Chapitre 26
Chapitre 26
Trois jours passèrent dans la paix la plus totale.
Pendant ces jours la, le décalage vertigineux entre son ancienne vie et cette nouvelle réalité pesait sur lui comme une guillotine pour son honneur. Lui, l'héritier de Manerion, habitué aux intrigues de cour et à son pouvoir quasi-divin, apprenait les gestes d'une existence précaire. Chaque aube le cueillait avec l'envie instinctive d'ordonner qu'on lui prépare ses appartements, avant qu'il ne soit brutalement ramener à la réalité.
Fuir vers le palais ? Les sentinelles embrocheraient ce corps de pêcheur avant même le pont-levis.
Chercher ce mystérieux magicien ? Autant chercher une aiguille dans une bote de foin et même imaginons qu'il le trouve... s'il avait échoué à le battre avec son armure et sa garde alors il n'avait aucune chance dans cette carcasse affaiblie.
Il devait rester. S'habituer et, à sa grande surprise, ce familiariser avec cette étrange chaleur qui imprégnait les murs de la cabane.
Ce matin-là, il s'éveilla avec une sensation de brûlure familière au fond de la gorge. Il étouffa une toux sèche dans le pli de son coude pour ne pas réveiller Nella, dont le petit corps tiède reposait contre son flanc.
La fillette ouvrit un œil ensommeillé lorsqu'il tenta de se dégager avec une prudence dont il se croyait incapable. « Tu repars, Papa ? »
« Non, je vais juste à la table à manger. »
« C’est loin ? » Dit-elle, encore dans les bras de Morphée
Adravan jaugea les quatre pas qui le séparaient du meuble. Un voile noir dansa brièvement devant ses yeux lorsqu'il se redressa.
« Je devrais pouvoir revenir avant l’hiver. »
Nella accepta l'estimation et replongea dans le sommeil. Il se leva en serrant les mâchoires, le souffle court. Il enfila la chemise rêche de Joren et chercha ses bottes. Disparues. Il les débusqua finalement près de la porte, planquées derrière un panier d'osier.
« C’est une mesure médicale, » lança Mara depuis l'âtre, sans même se retourner.
« Cenn n'est pas docteur, et je sais qu'il ne vous a pas demandé de confisquer mes chaussures. »
« Il m’a demandé de t’empêcher de travailler, c'est la même chose. La prochaine fois je vais directement t'attacher si tu continue comme ça. »
Adravan récupéra ses bottes. De toute façon, il n'avait aucune intention d'aller au port, sa fait deux jours qu'il scrutait la mer. Il n'y avait que deux issues possibles : soit des navires messagers finissaient par accoster, soit l'horizon restait vide. Si rien n'arrivait, cela signifiait que son véritable corps gisait quelque part, inanimé, définitivement mort. En revanche, si la Couronne envoyait des émissaires... cela voulait dire que quelque chose se faisait passer pour lui sur le trône.
L'esprit rongé par ce dilemme, il se traîna devant la cabane, où un filet de pêche éventré reposait sur un tréteau. La mémoire de la chair opéra avant son esprit. Ses doigts calleux saisirent le fil, passèrent la boucle, serrèrent la maille. Une fois. Deux fois. À la sixième, la blessure dans son flanc se réveilla, lui arrachant un grognement. Elen vint s’asseoir près de lui, silencieuse. Elle attaqua l’autre bout du filet, ses petits doigts volant avec une précision redoutable.
« Papa, il faut que tes mailles soient plus serrées. » remarqua-t-elle sans lever les yeux.
Adravan fixa son ouvrage brouillon, « Hmm, elles tiendront...»
« Je n’ai pas dit qu’elles ne tiendraient pas. »
C'était du Elen tout craché, cette façon de vous écorcher sans vous offrir le confort d'une vraie dispute. Adravan défit ses nœuds, ravalant son orgueil princier, et recommença. Elen ne sourit pas, mais elle repoussa discrètement le panier de fil vers lui pour lui éviter de se pencher.
