Chapitre 24
Chapitre 24
Les trois enfants se tenaient près du seuil, immobiles.
La plus petite serrait toujours la chaussure perdue contre sa poitrine. Elle fixait Adravan avec une méfiance presque sauvage, comme si elle avait attendu son retour avec une telle intensité qu’elle refusait de se laisser berner par une silhouette lointaine. À côté d'elle, sa sœur aînée gardait une main protectrice sur l’épaule de leur frère. Le garçon avait les yeux de Joren, brillants de larmes ravalées, et les poings enfoncés dans son ventre, ils se regardaient pendant quelque secondes, aucun des enfants ne se rua vers lui et il ne se rua pas vers eux.
Tu dois bouger en premier, prend tes responsabilités.
Mara resserra son bras autour d’Adravan pour le soutenir. « Vous pouvez venir. Faites seulement attention à son côté. »
Le garçon céda le premier. Il bondit vers Adravan en faisant quelques foulées frénétiques et s'écrasa contre Adravan avec une force qui lui vida les poumons. La fille aînée le suivit, balayant toute prudence alors qu'elle accourait vers son père. Adravan vacilla sous leur impact et son genou lâcha. Sans Mara, qui les retint tous contre le mur de pierre, ils se seraient écroulés dans la boue.
« J’avais dit de faire attention ! » haleta-t-elle.
« On fait attention, » grogna le garçon sans lâcher la chemise de son père.
« Alors j’ai très peur de voir ce que vous appelez vous dépêcher. »
La plus petite n'avait pas bougé. Elle attendait à un mètre, la chaussure calée sous son menton. Adravan sentait le souffle des deux aînés contre lui, leurs bras serrant sa taille d'une manière qu'il n'avait jamais expérimenté dans sa vie, son corps encore tremblant pour une raison qui l'échappa, il posa une main sur la tête du garçon. Sans même qu'il y réfléchisse, les doigts de Joren trouvèrent un épi de cheveux rebelles et l'aplatirent.
Le gamin releva la tête, le nez froncé. « Tu sens la mer. »
« Il vient d’y passer plusieurs semaines, » rappela Mara.
La fille aînée renifla la manche ensanglantée d’Adravan et recula avec une moue de dégoût. « Il a raison. »
« Merci, » grimaça Adravan. « Jugez moi les enfants, profitez avant que je prenne mon bain. »
Les enfants se figèrent, puis la fille ainée éclata d’un rire surpris. Le corps de Joren refit des siennes, une avalanche d'émotion jaillit à l'intérieur de lui dans sa poitrine, suivie d'un flash éblouissant, la même petite, assise près de du four, tandis que des mains maladroites tentaient de tresser ses cheveux. Joren tirait trop fort sur ces cheveux et en réponse elle couina. Ils parlaient entre eux et il répondit qu'une bonne tresse devait survivre à un typhon et à l'attaque d'un goéland, avant que Mara ne lui arrache le peigne des mains en riant.
Adravan revint dans le présent et il retira brusquement sa main des cheveux du garçon.
La plus petite avança enfin. Elle rendit la chaussure à sa mère, puis leva la tête vers ce géant brisé. « Tu l’as ? »
Adravan cligna des yeux, perdu. « Quoi donc ? »
Le visage de la fillette se ferma immédiatement. « La dent. » Mara laissa échapper un soupir, comprenant trop tard l'erreur. La petite écarta les bras pour mimer une taille absurde. « La dent du monstre marin ! Tu avais promis que si vous en trouviez un, tu prendrais la plus grande. Même s’il fallait grimper sur sa tête. »
Le souvenir des tentacules géants du kraken broyant le navire, du sang noir giclant sur le pont, et du corps de Lio précipité dans les flots remonta à la gorge d'Adravan avec un goût de bile. Joren avait menti et embelli la vérité à ces enfants. Il avait maquillé un massacre en aventure héroïque, parce qu’il est infiniment plus facile de dire adieu à des enfants émerveillés qu'à des gosses hurlant de terreur.
« Je n’en ai pas, » lâcha Adravan. La petite baissa les yeux.
Mara ouvrit la bouche pour amortir le choc, mais Adravan l'interrompit. « Le monstre était... beaucoup plus grand que prévu. Et il tenait terriblement à garder toutes ses dents. »
« Tu n’es pas monté sur sa tête ? »
« Non. J’étais trop occupé à éviter de finir dans son estomac. »
Le garçon desserra enfin ses bras et planta son regard dans le sien. « Tu as eu peur ? » La question ne portait aucune accusation, et pourtant, la fierté d'Adravan fut blessée. Mais... « Oui. » Un bon roi ne pouvait se voiler la face.
Les trois enfants le fixèrent, suspendus à ses lèvres. « Beaucoup, » avoua-t-il.
La fillette réfléchit, les sourcils froncés dans un effort intense. « Mais tu es revenu ! »
« Oui. »
« Je préfère ça à la dent !»
Elle tendit les bras. Adravan posa ces mains sous les aisselles de la fille et essaya de la soulever, mais un gémissement de douleur le stoppa net. Mara pris le relais rapidement et attrapa la fille par les aisselles et la hissa jusqu'à lui. L'enfant s'agrippa à son cou avec une prudence instinctive, gardant son ventre aussi loin que possible du pansement. Cette fois, Adravan ne réfléchit pas. Ses bras l'enlacèrent.
Un autre souvenir perça ses défenses. Une nuit d'hiver glaciale, la fille cadette avait une fièvre brûlante, Mara était endormie sur une chaise. Joren changa le linge humide sur la tête de la fille cadette pendant des heures, et pleura de joie en silence à l'aube quand la fièvre était enfin retombée. Adravan ferma les yeux, submergé par une nausée vertigineuse.
