Chapitre 25
Chapitre 25
Adravan attendit que le silence règne dans la maison avant d’ouvrir le registre de Varek.
Il rapprocha la lampe à huile, sous ses doigts, le cuir noir formait des croûtes rigides là où le sang de Varek avait séché. Il dut les séparer encore, comme ce que Cenn avait fait, avec la pointe de son couteau.
Il avait affronté un kraken à la force des bras, survécu aux récifs les plus dangereux de son royaume et égorgé des pillards et pourtant, de toutes ces péripéties, la seule chose qu'il a gagner est ce registre de dette.
Il ouvrit le livre, les premières pages égrenaient des comptes : vivres, armes, soldes versées aux capitaines. Varek écrivait serré, il économisait l'espace mais il ne tarda pas à trouver l'onglet rouge. En haut de la page trônait le nom de Joren, surplombant un montant cerclé deux fois à l'encre noire.
Vingt-deux couronnes.
Adravan fixa ce chiffre. Au palais, cette somme réglait deux chevaux convenables, ou une poignée de fleurs exotiques pour un banquet. Il avait vu son propre père dépenser le triple juste pour changer la couleur des tapisseries d'un couloir.
Le prince suivit la ligne du doigt. La dette initiale, contractée cinq ans plus tôt, s'élevait à peine à six couronnes. Une réparation de coque et des filets neufs. Trois remboursements apparaissaient en dessous. Aucun n'avait réduit le capital. Varek avait empilé des frais de déplacement, des pénalités de retard imaginaires, et d'absurdes "frais de surveillance". Joren payait l'homme chargé de le racketter. Joren avait remboursé huit couronnes et pourtant il en devait aujourd'hui vingt-deux.
Adravan sentit une fureur l'envahir à la lecture des noms des complices dans les marges. Il pensa aux geôles du palais, aux chevalets de torture. S'il avait encore son trône, il aurait fait rafler ces usuriers avant l'aube. Il les aurait traînés dans la boue, écorchés vifs sur la place publique pour qu'ils expliquent comment six couronnes en devenaient vingt-deux par magie. Seulement, Adravan n’était plus prince. Il n'avait plus son armée, ni même son visage. S'il hurlait à l'injustice devant un magistrat, il ne serait qu'un cul-terreux endetté avec le crâne fendu. La colère bouillonnait, mais le pouvoir de la satisfaire lui avait été volé.
Il se força à examiner les dates. Un souvenir parasite jaillit : Joren, trempé, assis à cette même table, pendant que la pluie perçait le toit. Le Morne-Vent était rentré vide. La date du prêt tombait exactement trois jours après le passage des collecteurs royaux. Le prêt suivant ? Une taxe d'hiver impromptue. Le quatrième ? Une inspection du port. Le cinquième ? Une nouvelle taxe sur le sel. Chaque décret de la Couronne, ses propres décrets, étranglait les pêcheurs juste assez pour les forcer à emprunter. Varek n'avait plus qu'à attendre pour fermer le piège.
Adravan tourna la page, l'estomac noué. Sous la description du bateau, quatre noms avaient été griffonnés.
Mara, la femme de Joren
Elen, la sœur ainée.
Nilo, son fils.
Nella, la petite sœur.
Adravan n'avait pas eu le temps ni le souvenir de leur nom, mais les voir écrits ici, évalués comme du bétail, lui coupa le souffle. Elen était jugée bientôt apte aux ateliers, Nilo et Nella, en attente de décision avec la mère, une petite note était écrit en bas "ne pas rendre Joren trop désespéré".
Adravan referma d'un coup sec le registre.
Le bruit réveilla Mara, elle écarta le rideau, un châle sur les épaules. « Joren, mon amour, s'il te plaît viens te coucher, il faut que tu te repose. »
« Je suis occupé actuellement, ne m'attend pas pour dormir. »
Mara jeta un œil au registre. « Tu es sûr ? Est-ce que quelque chose de préoccupe ? »
Elle s'assit face à lui. Adravan posa sa main sur le cuir, mais elle avait vu la pâleur de son visage. « La dette annoncée est de vingt-deux couronnes, » lâcha-t-il, la voix âpre.