Mara les rappela à l'intérieur pour le repas. Du pain rassis trempé dans le bouillon de la veille. Elle servit les enfants, remplit l'écuelle d'Adravan, puis se contenta de verser un peu d'eau au fond de la marmite vide pour se faire une portion.
Adravan avait compris dès le premier jour ce qu'elle faisait. Ils s'étaient assez violemment disputés à ce sujet, mais le prince avait fini par rendre les armes. Toute la logique du monde ne pesait rien face à une mère déterminée à s'affamer pour cacher à ses enfants que la faim et la mort rôdaient déjà autour de la table.
« Il reste combien de farine ? » gronda-t-il.
Le regard de Mara se durcit. « Tu tiens à peine debout, et tu cherches déjà à nous pourrir le repas. »
Nilo reposa son quignon détrempé. « Je peux manger moins. »
« Non ! » cinglèrent Mara et Adravan d'une même voix.
Ils se dévisagèrent. Mara baissa les yeux la première et coupa son propre morceau en deux. Au palais, un navire perdu n'était qu'une rature sur un inventaire royal. À cette table, Adravan découvrait la réalité de la situation, une seule coque brisée dictait la quantité de pain dans l'estomac d'une famille entière et plus. Il voulait attendre et confirmer qu'il n'y aurait pas de bateau messager avant d'utiliser le navire de Varek mais la situation n'était plus possible.
Dès demain, il irait chez Orik. Il y passerait assez de temps pour que son absence soit remarquée. En rentrant, il préparerait le terrain : il dirait à Mara que l'état Orik s'aggravait et que cela le préoccupait profondément. C'était une inquiétude légitime, impossible à contester pour une femme qui connaissait la loyauté absolue de son mari envers son équipage.
Ce mensonge lui fournirait l'alibi parfait pour le surlendemain. À la tombée de la nuit, il prétexterait devoir veiller sur Orik toute la nuit. En réalité, il prendrait une barque et le filet réparé pour pêcher en cachette.
Tout en retournant ce plan dans sa tête, son corps se leva de lui-même et se dirigea vers la porte, il marcha jusqu'à un cimetière de galets.
Barek était là, en train de cité les noms avec sa voix brisée d'émotion, de tous ceux qui sont morts. Les veuves déposaient des reliques dérisoires sous chaque roc : un hameçon, un bout de corde. Parfois rien, parce que l'homme n'avait aucune possession autre que des vêtements et ils étaient trop précieux pour être abandonné.
Le soir, Adravan rouvrit le registre de Varek. À côté d’une série de dettes exponentielles figurait une petite couronne barrée de trois traits. Ce symbole précédait chaque hausse de racket. Il le connaissait. C'était le sceau de la dernière augmentation des taxes sur les ports de l’Ouest.
Le lendemain, Barek le débusqua sur la plage, penché sur une ardoise couverte de craie. « Mara sait que tu es ici ? »
« Elle sait que je ne suis pas à la maison. »
« Ce n’était pas ma question. »
Adravan ignora la pique, les yeux fixés sur trois pêcheurs épuisés déchargeant leur barque. Avant même de ramener de quoi nourrir leurs gosses, ils isolaient les plus belles prises dans un panier à part. « Combien l’agent du port leur vole-t-il ? » cracha Adravan.
Barek lorgna l'ardoise. « Depuis quand tu t’intéresses à l'impôt, règle d'abord ton soucis de dette, non ? »
« Ce sont tous les deux mes soucis, surtout depuis que j'ai trouvé le symbole de la Couronne dans le registre de Varek. »
Barek s'accroupit, ignorant la douleur. « Un poisson sur huit pour le port, » répondit-il. « Deux paniers à la fin du mois pour les entrepôts royaux. Et si la mer a été mauvaise, ces porcs évaluent ce qu’on aurait dû pêcher, et exigent la différence en or. »
« Une estimation ne peut pas devenir une dette légale. C'est contre la loi, c'est absurde. »
« Va expliquer ça au collecteur. On avait beau lui parler toutes les langues, il est quand même reparti avec les filets de trois familles. »
Adravan passa la matinée à creuser l'abcès. Les vérités qu'on lui lancées au visage balayaient les rapports feutrés de ses ministres. Une veuve avait vendu sa barque pour payer la taxe de succession de son propre mari mort en mer. Un père avait cédé ses filets au contrôleur Odran Pell, pour s'endetter le soir même chez le prêteur Holt afin d'en racheter d'autres. Chaque impôt royal créait une hémorragie. Et Varek n'avait plus qu'à boire le sang.