Je ne suis pas Joren !
Cette vérité immuable aurait dû être un bouclier mais c'était surtout une immense torture. Ces enfants... ils ne connaissaient même pas leur noms mais il lui offraient un amour absolu, bâti sur des années de sacrifices qu'il n'avait pas vécues et il ne pouvait leur rendre que des mensonges et les réflexes volés sur ce corps.
« Tu me serres trop, » couina la petite.
Il relâcha immédiatement son étreinte. « Pardon. »
« C'est pas trop tôt, » murmura-t-elle en posant sa joue sur son épaule. Il la garda contre lui jusqu'à ce que ses genoux tremblent de fatigue.
Mara prit les choses en main. « À l’intérieur. Tous. Et laissez-le respirer. »
Le garçon s'empara du registre des mains d'Adravan. Le prince, pourtant noyé d'émotion, le retint par pur instinct politique avant de comprendre l'intention de l'enfant. « C’est important, » prévint-il.
« Je sais porter un livre. Je le cache où ? »
« Nulle part, » trancha Mara. « Sur la table, et tu ne l'ouvres pas. »
Adravan franchit le seuil. L'odeur de la maison l'assaillit instantanément. Son corps reconnut l'endroit avec une évidence brutale. Il était chez lui. Le prince s'arrêta, paralysé par cette pensée, jusqu'à ce que Mara le pousse doucement entre les omoplates. « Tu peux entrer. »
L'organisation des enfants autour de sa blessure fut redoutable d'efficacité. La petite tira un tabouret, l'aînée fit chauffer de l'eau, le garçon surveillait le feu. Ils gravitaient autour de Joren avec l'habitude résignée de ceux qui ont vu la misère trop souvent. « Assieds-toi, » ordonna Mara. Adravan obéit sans discuter. L'aînée s'arrêta net, sa bassine d'eau chaude entre les mains. « Il t'a écoutée du premier coup, c'est vraiment sérieux cette fois. »
« Le coup sur la tête a peut-être réparé quelque chose, » ironisa Mara, mais son sourire ne masquait pas son angoisse face à sa situation.
Pendant qu'elle coupait les bandages poisseux, le garçon tendit un morceau de bois à Adravan. « Tiens, mord dedans. » C'était un bateau sculpté grossièrement au couteau, le mât de travers.
« Je peux pas faire ça, c'est le tien, tu as mis tellement d'effort dessus » dit Adravan, la gorge serrée d'émotion inconnue.
« J'en referai un, » répondit le garçon, la voix tremblante. Adravan le lui rendit doucement. « Celui-ci a résisté assez longtemps et je ne serai pas celui qui le casse pour une fois. »
Le garçon serra le bout de bois et détourna la tête pour cacher ses larmes. Adravan observa ces enfants ranger la maison sans qu'on le leur ordonne.
Son propre père ne l'avait jamais soigné, ni même regardé avec cette simple sollicitude. Chaque geste d'affection n'était qu'une mise en scène diplomatique, un mouvement calculé pour rassurer la noblesse. Autrefois, il aurait méprisé cette cabane désordonnée et cette femme qui nettoyait du sang d'un mari incompétent, il aurait appelé cela de la faiblesse et une "juste" mais aujourd'hui, il les enviait.
La pensée le dégoûta, mais elle s'ancra encore plus lorsqu'il sentit la petite main chaude se glisser dans la sienne. « Tu repars bientôt ? » demanda-t-elle, les yeux tristes.
Adravan regarda les trois enfants. Il ignorait combien de temps le sorcier le laisserait dans ce corps alors il fit la seul chose qu'il pouvait sur le moment.
« Je ne partirai pas volontairement, » promit-il, pesant chaque mot.
« Ni demain ? Ni après-demain ? » insista le garçon.
« Ni après-demain. » Satisfaite, la petite s'installa sur le tabouret, refusant de lâcher sa main.
Le repas fut misérable. Mara coupa le pain si fin qu'on voyait au travers et dilua la soupe pour qu'il y en ait assez pour tout le monde. Adravan comprit alors l'ampleur du désastre. Le naufrage du Morne-Vent n'était pas juste un drame lointain. Il venait de détruire leur seule source de survie, le bateau de Varek n'était pas le sien et il ne sait pas si il pourra l'utiliser dans un avenir proche.
Le calme de la maison, rythmé par le feu de cheminée, s'avéra pire pour ses pensées que le vacarmes des combats. Les enfants finirent par s'endormir, épuisés par la tension, blottis contre lui. Mara les porta un à un derrière le grand rideau de toile. La maison sombra dans le silence, troublé seulement par le sifflement du vent sous la porte.
Adravan resta seul un moment. Le petit bateau de bois bancal traînait près de son coude, il avait fait attention à ne pas le casser, il était toujours en "bonne état" si on pouvait dire ça d'une œuvre aussi mal réalisé. Il fit courir son doigt sur le mât de travers, puis leva les yeux vers le registre noir posé au centre de la table, maculé de son sang et celui de Varek.
Joren avait laissé derrière lui une épouse, trois enfants, et des dettes immenses pour son revenue. Il avait laissé un trou noir de problème qui menaçait maintenant Adravan. Il ne savait pas s'il devait protéger ce foyer, l'abandonné à son sort, ou juste survivre jusqu'à ce que la malédiction ne le détruise totalement.
Lentement, avec l'assurance glaciale du prince de Manerion, il attira le registre vers lui.
Il était temps d'avoir un plan solide.