Mara eut un rire brisé, sans chaleur. « Elle était de dix-neuf la dernière fois que tu m’en as parlé. »
« Elle n’aurait jamais dû atteindre dix-neuf. Les remboursements n’ont jamais été déduits. »
Elle baissa les yeux. « Tu disais que tu finirais par comprendre leurs comptes. »
L'image de Joren s'acharnant sur une ardoise à la craie apparut dans son esprit. Pendant toutce temps, il doutait de son éducation, les calculs était plus que rudimentaire pour Adravan mais pour un simple citoyen, il n'en sont pas capables.
Mara se pencha vers la lampe. « Montre-moi. » Adravan hésita, mais obéit.
Mara parcourut la liste. Son visage resta de marbre jusqu'à ce qu'elle lise les annotations concernant Elen et Nella. Ses lèvres tremblèrent. « Il les avait évalués... Même Nella. »
La petite fille qui voulait une dent de kraken.
« Oui, » répondit Adravan.
Mara saisit le livre. « Brûle-le. »
Adravan était tenté de le faire, de voir ces quatre noms se dissoudre dans les cendres mais la réalité n'était pas si simple. « Si nous le brûlons, les dettes resteront légales. Varek est mort, mais ses complices ont plus que probablement des copies. »
Trois coups discrets frappèrent le bois. Adravan dégaina le couteau à pain en un éclair. « C'est Barek, » souffla une voix grave. « Ouvrez avant qu'on me prenne pour un voleur. »
Barek se glissa à l'intérieur, l'épaule amochée. Après un bref rapport sur la garde du prisonnier Frank, il avisa le registre. Adravan lui exposa le mécanisme. En découvrant les noms des enfants et ceux des veuves qui pleuraient encore sur la plage, la mâchoire du colosse se crispa. « Je vais tuer Varek une seconde fois. Il faut montrer ça au village. Maintenant. »
« Si tu fais ça, ses complices le voleront ou brûleront cette maison avant l'aube, » rétorqua Adravan. « Ils nous faut des copies. »
Barek s'assit. Pendant qu'ils copiaient, Adravan décrypta les symboles de Varek : couronnes tronquées, vagues, carrés barrés. Le réseau était effarant. Garris Holt, le "prêteur" qui, selon un petit messages mis à côté de son nom, pleurait aux enterrements mais évaluer les biens des veuves en même temps. Dame Vaela Ronce, qui blanchissait l'argent à la capitale. Deren Korr, qui déportait les esclaves. Mais le pire n'était pas là.
Silar Venn, intendant des ports, et Odran Pell, contrôleur royal. Des agents de l'État, relativement haut placés. Ces hommes n'avaient pas seulement fermé les yeux, ils avaient bâti le système avec Varek qui étranglé ma population.
« Comment tu sais lire tout ça ? » s'étonna Barek.
« Ce sont des suppositions, si tu ne compte pas m'aider, au moins reste silencieux. »
Mara cacha l'original dans le double fond du coffre à salaison, une cachette très intelligente, Adravan se pencha sur les dernières notes qu'il n'avait pas encore copiées.
Une série de livraisons d'esclaves, estampillées du sceau d'une manufacture. L'atelier qui fournissait la Maison Valence. Les cordages des navires royaux et les tentures de ses propres banquets provenaient du travail des esclaves raflés à Isle-Basse. Le mal n'était pas une tumeur périphérique. C'était la moelle épinière de sa Couronne.
« Qu’est-ce que tu vois ? » demanda Barek.
Adravan fixa le sceau royal de sa propre maison, le sang battant à ses tempes.
Il n'était plus un prince, mais il allait devoir déclarer la guerre à son propre royaume.
« Rien... je me suis juste rendu compte que les choses sont devenus encore plus personnel que ce que je pensais. »