À midi, Nilo déboula sur le sable avec un moignon de pain et un bout de poisson froid. « Maman dit que si tu rentres pas, je dois m'assurer que tu manges. »
« Et si je refuse ? »
« Je dois appeler Cenn. »
Adravan prit la nourriture. « Ta mère négocie de manière déloyale. »
Nilo s’assit en tailleur. « Tu comptes quoiiii ? »
« Ce que le village donne au royaume. »
« Pourquoiiii ? »
La question perça le cœur d'Adravan. Il se revit soudain dans l'immense salle du conseil royal. L'air sentait la cire d'abeille et la viande rôtie. Il portait un manteau de velours lourd dont le prix aurait nourri Isle-Basse pendant dix ans, pour prouver à son père qu'il serait un grand roi, pour financer les banquets obscènes de sa cérémonie de succession, il avait exigé de nouveaux revenus. Un effort supportable pour la population, avait gloussé un conseiller. Et lui, l'arrogant prodige, avait signé le décret sans même ciller, sans se demander ce qu'une mauvaise saison impliquait pour des crève-la-faim. Il regarda les quais pourris d'Isle-Basse.
« C’est précisément ce que j’essaie de comprendre, Isle-Basses n'y gagne rien. » murmura-t-il, la gorge serré.
Au début de la troisième matinée, il avait cherché des boucs émissaires parfait pour se détacher de toutes responsabilités.
Les fonctionnaires Venn et Pell, ils avaient perverti la loi pour s'enrichir, ce sont des sangsues non seulement à la Couronne mais aussi à la population, ce sont des nuisibles.
Mais une fois la fureur passés, la réalité refusait de lui offrir cette excuse.
Venn et Pell n'avaient fait qu'exploiter la faille. C'était lui, Adravan, qui l'avait creusée. Sa hausse d'impôt était tombée au pire moment, après deux saisons maudites. Les rapports l'avaient prévenu mais il les avait balayés pour ne pas gâcher ses cérémonies. Les contrôleurs n'avaient pas déformé sa politique et ses lois, ils avaient juste utilisé la lame exacte qu'il avait forgée pour leur propres besoins.
Adravan lâcha sa plume, il prit sa tête sans ces deux mains, une flaque d'encre s’élargit sur le papier comme une tache de sang. Il s’était toujours cru un futur bon roi, ses décisions étaient dures, mais nécessaires
Qu'elle illusion pathétique.
Elle ne rendait pas les bateaux vendus, les enfances sacrifiées, ni les morts du Morne-Vent. Combien d’autres décrets portaient son sceau semaient le chaos et la famine dans des lieux qu'il n'avait jamais daigné regarder ?
Adravan reprit sa plume. Au-dessus des colonnes de comptes, il traça des titres définitifs : Ce que le royaume prend réellement. Ce que le peuple sacrifie. Qui profite en dépit des deux autres partis mais avant qu'il ne puisse finir ce tableau.
La porte s'ouvrit à la volée. Barek se tenait sur le seuil, le souffle court. « Un navire royale vient de dépasser la pointe, elle arrive au port bientôt »
Mara arrêta de pétrir. Elen lâcha sa plume. Même Nella referma sa petite main sur ses coquillages.
« Il y'a combien de navires ? » demanda Adravan, se levant précipitamment avant de se réassoir, le souffle cours.
« Un seul, il est léger avec les insigne des collecteurs. Il sera dans la baie avant midi. »
Adravan fixa les feuilles noircies de ses propres crimes, et maintenant, les bourreaux qu'il avait lui-même mandatés débarquaient pour achever le travail.