n'aurait servi à rien, à part détruire la preuve dont les victimes avaient besoin pour se défendre.
Pell récupéra le parchemin. « Commencez le chargement. » Des paniers de nourriture passèrent vers le quai. Les soldats peignirent la couronne à la chaux sur les barques. Mara revint se fondre dans la foule.
Adravan redressa la tête. « Je demande un inventaire contradictoire selon le dix-huitième article des pertes maritimes. »
Pell pivota, incrédule. « Vous demandez quoi ? »
« Chaque bien doit être évalué en présence d’un représentant local si la dette découle d’un naufrage sans agent royal présent. Aucun de vos scribes n’était sur le Morne-Vent ni sur le bateau de Varek. De plus, l’article sept des approvisionnements côtiers interdit la saisie de réserves après contamination marine sans contrôle sanitaire, une énorme parti des poissons que nous avons ici viennent du stock de Varek, nous ne savons donc pas son origine ni s'il a été contaminé. De plus, mes hommes et moi avons été attaqués par un kraken et ensuite avons eux un contact direct avec ces poissons, vous devrez inspecter chaque poisson. Un par un. »
Il y avait bien quelque poissons dans le stock de Varek mais une quantité négligeable, il était pillards et arnaqueurs, pas pécheur.
Barek pouffa. Pell ferma son registre d'un coup sec. « Qui vous a enseigné ces textes ? »
« Je suis un fière citoyen de Manerion, bien évidemment que je l'ai connais, d'ailleurs quelqu’un aurait dû vous apprendre à les respecter. »
« Les... "gens" comme vous ne récitent pas le droit administratif. »
« Ils y ont intérêt quand on utilise ce droit pour voler leur maison, » cingla Adravan.
Pell le jaugea. « Vous perdez un navire, réapparaissez sur le bateau d'un criminel, et vous entravez une saisie. Sergent, arrêtez-le. »
Quatre soldats en armure marchèrent sur lui. Barek leva sa main. Le village entier se resserra. Une muraille de corps immobiles, de vieilles femmes et d'estropiés, sans une seule arme visible. « Personne ne frappe, » ordonna Adravan au groupe. « Même s’ils m’embarquent. » Les soldats stoppèrent, désarçonnés.
Tabasser des foules armées et en colère, c'était la routine. Charger des veuves silencieuses devant un cimetière, c'était autre chose. Il regardèrent tous Pell, leur regard lui disait silencieusement qu'il n'avait pas envie de faire ça.
Pell, fulminant, pointa sa canne vers Mara. « Fouiller tous le monde, commencez par sa femme. » Mara ne broncha pas. Elle tira d'elle-même la liasse de son corsage. « Vous cherchez ça ? » Un garde tendit la main, mais elle recula pour donner les feuilles à Pell. Le soldat, vexé, voulut lui arracher le papier et la repoussa durement de l'avant-bras.
L'instinct martial du prince explosa. Avant que Mara ne tombe, Adravan attrapa le poignet du garde, pivota pour casser son appui, et frappa le genou avec le propre fourreau de l'homme, la lame dans la main du soldat tomba. Adravan la rattrapa au vol, le lança loin de lui et le força à s'agenouiller. Deux respirations. Les autres soldats dégainèrent dans un bruit de fer. Adravan pointa l'épée au sol et leva les mains. « Il a frappée ma femme, je l’ai juste désarmé. Fin de l'incident. »
Le sergent regarda son homme humilié et la lèvre fendue de Mara. Il rengaina le premier, énervé.
Adravan regarda les soldats et leur réaction, ce sont des soldats officiels de la royauté, ils suivent le chemin de la chevalerie, ils sont compétent et juste mais il ne peux plus continuer à agiter le nid de guèpe sinon ils risquent de vraiment passez à l'assaut.
Il ramassa les feuilles et les plaqua sur le torse de Pell. « Voici la comptabilité de Varek. Elle relie ce racket à Garris Holt, Silar Venn, Vaela Ronce, et plusieurs capitaines. Votre sceau personnel apparaît sur les fausses évaluations. »
Le masque de Pell tomba. « C’est... c'est faux. »
« Il y a plusieurs copies en lieu sûr, » informa Adravan. « Arrêtez-moi, et l'une d'elles part pour la capitale. Faites couler le sang ici, et tout l'Ouest saura que vous couvriez un réseau d'esclavagistes. »
« C'est une menace ? » cracha le contrôleur.
« Non, c'est un échange entre nous. Une contestation pour fraude suspend la saisie pour sept jours. Signez le report, emportez cette copie, et vous pourrez prétendre à vos maîtres avoir découvert le réseau vous-même, d'ailleurs tous le monde ici présent oubliera qu'il y avait votre nom dessus aussi. » Pell vit son propre nom sur les documents.
« Et si je refuse ? »
« Je pense que vous savez mieux que moi à quel point le Prince Adravan dénigre la corruption. »
Le sergent, derrière Pell, s'éclaircit la voix. « J’attesterai ce que j'ai vu au rapport si on me demande, monsieur. » Le coup de grâce. Pell arracha le formulaire de report et s'assit rageusement. « Sept jours. Pas une minute de plus. »
« Les biens saisis restent sous bonne garde au village, » ajouta Adravan, inflexible malgré la toux qui lui brûlait les poumons.
Pell signa. « Vous poussez votre chance, capitaine. »
Adravan garda le silence.
La saisie était annulée. Les paniers furent reposés, les barques laissées sur la grève. Pell remonta dans la chaloupe après avoir fait inscrire le nom de Joren en rouge dans la liste des agitateurs prioritaires. Adravan s'en moquait. Un nom sur une liste valait mieux que la faim de ces enfants.
Barek souffla, incrédule. « Putain, incroyable... t'as gagné, Joren. »
« Pell a juste choisi l'option qui sauvait sa tête. »
« Je m'en fous, on a gagner ! »
La chaloupe accosta le navire royal. Au moment où les scribes hissaient leurs registres, une silhouette apparut sur le pont supérieur.
Adravan plissa les yeux. L'homme portait un riche manteau ivoire inadapté à la mer, et une lourde chaîne de cuivre ornée d'un rubis. Aucun insigne fiscal. Un valet s'affairait autour de trois gros coffres laqués derrière lui.
Le prince reconnut Ostel Var. Le dernier nom sur la liste officielle des mages de Manerion. Le sorcier le plus faible du royaume. Dès que Ostel apparut devant lui, des milliers de pensés fusèrent dans son cerveau. La Couronne n'enverrait jamais un mage, même médiocre, pour une simple saisie de poissons pourris. Ses frais de déplacement coûtaient plus cher que la cargaison.
'Que fait-t-il ici ?'
Pell monta sur le pont. Le mage lui glissa un mot, désignant les quais d'Isle-Basse avec mépris. Pell lui tendit le report signé. Ostel le lut sans même le toucher, dégoûté. Puis, une voix amplifiée par magie résonna dans la crique, parfaitement audible jusqu'à la place du village.
« Pourquoi diable repartons-nous les mains vides ? »
Il ne nous parlait pas, il voulait qu'on l'entende en revanche.